Affaire Jubillar : il a tout avoué, jusqu’au geste fatal… mais un détail refuse toujours de coller
Ce vendredi 2 octobre 2026, à partir de 9h30, un homme de 39 ans revient là où tout a commencé. D’abord une maison inachevée de Cagnac-les-Mines, dans le Tarn, puis un bout de champ, à une dizaine de kilomètres de là. La gendarmerie du Tarn a mobilisé environ 150 agents, dont deux escadrons de gendarmes mobiles. Ce n’est pas une promenade, c’est une reconstitution.

Pendant plus de cinq ans, il a juré qu’il n’avait rien fait. Il l’a répété pendant l’enquête, depuis sa cellule, devant une cour d’assises, jusqu’à la dernière minute de son procès. Puis, au début de l’été 2026, tout a changé : il a avoué. Il a même raconté comment.
Alors, affaire classée ? Pas du tout. Son récit est pourtant très détaillé, mais un élément refuse obstinément de se mettre en place. La justice juge ce détail assez sérieux pour remonter le temps sur place, pièce par pièce.
Pour comprendre pourquoi ce détail peut tout faire basculer, il faut revenir à cette nuit de décembre 2020. Au village, au couple, aux indices, aux fausses pistes. Accrochez-vous : cette histoire n’a jamais suivi la ligne droite.
Le premier soir du couvre-feu, dans une maison qui n’était pas finie
Le 15 décembre 2020, la France sort de son deuxième confinement. Ce jour-là, un couvre-feu national le remplace, de 20 heures à 6 heures du matin. Autrement dit, la nuit où Delphine disparaît, les rues sont censées être vides et chaque déplacement nocturne doit être justifié.
Le décor ? Cagnac-les-Mines, commune du Tarn près d’Albi, au relief vallonné et au lourd passé minier. La famille vit dans une maison toujours en travaux. Une maison inachevée, comme une vie commune qui était en train de se défaire.
Ce soir-là, Delphine a 33 ans. Elle est infirmière, mère de deux jeunes enfants, et son couple est en instance de séparation. Peu avant 23 heures, elle envoie une photo à l’homme avec qui elle compte refaire sa vie. Elle y apparaît, selon lui, « en tenue de nuit, douchée et prête à aller se coucher ».
Gardez bien ce détail en tête. Cette tenue sera retrouvée plus tard dans le bac à linge sale, lors de la première perquisition. Une femme qui s’apprête à dormir ne sort pas, en principe, en pleine nuit de couvre-feu. Et c’est là que le mystère s’installe.
Le téléphone de Delphine sonne pour la dernière fois à 22h55. Il accroche alors un relais proche du domicile, mais pas celui sur lequel il borne d’habitude quand elle est chez elle. Autre bizarrerie : la lampe torche de l’appareil n’a jamais été allumée cette nuit-là, alors que la rue n’était pas éclairée.
Des cris à 23 heures, une connexion à 23h53

Puis il y a ces cris. Vers 23 heures, deux voisines du couple disent avoir entendu hurler une femme. Tout le monde va retenir cette heure-là. Des années plus tard, elle reviendra hanter le dossier d’une façon que personne n’imaginait.
La chronologie reconstituée par l’enquête ajoute du trouble. Delphine envoie un premier SMS à son amant à 22h19, le dernier à 22h58. Les cris, eux, sont situés vers 23h07.
Et à 23h53, le mari se connecte à un site de rencontres. Moins d’une heure après ces hurlements, donc. Un détail glaçant, quand on sait ce que l’on sait aujourd’hui.
Ce n’est pas tout. Dans les jours qui précèdent, Delphine est en congé de son poste de nuit, et vivre dans cette maison en chantier lui pèse de plus en plus. Elle y dort sur un canapé-lit, signe d’un couple qui ne partage déjà plus grand-chose.
4 heures du matin : un SMS, un coup de fil, et déjà des questions
Le 16 décembre 2020, vers 4 heures du matin, le mari de Delphine envoie un message à une proche de son épouse. Les mots sont simples : « Dis à Delphine de rentrer ». La réponse tombe : « Non, Delphine n’est pas avec moi ».
