Pourquoi une simple cartouche de rasoir Gillette à 5 € coûte moins de 0,30 € à fabriquer
Tu as déjà dû serrer les dents devant le présentoir rasoirs au supermarché. Un pack de 8 cartouches Gillette Fusion5, c’est autour de 35 €. Soit plus de 4 € la lame. Pour quelques grammes de métal, un peu de plastique et une bande lubrifiante. Le décalage entre le prix affiché et ce que tu tiens dans la main est presque absurde.
Pourtant, Gillette domine le marché mondial du rasage depuis plus d’un siècle. Et la raison de ces tarifs n’a presque rien à voir avec le coût des matériaux. L’explication est ailleurs — dans un modèle économique inventé il y a 120 ans, que tu finances à chaque passage en caisse.
Ce que contient vraiment une cartouche à 5 €
Une cartouche Gillette Fusion5 pèse environ 8 grammes. Elle contient cinq lames en acier inoxydable, un cadre en plastique moulé et une bande lubrifiante à base d’aloé vera. L’acier inoxydable utilisé pour les lames coûte environ 2 à 3 € le kilo sur le marché mondial.

Avec 8 grammes de produit fini, le métal d’une cartouche vaut moins de 3 centimes. Le plastique du cadre, fabriqué en polypropylène, ajoute environ 1 à 2 centimes. La bande lubrifiante, à base de polymères et d’extraits végétaux, représente quelques centimes supplémentaires.
Total des matières premières : entre 0,10 € et 0,30 € par cartouche, selon les estimations d’analystes industriels. Même en intégrant le coût de fabrication (moulage, assemblage, contrôle qualité), une cartouche ne dépasse guère 0,50 € en sortie d’usine. Le reste, soit environ 90 % du prix final, se joue ailleurs.
Pour comprendre comment un écart aussi délirant peut exister, il faut remonter à l’homme qui a tout inventé — y compris la façon dont on te fait payer.
Le piège inventé par King Gillette en 1903
King Camp Gillette, fondateur de la marque, a déposé son brevet de rasoir à lames jetables en 1901. Son idée de génie n’était pas la lame elle-même, mais le modèle commercial. Vendre le manche à prix cassé — parfois à perte — pour verrouiller le client sur les recharges, vendues avec une marge colossale.

Ce principe porte un nom en économie : le razor and blades model. Il a depuis été copié par des dizaines d’industries. Les cartouches d’imprimante fonctionnent exactement sur ce schéma. Nespresso aussi. Mais Gillette reste le modèle originel.
Le manche Fusion5 coûte environ 10 € en grande surface, parfois offert avec un pack de cartouches. Sa fabrication revient à moins de 2 €. Gillette ne gagne presque rien dessus — voire y perd. L’objectif est simple : une fois le manche en main, tu ne peux acheter que des cartouches compatibles Gillette. Le système de fixation est propriétaire et breveté.
Ce verrouillage technique transforme chaque client en acheteur captif pendant des années. Mais il y a un poste de dépense que la plupart des consommateurs sous-estiment totalement.
Le budget marketing qui pèse plus lourd que l’acier
Procter & Gamble, propriétaire de Gillette, dépense chaque année entre 7 et 8 milliards de dollars en publicité mondiale, toutes marques confondues. Gillette capte une part significative de ce budget. Des campagnes télévisées aux sponsorings sportifs, la marque investit des sommes considérables pour rester visible.
À lire aussi
Selon les analyses du secteur, le marketing et la publicité représentent environ 25 à 30 % du prix de vente d’une cartouche. À 5 € la recharge, cela signifie qu’entre 1,25 € et 1,50 € financent directement la communication de la marque. C’est cinq fois plus que le coût de fabrication.
La distribution absorbe un autre morceau important. Les grandes surfaces prélèvent une marge de 30 à 40 % sur les produits d’hygiène. Les cartouches de rasoir sont d’ailleurs parmi les articles les plus volés en supermarché — c’est pourquoi elles sont souvent placées sous vitrine antivol, comme les cosmétiques de luxe.
En empilant la marge distributeur, le marketing, la R&D et les brevets, on comprend pourquoi la matière première ne pèse presque rien dans l’addition finale. Mais la vraie question, c’est de savoir si cette lame à 5 € vaut réellement mieux que ses concurrentes.
La comparaison qui fait mal à Gillette
En 2010, un entrepreneur américain nommé Michael Dubin a lancé Dollar Shave Club avec une promesse brutale : des lames livrées chez toi pour 1 dollar par mois. Les cartouches, fabriquées par le coréen Dorco, contenaient des lames en acier inoxydable de qualité comparable. Le résultat : en six ans, Dollar Shave Club a conquis 8 % du marché américain du rasage.
Unilever a racheté la marque en 2016 pour 1 milliard de dollars. En France, des alternatives comme Monsieur Barbier ou les rasoirs de sûreté à lame unique proposent des coûts par rasage divisés par cinq à dix. Une lame de rasoir de sûreté coûte entre 0,10 € et 0,20 € — et rase tout aussi efficacement.
La différence de prix ne s’explique pas par la performance technique. Des tests comparatifs publiés par Consumer Reports ont montré que les rasoirs à deux lames offraient un rasage aussi efficace que les modèles à cinq lames, pour une fraction du prix. L’ajout de lames supplémentaires relève davantage du marketing que de l’ingénierie.
Gillette a d’ailleurs fini par réagir en lançant sa propre offre d’abonnement en ligne et des gammes moins chères comme SkinGuard. Preuve que même le leader historique sait que ses prix reposent sur un système — pas sur un coût réel. Quand des baskets à 120 € coûtent moins de 12 € à fabriquer, au moins le cuir et la mousse pèsent quelque chose. Pour une cartouche de rasoir, même cette excuse ne tient pas.
Résumé : où vont tes 5 € par cartouche
Voici la ventilation approximative d’une cartouche Gillette Fusion5 vendue 5 € en grande surface. Matières premières et fabrication : environ 0,30 à 0,50 €. Recherche, développement et brevets : 0,40 à 0,60 €. Marketing et publicité : 1,25 à 1,50 €.
Marge du distributeur : 1,50 à 2 €. Marge de Procter & Gamble : 0,80 à 1,20 €. Sur 5 €, moins de 10 % financent ce qui coupe réellement ta barbe. Le reste entretient un empire commercial construit sur un brevet vieux de 120 ans et un modèle conçu pour que tu ne puisses jamais changer de crémerie.
La prochaine fois que tu ouvriras la vitrine antivol du rayon rasoirs, tu sauras exactement pourquoi ces quelques grammes de métal et de plastique te coûtent le prix d’un café en terrasse.