« Je te tiens, je ne te lâche pas » : le dernier adieu avant sept ans de disparition pour Joanne Sheen

Elles se sont connues à Southampton, entourées d’enfants et de poussettes, dans ce genre d’amitié de mères qui finit par ressembler à une famille. Pendant quinze ans, Rachel Roussel et Joanne Sheen ont traversé les divorces, les fêtes d’Halloween et les nuits blanches ensemble. Puis, un jour de 2019, Jo a simplement disparu de la vie de tout le monde, et il a fallu sept ans pour comprendre pourquoi.
Une bande de copines à Southampton, et une amitié qui a duré quinze ans
Tout commence en 2003, dans un immeuble du quartier de Townhill Park, à Southampton. Rachel, jeune maman d’un petit Leo, emménage dans un réseau de mères déjà soudé. Jo, surnommée Little Jo à cause de son mètre cinquante, y règne en petite reine au rire immense.
Il y a les goûters improvisés, les Halloween costumés jusque chez les adultes, les soirées feu de camp. Sept enfants grandissent ensemble, et les six mères forment ce que Rachel appelle aujourd’hui, sans hésiter, une amitié presque familiale.
« C’est de l’amour, non ? Un amour de sœurs », résume Rachel. Mais en 2010, la démolition de leurs immeubles disperse le petit groupe. Jo change de vie, tombe enceinte d’un troisième enfant, seize ans après les deux premières filles. Et tout, alors, commence doucement à basculer.
Des rencontres de plus en plus rares, jusqu’au dernier au revoir dans la rue
Rachel remarque un changement chez son amie : la fatigue, les silences, une distance nouvelle. Elle soupçonne une dépression post-partum, puis devine des signes d’addiction qu’elle reconnaît pour les avoir déjà croisés dans sa propre vie.
« Elle pouvait être très têtue. Elle disait juste : je vais bien », se souvient-elle. Peu à peu, Jo n’a plus d’adresse fixe, plus de compte bancaire, change sans arrêt de téléphone. Sa vie d’avant s’efface un peu plus à chaque mois qui passe.
Il reste pourtant des instants suspendus. Une fois, dans la rue, Rachel la voit arriver avant qu’elle ne la voie elle-même : elle ouvre les bras, la soulève, la fait tourner contre un poteau télégraphique. « Je te tiens, je ne te lâche pas », lui dit-elle ce jour-là.
Ce sera l’une de leurs toutes dernières étreintes, avant que Joanne Sheen ne soit signalée disparue en février 2020, après avoir manqué tout un Noël sans donner signe de vie.

Sept ans d’attente, un incendie, et une arrestation pour conspiration de meurtre
La disparition de Jo déclenche une enquête colossale. La police explore 4 000 pistes, recueille plus de 300 témoignages, place son visage sur des milliers de tracts placardés dans tout Southampton.
En 2022, un sac à main et une paire de baskets lui appartenant sont retrouvés sous une jetée du Mayflower Park. Une récompense de 20 000 livres est promise pour toute information ; trois hommes et une femme sont arrêtés, puis relâchés sans charge, faute de preuves.
Le dernier repère connu remonte au 5 décembre 2019 : Jo est vue voyageant de Fareham à Southampton avec une amie. Puis, plus rien, jusqu’au mois dernier.
Des incendies de broussailles ravagent un terrain vague à l’ouest de Londres, à environ 65 miles de Southampton, et dégagent des restes humains que les analyses judiciaires finissent par identifier comme ceux de Joanne Sheen.
Un homme de 56 ans est arrêté à Southampton pour conspiration en vue de commettre un meurtre, avant d’être remis en liberté sous caution.
Ce que sa mort révèle maintenant, et ce qui reste à faire
Pour Rachel, la nouvelle tombe « comme la foudre », même attendue depuis sept ans. Cette nuit-là, elle ne dort pas, hantée par l’image de son amie « allongée là, toute seule, à attendre d’être retrouvée ».
Les trois filles de Jo, Hayley et Layla aujourd’hui mères à leur tour, et une benjamine de 11 ans vivant chez son père, attendent désormais que le corps leur soit restitué pour organiser des obsèques. Elles ont livré une seule phrase au Daily Mail : « Nous sommes reconnaissantes des souvenirs particuliers que nous avons de notre mère, et pour toujours heureuses qu’elle nous ait données les unes aux autres ».
Rachel, elle, a ouvert une cagnotte en ligne pour financer les funérailles. Toutes deux illustrent, chacune à leur manière, comment un deuil interminable finit par se transformer en chapitre familial qu’il faut, coûte que coûte, refermer, un peu comme cette autre forme de patience que révèle parfois notre façon de tenir le quotidien quand tout vacille autour de nous.
Le rire de Jo, dit Rachel, elle l’entend encore. Bonfire nights, anniversaires, enfants partout : c’est cette version-là de son amie qu’elle veut célébrer, plutôt que les sept années de silence qui l’ont précédée.
Une amitié de quinze ans, un poteau télégraphique, une dernière étreinte : voilà ce qui reste, désormais, de l’histoire de Little Jo. D’autres disparitions ont, elles aussi, tenu un pays en haleine avant de livrer leur vérité sur grand écran. Et si les silences autour d’un proche vous semblent parfois familiers, ce témoignage d’une vie entière de travail raconte, lui aussi, tout ce qu’on tait avant de pouvoir enfin le dire.