Dans la foulée, il appelle la gendarmerie pour signaler la disparition de sa femme. Selon lui, elle aurait quitté la maison entre 23 heures et 4 heures du matin, vêtue d’une doudoune blanche, avec pour seul bagage son téléphone portable. Les gendarmes arrivent sur place à 4h50.
Très vite, les enquêteurs tiquent. Ils s’étonnent de l’empressement du mari, qui contacte la gendarmerie une quinzaine de minutes seulement après son réveil. Ensuite, il tente de joindre sa femme 180 fois jusqu’à 10 heures du matin, puis deux fois le lendemain, puis plus rien.
Le podomètre de son téléphone intrigue aussi. Une première analyse ne relève qu’une quarantaine de pas entre le moment où il dit avoir constaté l’absence de Delphine et l’arrivée des gendarmes. Il expliquera ne pas avoir voulu la chercher dehors pour ne pas déranger les voisins.
Une analyse plus fine viendra nuancer : il aurait en réalité fait au moins 300 pas avant l’arrivée des gendarmes. Mais le mal est fait. Dès les premières heures, l’image d’un mari qui ne cherche pas vraiment sa femme commence à s’installer.
Cette image ne le quittera plus. Et lui ne déviera pas de sa version pendant plus de cinq ans, jusqu’au jour où il demandera à parler à son avocat. Mais n’allons pas trop vite.
Au petit matin, d’autres témoins se manifestent. Vers 5h30 puis 5h45, un automobiliste puis une autre témoin disent avoir vu une voiture arrêtée, plafonnier allumé. Vers 6 heures, un chauffeur de taxi évoque une silhouette en doudoune beige. Ces pièces du puzzle ne trouveront jamais vraiment leur place.
Plus tard, au procès, ce sont les premiers gendarmes arrivés sur place qui seront sur la sellette. La presse soulignera leur inexpérience et des incohérences dans leurs notes. La défense, elle, s’engouffrera dans chaque faille. Mais l’étau se resserre déjà autour d’un seul homme.
Delphine, l’infirmière de nuit qui préparait sa nouvelle vie
Qui était-elle, cette femme dont le visage a fait le tour de la France ? Delphine Aussaguel est née le 15 novembre 1987 à Gaillac, dans le Tarn. Infirmière, elle travaille de nuit à la clinique Claude-Bernard d’Albi.
D’après le site spécialisé Actusoins, elle a d’abord exercé dans un service de pneumologie. Puis, à partir de 2018, elle s’est occupée des patients les plus âgés, en gériatrie. Un métier de soin, discret, exercé pendant que les autres dorment.
À l’été 2020, elle annonce vouloir divorcer. Selon son avocate, la séparation semblait se faire d’un commun accord. Des bouts de papier écrits de sa main montrent qu’elle préparait activement son départ du domicile conjugal.
Son projet : s’installer à Albi avec l’homme qu’elle fréquentait depuis peu, surnommé dans la presse le « confident » ou « l’amant de Montauban ». En juin 2021, celui-ci affirmera qu’ils projetaient de vivre ensemble. Une nouvelle vie était donc à portée de main.
C’est peut-être là toute la cruauté de cette histoire. La femme qui disparaît n’était pas une femme perdue, mais une femme sur le point de partir. Et les sociologues interrogés par Actusoins le soulignent : le moment de la rupture est précisément le plus risqué pour les femmes.
Il y a aussi ce visage. Pour le sociologue Michel Moatti, interrogé par Actusoins, l’omniprésence de sa photo, « avec son sourire un peu mystérieux », a pu favoriser une forme d’identification. Et la disparition survient juste avant Noël, une période qui « promeut les valeurs de la famille », souligne le site.
Lui : une enfance en miettes et un caractère qui inquiète

Face à elle, son mari, peintre-plaquiste. À l’ouverture de son procès, en septembre 2025, une psychologue a retracé son parcours devant la cour, rapporte Pyrénées FM. Il est né le 14 septembre 1987, d’une mère âgée de 15 ans qui ne peut pas l’assumer.
