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Cette Citroën DS à 10 roues et 9 tonnes a réellement roulé… et cachait une 11e roue dans son ventre

Publié par Elsa Lepic le 03 Juin 2026 à 8:30
Citroën DS allongée à dix roues sur piste d'essai

On a tous gribouillé des voitures avec trop de roues sur un cahier d’écolier. Sauf qu’en 1972, les ingénieurs de Michelin l’ont fait pour de vrai. Le résultat : une Citroën DS break allongée, 10 roues au sol, deux V8 américains à l’arrière, et un secret bien gardé sous la carrosserie — une 11e roue invisible qui a changé la façon dont on teste les pneus de camion.

Pourquoi Michelin a transformé une Citroën DS en monstre de 9 tonnes

Au début des années 70, les autoroutes s’allongent partout en Europe. Les cars et les poids lourds roulent plus vite, plus lourd, et les manufacturiers de pneus font face à un problème concret : comment tester un pneu de camion à plus de 150 km/h sans mettre un semi-remorque complet sur un circuit ? Michelin, qui contrôle Citroën depuis 1935, trouve une réponse élégante et un peu folle.

L’idée : prendre une DS break, réputée pour sa suspension hydropneumatique exceptionnelle, et la transformer en laboratoire roulant fermé. La carrosserie est étirée jusqu’à environ 7,3 mètres de long, posée sur cinq essieux — dont trois à l’arrière empruntés à la Peugeot 504. Son nom officiel, PLR pour « Poids Lourd Rapide », ne restera jamais. Tout le monde préfère le surnom : Michelin Mille Pattes.

Avec sa livrée orange et jaune qui rappelle presque un véhicule de dessin animé, la bête ne passe pas inaperçue sur la piste d’essai de Ladoux, près de Clermont-Ferrand. Mais derrière l’allure cartoon se cache une machine d’une précision redoutable.

Deux V8 Chevrolet, 500 chevaux et une architecture unique au monde

Sous le capot — enfin, plutôt derrière l’habitacle —, le quatre cylindres d’origine a laissé sa place à deux V8 Chevrolet de 5,7 litres chacun. Soit environ 250 ch par bloc, 500 ch au total. Une partie de cette puissance propulse l’engin, l’autre entraîne directement la roue de test centrale. Le tout pèse 9 150 kg sur la balance, avec les capteurs, les deux radiateurs et le système hydraulique embarqué.

Sur la piste de Ladoux, le Mille Pattes a été chronométré à environ 155 km/h lors des essais officiels. Certaines sources évoquent des pointes à des vitesses supérieures, autour de 180 km/h. Michelin préférait insister sur l’endurance plutôt que sur les records : reproduire les contraintes d’un poids lourd moderne, pendant des heures, sans risque humain. On parle d’un véhicule qui pouvait mesurer carrossage, freinage violent et variation de charge en temps réel. Tout ça dans le corps d’une DS.

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Avec ses dimensions hors normes — 2,45 m de large, 1,56 m de haut — et sa garde au sol de 215 mm maintenue par la suspension hydropneumatique, la DS mutante restait étonnamment stable malgré sa masse. Mais le vrai tour de force se cachait ailleurs.

Pneu de camion abaissé sur le bitume par vérin hydraulique

La 11e roue secrète qui a façonné les pneus de nos camions modernes

Ce qui rend cet engin véritablement unique, ce n’est pas ses 10 roues visibles. C’est la 11e, planquée à l’intérieur de l’habitacle. À l’arrière de la cellule, un moyeu mobile portait un pneu de camion ou d’autocar — type 8R22.5 à 12R22.5. Une fois le véhicule lancé, un ingénieur abaissait ce pneu sur le bitume grâce à un vérin hydraulique capable d’appliquer jusqu’à 3 500 kg de charge sur ce seul pneumatique.

L’équipe variait la vitesse, le carrossage, déclenchait des freinages brutaux. Les dix autres roues n’étaient là que pour stabiliser cette « centrale d’efforts » et garantir que les mesures provenaient uniquement du pneu testé. Pendant une dizaine d’années, le Mille Pattes a ainsi torturé des centaines de pneus poids lourd à Ladoux, forgeant les références techniques qui équipent encore aujourd’hui nos autocars et semi-remorques.

Au début des années 80, des bancs d’essai de nouvelle génération ont pris le relais. Aujourd’hui, le Michelin Mille Pattes coule une retraite paisible au musée L’Aventure Michelin, à Clermont-Ferrand. Il est toujours roulant et sort parfois lors d’événements spéciaux, dans sa livrée bicolore d’origine.

Une DS break de série pesait 1,3 tonne. Celle-ci en faisait 9. Et c’est cette démesure, pensée au millimètre, qui a rendu nos routes plus sûres. La prochaine fois que vous croiserez un 38 tonnes sur l’autoroute, dites-vous que ses pneus ont peut-être été mis au point par une voiture qui ressemblait à un jouet géant sorti d’un rêve d’enfant.

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