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TotalEnergies : 19 milliards de bénéfices, mais cette ligne de son bilan français que personne ne comprend

Publié par Mathieu le 17 Juin 2026 à 18:27
Siège social d'une multinationale reflétant le soleil couchant

Près de 19 milliards de dollars de bénéfices en 2024. Et seulement 95 millions d’impôt sur les sociétés versés en France. L’écart est si colossal qu’il donne le vertige. Pourtant, TotalEnergies assure payer sa juste part. Alors, montage fiscal agressif ou simple mécanique comptable ? La réponse est plus nuancée — et plus dérangeante — qu’on ne l’imagine.

25 milliards d’impôts dans le monde, mais presque rien pour Paris

Le groupe pétro-gazier ne se cache pas derrière son petit doigt. Entre 2022 et 2025, TotalEnergies déclare avoir versé en moyenne 25 milliards de dollars par an en impôts sur les sociétés et taxes à la production à travers la planète. Le chiffre d’affaires annuel tourne autour de 200 milliards de dollars. Vue de loin, la contribution semble massive.

Mais il suffit de zoomer sur la France pour que le tableau change. En 2024, l’impôt sur les sociétés hexagonal s’élève à 95 millions de dollars. Pour la quatrième capitalisation du CAC40, c’est un montant que même certaines ETI françaises dépassent. À titre de comparaison, des millions d’épargnants subissent des prélèvements bien plus lourds en proportion de leurs revenus.

Le contraste avec LVMH est saisissant. Bernard Arnault a déclaré devant une commission sénatoriale avoir réglé 6 milliards d’euros d’IS, dont près de la moitié en France, pour la seule année 2024. Un autre monde. Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, a été auditionné mercredi par la commission des finances de l’Assemblée nationale, précisément pour s’expliquer sur cet écart.

Où va l’argent, alors ? En Norvège surtout — 3,5 milliards de dollars d’IS en 2024. Puis au Nigeria, au Royaume-Uni, en Angola. Des pays producteurs d’hydrocarbures où la valeur se crée réellement, selon le principe de territorialité fiscale. Et c’est précisément là que le mécanisme se joue.

Raffinage déficitaire et prix de transfert : la mécanique qui réduit la note

TotalEnergies ne produit pas de pétrole en France. Le groupe y exploite des raffineries et un réseau de distribution — des activités que l’économiste Thomas Grjebine, du Cepii, qualifie de « structurellement peu rentables ». Fin 2025, la filiale Raffinage-chimie France affichait un déficit cumulé de 5,5 milliards d’euros. Pas de bénéfice, pas d’IS. La logique comptable est implacable.

Le groupe brandit d’ailleurs un argument massue : son taux d’IS moyen mondial atteint 43 % depuis 2022, bien au-dessus du taux français de 25 %. Dans les pays producteurs, la taxation grimpe parfois entre 50 % et 80 %. L’optimisation agressive ? TotalEnergies balaie l’accusation d’un revers de la main.

Mais l’Observatoire des multinationales, un média associatif, ne voit pas les choses de la même façon. Il pointe l’existence de « filiales très lucratives » liées au négoce de matières premières en Suisse et à Singapour. Deux pays qui ne produisent pas une goutte de pétrole, mais où la fiscalité est « très avantageuse » — le taux y descend à 15 %, soit le plancher fixé par l’OCDE.

L’économiste Gabriel Zucman a interpellé le groupe sur le réseau social X en avril. Il note que 5,9 milliards de dollars de profits — un quart des bénéfices 2024 avant impôts — sont déclarés dans une catégorie « reste du monde » jugée opaque.

TotalEnergies réplique que le taux effectif de cette catégorie atteint 18 %, au-dessus du seuil minimal. L’Observatoire, lui, soupçonne une possible manipulation des prix de transfert — ces prix internes auxquels les filiales se vendent pétrole et services entre elles.

Homme en costume consulte des documents financiers avec inquiétude

Ce que le fisc français sait — et ce qu’il ne dit pas

Les contribuables français qui s’étranglent devant ces chiffres aimeraient une réponse claire de l’administration. Mais la DGFIP — la Direction générale des finances publiques — refuse de commenter les situations particulières. Secret fiscal oblige. Elle assure toutefois examiner « tout mécanisme fiscal qui permet, légalement, de réduire le bénéfice imposable en France ».

TotalEnergies, de son côté, affirme fournir chaque année une documentation complète sur ses prix de transfert au fisc français, « au début de chaque contrôle ». Le groupe détaille dans un rapport annuel de transparence ses impôts et bénéfices dans environ 70 pays. Mais le regroupement de certains territoires clés dans la catégorie « reste du monde » laisse des zones grises que ni les économistes ni les parlementaires n’arrivent à percer.

Depuis 2015, TotalEnergies a payé l’IS en France à 6 reprises seulement. La direction n’a pas précisé le montant cumulé. Six fois en dix ans, pour un groupe qui génère chaque trimestre plus de bénéfices que le PIB de certains pays africains. Le chiffre parle de lui-même.

Le vrai problème dépasse d’ailleurs TotalEnergies. Il touche à l’architecture même de la fiscalité internationale des multinationales, construite sur le principe de territorialité. Tant que les bénéfices sont déclarés là où le pétrole sort de terre — et non là où il est consommé — la France restera en bout de chaîne fiscale.

Au fond, TotalEnergies ne triche peut-être pas. Mais le système, lui, a un sacré problème. Et tant que personne ne le réécrit, l’écart entre 19 milliards de bénéfices et 95 millions d’IS en France continuera de donner le tournis. Une question reste ouverte : si même l’OCDE n’arrive pas à imposer un plancher efficace, qui le fera ?

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