Placé dès l’âge de deux ans, il alterne entre familles d’accueil et séjours au foyer maternel. « Son enfance est marquée par des abandons et des rejets successifs », résume l’experte. Il fume du cannabis dès 15 ans. Il reconnaîtra plus tard consommer encore sept à huit joints par jour.
Côté travail, il se forme comme peintre-tapissier, décroche un CDI de plaquiste, puis se lance en auto-entrepreneur. Certains le décrivent comme « un gars vaillant, bavard, mais dépensier et mauvais gestionnaire ». D’autres parlent d’un homme « arrogant, impulsif et égocentré ».
Les mots qui reviennent souvent dans les témoignages sont lourds : « fourbe », « menteur », « double personnalité ». La psychologue évoque aussi des « colères impressionnantes ». Et la sœur de Delphine résumera leur histoire d’une phrase qui fait mal.
Selon elle, Delphine était « tombée amoureuse du bad boy en espérant qu’il change ». Il n’a pas changé. Et cette nuit de décembre, la question n’est déjà plus de savoir s’il est un bon mari, mais ce qu’il sait vraiment.
La couette, les lunettes, la voiture : les objets qui parlent trop
Dans ce dossier sans corps, ce sont les objets qui vont témoigner. Le premier, c’est une couette. Selon le procureur, quand les gendarmes arrivent à 4h50, le lave-linge tourne, avec à l’intérieur la couette dans laquelle dormait la disparue. La maison, elle, est décrite comme négligée.
Coup de théâtre plus tard : une photo versée au dossier, prise par les gendarmes l’après-midi du 16 décembre, montre la couette sur le canapé-lit où dormait Delphine. Et l’analyse de l’eau de la machine ne révèle aucune trace de sang. L’indice choc devient un indice contesté.
Deuxième objet : une paire de lunettes. Celles de Delphine sont retrouvées cassées en deux dès les premiers jours de l’enquête. Selon une expertise, elles portent les traces d’un coup violent. De quoi nourrir la thèse d’une dispute qui a mal tourné.
Troisième objet : la voiture. Selon les enquêteurs, la Peugeot 207 de Delphine a été garée dans le sens inverse de celui qu’elle adoptait d’habitude. Les clés, elles, sont dans son sac à main, à l’intérieur de la maison. Comment une femme part-elle à pied, sans clés, sans lumière, en plein couvre-feu ?
Et puis il y a Maya. Le 16 décembre, cette chienne pisteuse suit l’odeur de Delphine en boucle autour de la maison. Pour l’accusation, elle établit que la mère de famille n’a pas quitté son domicile cette nuit-là. Ce détail technique deviendra une arme redoutable à l’audience.
Enfin, le téléphone. Il cesse d’émettre dans un rayon de deux kilomètres autour du domicile. En septembre 2022, de nouvelles analyses concluront qu’il n’a jamais quitté la maison du couple. Tout ramène donc au même endroit : chez eux.
Autre élément, rapporté par Voici : selon les enquêteurs, le mari aurait tenté de géolocaliser le téléphone de sa femme avant sa disparition. La géolocalisation Google aurait ensuite été désactivée, ce qui a empêché de suivre l’appareil. Le 29 décembre, lors d’une nouvelle perquisition, la branche manquante des lunettes cassées est retrouvée.
Un millier de bénévoles… et le mari au milieu de la battue
Dès les premières heures, les gendarmes sortent les grands moyens : chiens, drone, hélicoptères et 50 gendarmes réservistes. Le 23 décembre, à deux jours de Noël, près d’un millier de personnes ratissent le terrain accidenté de la commune. Parmi elles, le mari de Delphine.
Repensez à cette scène avec ce que l’on sait aujourd’hui : l’homme qui sait peut-être tout marche au milieu de ceux qui cherchent. Ce jour-là, on découvre quelques objets : un téléphone, un couteau, des vêtements. Le même jour, une information judiciaire est ouverte pour enlèvement et séquestration.
