Affaire Kiabi : les 100 millions détournés retrouvés, la trésorière vivait dans un « château » à Miami
En juin 2023, une trésorière de Kiabi aurait orchestré le détournement de 100 millions d’euros vers la Turquie, avant de s’envoler pour Miami où elle s’est offert des propriétés à plusieurs millions de dollars — dont une villa surnommée « le Château Allison ». Trois ans plus tard, les enquêteurs annoncent avoir enfin retracé le chemin de l’argent. Mais le plus stupéfiant, c’est peut-être la méthode utilisée pour faire disparaître une telle somme.
Un placement recommandé par la trésorière elle-même

L’affaire remonte à juin 2023. Aurélie B., alors trésorière du géant du prêt-à-porter Kiabi, aurait convaincu sa direction de placer 100 millions d’euros sur un compte ouvert à la Volksbank Düsseldorf Neuss, une banque allemande. Rien d’anormal en apparence : ce type de placement est courant pour les grandes entreprises qui cherchent à optimiser leur trésorerie.

Sauf que les fonds n’ont jamais été « placés » au sens classique du terme. Selon les informations du Parisien, confirmées par Le Figaro, les 100 millions ont été rapidement transférés vers la Turquie via ce même compte allemand. L’ensemble de l’opération avait été qualifié de « fraude financière sophistiquée » dès les premiers mois de l’enquête.
Ce qui frappe dans ce dossier, c’est la confiance aveugle dont bénéficiait Aurélie B. au sein de l’entreprise. Sa fonction de trésorière lui donnait un accès direct aux mouvements de fonds les plus importants du groupe. Un poste stratégique, et une faille béante dans les contrôles internes.
La technique des « comptes rebonds » : comment effacer 100 millions
Faire disparaître une telle somme ne s’improvise pas. Les enquêteurs de l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) ont découvert qu’Aurélie B. avait eu recours à une technique bien connue des circuits de blanchiment : les « comptes rebonds ».

Le principe est redoutablement efficace. L’argent est fractionné en dizaines de virements, dispersés sur une multitude de comptes bancaires dans plusieurs pays. Chaque compte ne sert que de relais temporaire : les fonds y transitent brièvement avant d’être redirigés ailleurs. Le commandant Mickaël Mandine, du pôle « escroquerie » de l’OCRGDF, avait décrit au Figaro un « mode opératoire rodé » où les flux se fragmentent si vite qu’ils deviennent quasi impossibles à suivre.
Ce type de montage rappelle les mécanismes utilisés dans de nombreuses arnaques financières d’envergure. La différence ici, c’est l’ampleur du butin : 100 millions d’euros en une seule opération. Pourtant, malgré la complexité du réseau, les policiers viennent de franchir une étape décisive.
Les enquêteurs savent désormais « où est parti l’argent »
Trois ans d’investigation n’auront pas été vains. Selon une source proche du dossier citée par Le Figaro, les policiers de l’OCRGDF ont réussi à identifier les circuits et les flux qui ont permis de faire transiter les 100 millions d’euros. En clair, ils savent désormais par quels canaux l’argent a circulé, et dans quelle direction.
« C’est une avancée majeure », résume cette même source. Les enquêteurs ont reconstitué le parcours financier complet, depuis le compte allemand jusqu’aux destinations finales. Reste cependant la seconde phase, peut-être la plus complexe : retrouver où l’argent a été dispersé une fois arrivé au bout de la chaîne. Car entre les comptes rebonds, les conversions de devises et les investissements immobiliers, la somme a été éclatée en de multiples branches.
Et c’est justement du côté de l’immobilier que l’enquête a produit ses résultats les plus spectaculaires.
« Le Château Allison » et la vie dorée de Miami
Début 2024, quelques mois après le détournement présumé, Aurélie B. quitte la France pour s’installer à Miami. Pas pour se faire oublier : pour lancer une carrière d’entrepreneuse dans le domaine du luxe. Selon Kiabi, elle aurait acquis « trois biens immobiliers » à plusieurs millions d’euros grâce aux fonds détournés.
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Parmi ces propriétés, une villa baptisée « le Château Allison », revendue depuis pour 18,5 millions de dollars, soit environ 15,78 millions d’euros. Un appartement de standing dans le quartier chic d’Aventura, à Miami, a également été cédé pour 980 000 dollars. Selon La Voix du Nord, Kiabi aurait déjà récupéré un peu moins de 14,67 millions de dollars (environ 12,46 millions d’euros) grâce à la vente de ces biens.
Ces villas ont été « fléchées » par la justice, et les sommes issues de leur revente placées sous séquestre dans le cadre d’une procédure ouverte aux États-Unis. Une audience est prévue en juin, au cours de laquelle l’enseigne de prêt-à-porter espère récupérer une vingtaine de millions d’euros, correspondant à l’ensemble du patrimoine immobilier identifié. Mais sur les 100 millions initiaux, le compte est encore très loin.
Mise en examen et zones d’ombre persistantes
Aurélie B. est toujours mise en examen pour « escroquerie et blanchiment en bande organisée » dans le cadre d’une information judiciaire. La mention « en bande organisée » n’est pas anodine : elle suppose l’existence de complices. Les enquêteurs se concentrent d’ailleurs sur d’éventuelles complicités internes supplémentaires au sein de Kiabi.
Comment une seule personne a-t-elle pu déplacer 100 millions d’euros sans qu’aucun mécanisme de contrôle ne se déclenche ? La question hante la direction du groupe depuis trois ans. Dans les entreprises de cette taille, les virements bancaires de cette ampleur sont censés passer par plusieurs niveaux de validation. Soit le système a failli, soit d’autres personnes savaient.
Ce dossier illustre une réalité préoccupante : les fraudes internes en entreprise atteignent des niveaux records. En 2025, les arnaques financières de toutes natures se multiplient, portées par des techniques de plus en plus sophistiquées. L’affaire Kiabi pourrait bien devenir un cas d’école pour les directions financières françaises.
Près de 88 millions toujours dans la nature
Faisons les comptes. Sur les 100 millions d’euros détournés, environ 12,46 millions ont été récupérés via la vente de biens immobiliers à Miami. L’audience de juin pourrait porter ce chiffre à une vingtaine de millions. Cela signifie qu’au moins 80 millions d’euros — potentiellement davantage — restent introuvables à ce jour.
Les enquêteurs ont identifié les circuits, mais pas encore toutes les destinations finales. L’argent a pu être converti en actifs divers, placé dans des juridictions peu coopératives ou tout simplement dépensé. La Turquie, point de passage central des fonds, n’est pas toujours le partenaire judiciaire le plus réactif en matière de coopération internationale.
Pour Kiabi, l’enjeu est colossal. Le groupe, fleuron du prêt-à-porter familial dans le Nord de la France, a dû absorber un choc financier considérable. L’entreprise, qui emploie des milliers de salariés, a choisi de ne pas rester passive et poursuit activement les procédures tant en France qu’aux États-Unis.
L’affaire est loin d’être terminée. Mais pour la première fois en trois ans, la justice sait précisément par où les 100 millions sont passés. Transformer cette cartographie en euros récupérés est le prochain défi — et probablement le plus difficile.