Une dame de Compiègne garde une petite icône dans sa cuisine : Actéon adjuge ce Cimabue pour 24 millions d’euros
Imaginez une vieille dame de Compiègne qui vit tranquillement dans sa maison de l’Oise. Au mur, entre la cuisine et le salon, une petite peinture sur bois. Une image pieuse, un peu sombre. Elle est là depuis des années, sans que personne ne s’y intéresse vraiment.
Ce panneau mesure à peine 20 centimètres. Pourtant, en 2019, il va faire basculer la vie de ses propriétaires et le monde de l’art. Et la façon dont il a été repéré tient du coup de chance pur.
Un inventaire de routine qui tourne au vertige
Tout commence par une démarche banale. La propriétaire fait venir un commissaire-priseur pour estimer le contenu de sa maison. Un inventaire comme il s’en fait des milliers chaque année en France, avec son lot de meubles, de vaisselle et de bibelots.
C’est Philomène Wolf, de la maison Actéon, qui passe en revue les pièces. Son regard s’arrête sur cette petite icône accrochée sans cérémonie. Quelque chose cloche, dans le bon sens du terme. Le style, la dorure, la gravité du visage : tout évoque le Moyen Âge italien.
Elle n’ose pas encore y croire. Mais le doute est lancé, et il ne la quittera plus.

Le nom qui change tout : Cimabue
Pour trancher, il faut des experts. Le panneau est confié à Éric Turquin, spécialiste des vieux maîtres, qui l’examine à la loupe. Les analyses scientifiques suivent, et leur verdict est sans appel : c’est bien une œuvre de Cenni di Pepo, dit Cimabue.
Ce nom ne vous dit peut-être rien. Pourtant, ce peintre florentin du XIIIe siècle est considéré comme le père de la peinture occidentale moderne. C’est lui qui a formé Giotto, et lui qui a sorti l’art de la rigidité byzantine.
Le tableau retrouvé à Compiègne s’intitule « Le Christ moqué ». Il fait partie d’un petit diptyque, dont deux autres volets sont connus : l’un à Londres, l’autre à New York. Le troisième manquait à l’appel. Il dormait en Picardie.
Et ce n’est que le début de l’histoire.
Moins de 20 œuvres dans le monde : pourquoi c’est si rare
Voilà ce qui explique la fièvre qui s’empare des experts. On ne connaît qu’une poignée d’œuvres attribuées à Cimabue, moins d’une vingtaine selon les spécialistes. Autant dire que chaque découverte est un événement mondial.
Le panneau, lui, a de quoi surprendre. Il est petit, fragile, peint sur bois avec une précision d’orfèvre. Il date des alentours de 1280, soit plus de sept siècles de poussière et de vicissitudes. Il a pourtant traversé tout ça sans disparaître.
Certains récits évoquent un objet longtemps considéré comme une simple image religieuse de piété populaire. Rien n’indiquait sa valeur. Les propriétaires, eux, le gardaient sans en soupçonner le prix.
La vraie question, désormais, c’est le prix. Et là, personne n’est prêt.
Octobre 2019 : l’enchère qui fait tomber les records

La vente a lieu le 27 octobre 2019, à Senlis, dans l’Oise. Estimation de départ : entre 4 et 6 millions d’euros. Une somme déjà colossale pour une peinture de cette taille.
Dans la salle, l’ambiance est électrique. Les enchères grimpent, grimpent encore, et finissent par dépasser tout ce qu’on imaginait. Le marteau tombe à 24,2 millions d’euros avec les frais. Un record absolu pour un primitif italien.
Pour mesurer l’écart, il suffit de comparer. L’objet valait peut-être quelques centaines d’euros dans l’esprit de ses propriétaires. Il en a rapporté plus de vingt millions en quelques minutes de vente.
Ce genre de coup de théâtre rappelle d’autres trésors surgis de nulle part. Comme ce vieux seau de pièces anciennes qui a fini à plusieurs millions d’euros.
Que devient un Cimabue quand l’État s’en mêle ?
L’histoire ne s’arrête pas au coup de marteau. Une œuvre d’une telle valeur patrimoniale attire forcément l’attention des autorités. Le tableau est rapidement classé « trésor national » par l’État français, ce qui interdit sa sortie du territoire.
Concrètement, ce classement bloque l’exportation pendant plusieurs mois et laisse le temps à l’État de réunir les fonds pour l’acquérir. Le but : éviter qu’un chef-d’œuvre rare quitte le pays pour une collection privée étrangère.
Le Louvre, de son côté, se positionne pour le récupérer. Selon les informations officielles, l’œuvre a ensuite rejoint les collections du musée parisien, où elle est exposée au public. Un parcours inattendu pour un panneau resté si longtemps dans une cuisine.

Et si le prochain trésor dormait chez vous ?
Cette affaire donne le vertige, et elle n’est pas isolée. Chaque année, des objets oubliés au fond d’un grenier, d’une cave ou d’un mur réapparaissent et changent des vies. On a déjà vu des histoires comparables dans les murs des vieilles maisons françaises.
La leçon, elle, est simple. Un objet qui traîne chez vous depuis toujours n’est pas forcément sans valeur. Avant de le jeter ou de le brader à une brocante, un avis d’expert coûte peu et peut rapporter énormément.
Reste une question légale que beaucoup se posent : à qui appartient vraiment un trésor découvert chez soi ? La réponse n’est pas toujours évidente, et la loi sur le partage des trésors réserve quelques surprises. Mieux vaut la connaître avant de lever le marteau.