Le dossier est confié à deux juges d’instruction du tribunal de Toulouse. Le lendemain, la maison est fouillée. Elle le sera à nouveau, plus longuement, par des spécialistes de l’institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale.
Les mois passent, les recherches continuent. Le 5 octobre 2021, des gendarmes spécialistes en spéléologie interviennent à Cagnac-les-Mines. Le passé minier de la région complique tout, même si, selon des habitants, la plupart des puits auraient été recensés et rebouchés depuis longtemps.
Les amies de Delphine, elles, organisent leurs propres battues. Parmi les bénévoles, une certaine Anne confie à Actusoins vouloir aider à la retrouver pour lui donner une sépulture, et surtout « un lieu de recueillement pour ses enfants ». Ce lieu, personne ne le trouvera. Pas tant qu’il se taira.
L’amant, l’épouse jalouse, le camping-car : la valse des fausses pistes

Pendant que les battues piétinent, les hypothèses s’enchaînent. La plus romanesque : l’amant. Entendu par les gendarmes, l’homme de Montauban est mis hors de cause : son ex-compagne confirme qu’il était bien chez lui, près de Montauban, la nuit de la disparition.
Puis surgit une intrigue digne d’un feuilleton. En décembre 2021, les enquêteurs s’intéressent à Cathy, nom d’emprunt de l’épouse de l’amant. Elle a intercepté un SMS de son mari à Delphine, a contacté l’infirmière, et assure que les deux femmes ont conclu un pacte.
Selon Cathy, Delphine devait attendre la séparation du couple en janvier 2021 pour poursuivre sa liaison. Elle aurait rompu ce pacte le soir du 15 en envoyant une photo d’elle. Et la veille de la disparition, Cathy passe 145 appels à un numéro inconnu. Troublant ? Le couple sera pourtant mis hors de cause.
D’autres pistes s’évanouissent les unes après les autres. Un homme au comportement jugé « pressant » par un témoin nie toute implication. Un camping-car garé près de la maison les jours précédents ? Son propriétaire est retrouvé et lui aussi mis hors de cause.
Même le numérique s’en mêle. Un message vide est posté depuis le compte Facebook de Delphine, et son téléphone semble se réactiver. Lors d’une conférence de presse, le 18 juin 2021, le procureur explique que ces réactivations viennent des recherches techniques des enquêteurs, ce que Samsung leur a confirmé.
Le livret de famille du couple, lui, sera retrouvé dans une rue d’Albi sept mois après la disparition. La défense dénoncera l’absence de prélèvement ADN sur ce document. Fugue, amant, rôdeur, piratage : chaque piste s’éteint. Et à chaque fois, le regard revient vers la même maison.
Juin 2021 : le mari endeuillé devient le suspect numéro un
En juin 2021, le mari de Delphine est placé en garde à vue, tout comme sa mère et son beau-père. Il est ensuite mis en examen pour meurtre aggravé, les juges d’instruction estimant que trop d’éléments pèsent contre lui. Il est placé sous mandat de dépôt.
Il ne sortira plus. Ses avocats multiplieront les recours contre sa détention et les mesures d’enquête, tous rejetés. Selon ses avocats, il passera près de cinq ans à l’isolement à la maison d’arrêt de Toulouse-Seysses.
En prison, pourtant, les rumeurs ne s’arrêtent pas. Selon un codétenu, il lui aurait affirmé avoir tué son épouse avec un couteau et enterré son corps dans une ferme incendiée en avril 2021, au lieu-dit Drignac. Le 17 janvier 2022, des fouilles y sont menées. Elles ne donnent rien.
Le 13 décembre 2022, une première reconstitution est organisée à Cagnac-les-Mines pour tenter d’éclaircir les zones d’ombre. Elle ne fait pas parler le suspect, qui maintient sa version. Puis, le 26 septembre 2024, il est renvoyé devant la cour d’assises pour le meurtre de sa femme.

Un procès pour meurtre sans corps, sans arme, sans scène de crime établie, juste un faisceau d’indices. Est-ce suffisant pour condamner un homme ? Toute la France va se poser la question. Et ses propres avocats vont tout miser dessus.
