Dans les comptes de Nadia, agricultrice en Charente à 1 690 € nets par mois
Nadia a 34 ans, elle est agricultrice en polyculture-élevage près de Cognac, en Charente. Reprise de l’exploitation familiale il y a six ans, avec son compagnon salarié agricole ailleurs. Chaque mois, elle se verse 1 690 € nets, un chiffre qui varie peu mais cache une réalité bien plus complexe que celle d’un salaire classique.
« Les gens pensent qu’on est pauvres ou qu’on roule sur l’or, jamais entre les deux », raconte-t-elle en riant. Sa réalité : un revenu modeste, une trésorerie tendue, mais un patrimoine professionnel conséquent qu’elle ne touchera jamais vraiment en liquide. Voici comment elle fait tourner la maison.
Un revenu agricole qui ne ressemble à aucun autre
Nadia ne perçoit pas un salaire fixe comme un salarié classique. Elle se rémunère en tant que chef d’exploitation via un prélèvement mensuel calculé sur le résultat de la ferme, lissé sur l’année pour éviter les à-coups. En 2025, cela représente 1 690 € nets par mois, en moyenne.
À cela s’ajoutent les aides de la Politique Agricole Commune (PAC), versées une fois par an en octobre : environ 8 400 € pour ses 62 hectares de céréales et son petit troupeau de vaches allaitantes. « Cette somme, je la vois déjà partie avant même qu’elle arrive, elle sert à payer les intrants de l’année suivante », précise-t-elle.
Elle touche aussi la prime d’activité, 96 € par mois, calculée sur ses revenus déclarés. Son compagnon, lui, gagne 1 850 € nets comme salarié agricole dans une coopérative viticole voisine — un revenu qui stabilise le foyer quand les récoltes sont mauvaises.

Des charges professionnelles qui pèsent avant même le budget familial
Avant de parler de loyer ou de courses, il faut comprendre que Nadia paie d’abord son outil de travail. Le crédit du tracteur racheté d’occasion lui coûte 340 € par mois sur cinq ans encore. La MSA, sa protection sociale agricole, lui prend 210 € mensuels.
L’assurance de l’exploitation — bâtiments, matériel, responsabilité civile professionnelle — représente 180 € par mois. « On ne réalise pas à quel point une ferme, c’est fragile : un incendie de grange et vingt ans de travail partent en fumée », confie-t-elle.
Elle rembourse aussi un prêt pour la rénovation de la stabulation, 220 € mensuels sur douze ans. Ces quatre postes professionnels absorbent à eux seuls 950 € chaque mois, avant même de penser au foyer.
Le logement, seul vrai luxe de sa situation
Nadia et son compagnon vivent dans la maison familiale attenante à la ferme, héritée de ses parents. Pas de loyer, pas de crédit immobilier — un avantage rare qui change tout dans son équation budgétaire. Elle a la chance de vivre dans un département où le coût de la vie reste modéré.
Elle paie tout de même 95 € de taxe foncière mensualisée et 60 € d’électricité, plus élevée qu’en ville car elle chauffe une maison ancienne mal isolée. « On a prévu de refaire l’isolation, mais ça attendra une bonne année de récolte », lâche-t-elle.
Internet et téléphone mobile lui coûtent 45 € au total, une box classique associée à deux forfaits mobiles low-cost. Pas de télévision payante : « Le soir, je suis tellement crevée que je m’endors devant n’importe quoi. »

Assurances, transport et le poids invisible de la voiture
Vivre en zone rurale impose une dépendance totale à la voiture. Nadia possède un vieux break diesel, assuré 55 € par mois, et dépense environ 180 € en carburant pour ses déplacements professionnels et personnels cumulés.
L’entretien du véhicule, lissé sur l’année, représente 70 € mensuels. Elle n’a pas de mutuelle santé complémentaire au-delà de la couverture MSA de base : « Trop cher pour ce qu’on gagne, je croise les doigts pour ne pas tomber malade. »
Son compagnon, lui, cotise à une mutuelle via son employeur, ce qui les couvre partiellement en tant que couple. Une situation fragile qu’elle assume par nécessité budgétaire plus que par choix.
Les courses et le quotidien d’une famille qui produit sa propre viande
Sur le poste alimentaire, Nadia a un avantage que peu de Français peuvent revendiquer : une partie de sa viande vient directement de son élevage. Elle estime économiser environ 80 € par mois grâce à l’autoconsommation.
Son budget courses reste malgré tout de 320 € mensuels pour deux adultes et une fillette de 6 ans, achetés en grande partie au supermarché du bourg voisin et sur le marché de Cognac le samedi matin.
« On mange bien, mais on ne se ruine pas en produits transformés, la ferme nous a appris à cuisiner simple », résume-t-elle. Les fruits et légumes, en revanche, sont achetés comme tout le monde, faute de temps pour un potager conséquent.
Les dépenses qui grignotent le reste sans qu’on les voie venir
La cantine et les activités périscolaires de sa fille coûtent 85 € par mois. Les vêtements de travail — bottes, salopettes, gants — représentent une ligne budgétaire souvent oubliée mais bien réelle : environ 40 € mensuels lissés.
Les sorties restent rares : un restaurant tous les deux mois, quelques 25 € de shopping occasionnel. « On n’a pas le temps de dépenser en loisirs de toute façon, entre les vêlages et les moissons », plaisante-t-elle.
Les vacances se limitent à une semaine chez la belle-famille en Bretagne, sans frais d’hébergement. Un budget transport de 150 € pour le trajet suffit à couvrir toute l’année de « congés ».
Le bilan qui surprend : entre fragilité et patrimoine invisible
En additionnant tout, Nadia termine le mois avec à peine 60 à 100 € d’épargne réelle, quand la récolte est bonne. Les mauvaises années, elle pioche carrément dans les économies du couple pour boucler les fins de mois.
Pourtant, sur le papier, elle est loin d’être pauvre : la ferme, le matériel et les terres représentent un patrimoine estimé à plus de 400 000 €. Un paradoxe qu’elle résume ainsi : « Je suis riche en cailloux et pauvre en liquide. »
Elle n’a pas de projet d’investissement à court terme, toute sa capacité d’épargne étant absorbée par le remboursement du matériel. « L’objectif, c’est de finir de payer le tracteur avant mes 40 ans, après on respire un peu. »
Avec un salaire médian français autour de 2 100 € nets mensuels, Nadia gagne clairement moins que la moyenne. Mais elle refuse la comparaison directe : « On ne peut pas comparer un salaire agricole à un salaire de bureau, ce n’est pas le même métier, ni la même vie. »