Dans sa cellule, l’homme s’abîme. En avril 2026, son avocat dénonce dans Midi Libre son maintien à l’isolement depuis cinq ans, avec une phrase saisissante : « Je n’ai jamais vu un type aussi dégradé ».
Un homme à bout, donc, enfermé seul avec son secret. Gardez cette image en tête : c’est peut-être là, quelque part entre ces quatre murs, que la forteresse du déni commence à se fissurer. Mais avant, il y a le procès.
Albi, quatre semaines d’audience et des témoins qui accablent
Le 22 septembre 2025, le procès s’ouvre devant la cour d’assises du Tarn, à Albi. Dès sa première prise de parole, l’accusé donne le ton : « Je conteste toujours les faits qui me sont reprochés ». Il ne déviera pas d’un millimètre pendant quatre semaines.
Le 24 septembre, la cour interdit de filmer à nouveau l’accusé dans la salle pour le reste des débats. Le quotidien britannique The Telegraph parlera d’une disparition devenue une « obsession nationale ». Mais dans le prétoire, ce sont les témoins qui vont frapper.
Le coup le plus dur vient de sa propre famille. Selon The Telegraph, sa mère, Nadine, longtemps à ses côtés, a déclaré à la barre qu’elle le croyait désormais coupable. Elle a dit regretter de ne pas l’avoir pris au sérieux quand il avait menacé de tuer Delphine et de l’enterrer.
Deux anciennes compagnes défilent ensuite. Selon The Telegraph, l’une, Jennifer, affirme qu’il lui a avoué au parloir avoir étranglé Delphine dans la maison du couple. L’autre, Séverine, assure qu’il lui a dit avoir enterré le corps dans une ferme incendiée. Lui balaie : c’était une blague.
Le 6 octobre, deux voisines, une mère et sa fille adolescente, viennent raconter les cris entendus ce soir-là. Une lettre du fils aîné du couple est aussi lue à l’audience : selon The Telegraph, il y désigne son père par ses nom et prénom, et non plus par « papa ».
Le dossier se resserre. Mais il manque toujours l’essentiel : un aveu, un corps, une trace. Et c’est précisément sur ce vide que la défense va bâtir sa plaidoirie la plus spectaculaire.
Le 2 octobre 2025, l’accusé reconnaît avoir déjà proféré des menaces de mort contre Delphine. Le lendemain, c’est l’amant de Montauban qui témoigne à la barre. Jour après jour, la cour, composée de trois magistrats et de six jurés populaires, voit défiler toute la vie du couple.
« Le crime parfait attendra » : la joute finale

Pour l’accusation, la culpabilité ne fait aucun doute. L’avocat général Pierre Aurignac lâche une formule qui fait mouche : « pour défendre l’idée de l’innocence de M. Jubillar, il faut écarter quatre experts, faire taire 19 témoins et tuer le chien pisteur ». Le ministère public requiert 30 ans de réclusion.
La défense contre-attaque. L’avocate toulousaine Emmanuelle Franck démonte la thèse du « pétage de plomb » : « Un pétage de plomb, c’est ce qu’on appelle un crime pulsionnel, un crime passionnel, celui qui laisse le plus de traces, parce qu’on ne contrôle rien, on éclabousse tout ».
Or, insiste-t-elle, il n’y a aucune trace. Son confrère Alexandre Martin enfonce le clou devant les jurés : « Vous ne serez pas le jury du festival de Cannes qui vient récompenser le meilleur scénario ». Selon lui, le procès n’a fait que dérouler un « tapis rouge à l’erreur judiciaire ».
Pour Alexandre Martin, tout s’est joué dès les premières heures : c’est « la conviction des gendarmes dès le premier jour » qui aurait empêché la manifestation de la vérité. Selon lui, faute de preuves, les enquêteurs ont bâti un scénario au terme d’une instruction « à charge ». Les jurés vont-ils le suivre ?
Retenez bien ce mot, « crime passionnel » : la défense l’a prononcé pour dire qu’il n’y en avait pas. Neuf mois plus tard, d’autres avocats du même homme le reprendront. Mais cette fois pour dire tout l’inverse.
Côté parties civiles, les mots claquent aussi. Pour Me Laurent Boguet, avocat des enfants du couple, « il ne l’a pas seulement tuée, il l’a étranglée pour la faire taire, il l’a effacée en faisant disparaître le corps ». Ce verbe-là, « étranglée », gardez-le en mémoire. Il reviendra.
Me Philippe Pressecq, avocat d’une cousine de Delphine, résume le dossier en une phrase : « A 22h30, elle était dans la maison, à 4h00 du matin elle n’y était plus et on sait qu’elle n’est pas sortie de la maison ». Et il ajoute : « Tout le reste n’est que littérature ».
30 ans de prison, un appel… et une défense qui vole en éclats
Le 17 octobre 2025 au matin, invité à s’exprimer une dernière fois, l’accusé prononce une seule phrase : il n’a « absolument rien fait à Delphine ». Pour Laurent de Caunes, avocat des frères et sœur de la disparue, ce sont des « mots qui sont désincarnés ».
L’après-midi, après près de cinq heures de délibéré, le verdict tombe : coupable, 30 ans de réclusion criminelle. Il écoute impassible, mains serrées sur l’ouverture vitrée du box, rapporte l’AFP. Aurignac l’avait prédit : « Le crime parfait attendra ».
Pour qu’il soit condamné, il fallait qu’au moins sept des neuf membres de la cour le déclarent coupable. Selon The Telegraph, à l’annonce du verdict, la famille de Delphine s’est étreinte sur les bancs des parties civiles. Certains pleuraient, et l’un de ses oncles s’est évanoui.
Ses avocats annoncent aussitôt faire appel. Mais en coulisses, l’équipe se disloque. En janvier 2026, il se sépare d’Emmanuelle Franck et d’Alexandre Martin, qui le défendaient depuis juin 2021. Une nouvelle équipe se forme autour de l’avocat toulousain Pierre Debuisson et de son père, Guy.
Le 14 avril 2026, un ténor du barreau lillois les rejoint : Frank Berton. Le procès en appel est alors prévu à partir du 21 septembre 2026 à Toulouse. Tout semble se préparer pour un second round judiciaire, toujours sur la ligne de l’innocence.
Le 1er juillet 2026, on apprend que Frank Berton jette l’éponge. Il confirme son retrait à La Dépêche du Midi, en expliquant que l’éloignement ne favorisait pas les échanges avec son client. Il reste alors moins de trois mois avant l’audience.
Cinq jours plus tard, la bombe. Ce timing, personne ne l’a vu venir. Qu’est-ce que le détenu a bien pu dire à ses avocats pour que tout s’effondre en une matinée ?
« Maître, il faut que je vous dise la vérité »

Le 6 juillet 2026, ses avocats annoncent que leur client reconnaît « être à l’origine de la mort » de son épouse. Il l’a écrit dans un courrier. Le jour même, Pierre et Guy Debuisson tiennent une conférence de presse à Toulouse, rapporte Actu17.
Pierre Debuisson y raconte le moment du basculement. « Il y a quelques semaines, il m’a dit : ‘Maître, il faut que je vous dise la vérité. C’est moi’ ». Selon l’avocat, son client était « verrouillé psychologiquement depuis le début », recroquevillé « comme une huître sur son rocher ».
Et voilà que revient le fameux mot. Les deux avocats rattachent la confession à ce qui s’apparente, selon eux, à un « crime passionnel ». Ils décrivent une « énième dispute conjugale » qui aurait mal tourné, et un homme aux « regrets profonds et sincères ». Selon eux, il répète : « Pauvres enfants, pauvre Delphine ».
Le père et le fils Debuisson assurent accorder un « crédit total » à cette confession. Selon eux, la mise en confiance s’est faite avec l’aide d’une tierce personne, dont l’identité n’a pas été révélée. Pierre Debuisson décrit son client comme « un détenu différent des autres », porteur d’une « grande fragilité ».
Le calendrier explose dans la foulée. Interrogé sur le maintien du procès en appel en septembre, Pierre Debuisson tranche : « C’est impossible, ce serait grotesque ». Le 21 juillet, l’AFP annonce que le procès est renvoyé, parce que l’enquête se poursuit après les aveux.
Côté parties civiles, la riposte est immédiate. Sur BFMTV, Me Mourad Battikh juge que l’argument du « crime passionnel » « confine à l’indécence ». Le magazine Elle dénoncera aussi ce terme, qui n’a « aucune qualification juridique ». Pour Me Pauline Rongier, il y a « une part de stratégie dans ce revirement ».
Les avocats dénoncent aussi ses conditions de détention, évoquant un délabrement psychologique et des « médicaments très forts ». Une source proche du dossier dément auprès de BFMTV, assurant qu’il « n’a jamais été forcé à avaler un traitement médicamenteux ».
Puis vient le moment que la famille attendait depuis 2020. Le 16 juillet 2026, sur ses indications, des ossements sont retrouvés en bordure d’un champ à Mailhoc, à une dizaine de kilomètres du domicile. Quarante-huit heures plus tard, les analyses confirment : ce sont ceux de Delphine.
Face à la magistrate, le récit glaçant devant le frigo
Le 21 juillet, Le Parisien et BFMTV dévoilent le procès-verbal de son audition. Il dit s’être couché vers 22h30. « Le petit et Delphine sont venus me faire un câlin dans mon lit et je me suis endormi ». Plus tard, il se lève pour fumer une cigarette, et la dispute éclate.
Il attribue à Delphine des insultes, puis cette phrase : « maintenant je peux te l’avouer, j’en ai trouvé un qui me fait mieux l’amour que toi ». Il dit avoir « pété les plombs ». Puis : « Je voulais qu’elle se taise, je l’ai attrapée par le cou ».
« Il m’a fallu quelques instants pour réaliser que je venais de tuer la mère de mes enfants », confie-t-il à la magistrate, selon BFMTV. Il raconte ensuite avoir porté le corps sur son dos jusqu’au coffre de sa voiture. Puis il aurait descendu la rue « au point mort pour ne pas réveiller les voisins ».
Pour cacher le corps, il aurait creusé à mains nues, en pleine nuit, dans un tas de compost. Pourquoi là ? Selon l’AFP, il affirme s’être souvenu cette nuit-là avoir aperçu, « dans le cadre d’un chantier », « des monticules de terreau » sur cette parcelle de Mailhoc.
Le 18 septembre, une autre juge toulousaine l’interroge à nouveau et le met face aux incohérences du dossier, écrit Le Parisien. Cette fois, il mime la scène : « Elle est contre le frigo, je la tiens contre le frigo ». Il décrit ses deux pouces « positionnés au niveau de sa glotte ».
Il dit avoir répété « tais-toi » « 30, 40 ou 50 fois », et estime que tout a duré environ deux minutes. « J’étais dans un état second, je n’ai pas senti ma force », ajoute-t-il, selon le récit relayé par 20 Minutes. Un récit d’une précision clinique. Ou presque.
Selon Le Parisien, relayé par Orange Actu, il pose d’emblée le cadre devant la juge : « Je ne suis plus là pour mentir, je suis là pour dire la vérité ». Il décrit Delphine « affalée sur le canapé et sur son téléphone », sans ses lunettes : « Elle ne les met pratiquement plus, car elles sont cassées ».
Ces lunettes, souvenez-vous, portaient selon une expertise les traces d’un coup violent. La phrase qui l’aurait fait « dégoupiller », il la résume ainsi : « C’est sa dernière phrase, quand elle me dit que son amant lui fait mieux l’amour que moi et l’accumulation de tout ». Le champ ? Il assure avoir roulé « sans objectif précis ».
« Vous voyez, je m’étais bien trompée… »
Une personne a encaissé ces aveux plus que d’autres : celle qui a plaidé son innocence à Albi. Le 30 septembre 2026, Emmanuelle Franck se confie à France 3 Occitanie. « Au moment où je prends le dossier, il me dit qu’il est innocent », explique-t-elle.
Elle raconte ses sorties de parloir : « je me dis en permanence, ‘c’est pas possible, cet homme n’a rien fait’. Vous voyez, je m’étais bien trompée… ». Une phrase rare dans la bouche d’une avocate pénaliste, qui dit tout du choc provoqué par ce revirement.
Elle refuse pourtant de parler de trahison : « mon métier n’est pas de connaître la vérité mais de mettre en place une stratégie de défense ». Elle se dit aussi « très soulagée » pour la famille de Delphine. Mais le soulagement ne répond pas à tout.
Le « comment » est désormais raconté, le « où » a été trouvé. Pourtant, une question reste en suspens. Une question si simple qu’on la croyait réglée depuis 2020.
L’heure qui ne colle pas : le détail qui peut tout faire basculer

Ce détail, c’est l’heure. Déjà condamné à 30 ans de prison, il est resté flou sur l’horaire précis de l’étranglement. Dans ses aveux de juillet, il situait les faits vers 1 heure ou 1h30 du matin, dans la cuisine. Or son fils aîné et deux voisines évoquent une dispute et des cris vers 23 heures.
Devant la magistrate, le 18 septembre, il se montre plus hésitant : « Je suppose pour l’horaire de mon réveil mais je ne me rappelle pas précisément », explique-t-il, cité par Le Parisien. Le récit si détaillé du geste se brouille dès qu’il s’agit de l’horloge.
Il s’étonne même du témoignage de son propre fils : « Je ne comprends pas du tout que mon fils ait pu dire cela, la porte du salon (…) étant grande ouverte donc je l’aurais vu ». Et il insiste sur le lieu : « Ce n’est pas l’endroit où je l’ai tuée car c’était vers la cuisine ».
Sur les cris de 23 heures, il conteste en bloc : « Je l’ai étranglée donc elle n’a pas crié. Si elles ont entendu des cris ça ne venait pas de chez nous c’est sûr ». Il conteste aussi toute scène de violence à l’extérieur de la maison.
D’où la reconstitution de ce vendredi. Elle vise « à vérifier si ses nouveaux dires sont compatibles avec les éléments du dossier », a déclaré à l’AFP Chantal Ferreira, première présidente de la cour d’appel de Toulouse. « Est-ce qu’il dit vraiment la vérité, quand il dit que la scène s’est passée dans la cuisine, debout ? »
Ce qui se joue maintenant, jusqu’au procès en appel
Pour Me Philippe Pressecq, avocat d’une cousine de Delphine, les aveux ne correspondent pas aux constatations des enquêteurs. Il regrette une reconstitution menée en journée : « ce qui s’est passé à l’extérieur, il faut que ce soit fait la nuit, c’est une évidence ». À ses yeux, il continue de proférer des « mensonges ».
L’enjeu est immense. Selon l’AFP, il s’agit désormais de déterminer si son geste a été spontané ou préparé, pour éclairer les jurés sur la peine. Le procès en appel est prévu à Toulouse du 30 avril au 14 mai. Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité.
Ce vendredi, la juge et les enquêteurs doivent d’abord se rendre au domicile, où il devra montrer sur place comment il a donné la mort. Ensuite, direction Mailhoc. Selon l’AFP, des tas de terreau y ont été déposés pour l’occasion sur la parcelle, délimitée par du ruban rouge et blanc.
Du côté de la famille, Me Laurent de Caunes indique à l’AFP que les frères et sœur de Delphine prennent acte d’une reconstitution qui paraît « nécessaire pour tendre vers la vérité ». Ils comptent sur « le respect dû à la mémoire de Delphine ». Mercredi, des fouilles ont repris dans le même secteur pour retrouver d’autres ossements.
Restent deux enfants, qui ont grandi sans leur mère et avec un père en prison. Selon ses avocats, les lettres qu’il leur a écrites ne seraient « jamais arrivées ». Cinq ans après cette nuit de couvre-feu, leur mère a enfin été retrouvée. Reste à savoir à quelle heure, exactement, elle leur a été arrachée.