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Pour 2,20 € de l’heure, ces Indiennes se filment en pliant du linge et coupant des mangues… pour entraîner les robots de demain

Publié par Elodie le 18 Juin 2026 à 8:47
Jeune Indienne filmant ses mains coupant une mangue avec un smartphone frontal

L’intelligence artificielle promet des robots capables de cuisiner, ranger et plier votre linge. Mais avant d’en arriver là, quelqu’un doit leur montrer comment faire. En Inde, des milliers de personnes se filment chaque jour en accomplissant des gestes banals — pour 2,20 € de l’heure. Bienvenue dans les coulisses les plus étranges de la révolution technologique.

250 roupies pour couper des mangues : le business discret de l’annotation vidéo

Nagireddy Sriramyachandra a 25 ans. Chaque jour, elle enfile un bandeau sur lequel est fixé son smartphone, et elle se filme pendant une heure. Sa mission : couper des mangues, plier du linge ou préparer un café. Filmés en vue subjective, ces gestes nourrissent ce qu’on appelle des données « égocentriques », indispensables aux futurs robots dopés à l’IA.

« Qui vous donnerait 250 roupies juste pour accomplir une heure de tâches ménagères ? », lance la jeune femme depuis son village du Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde. Pour elle, le calcul est simple. Et peut-être qu’un jour, dit-elle, elle aura elle-même un de ces robots chez elle.

Ces vidéos sont ensuite envoyées à Objectways, une entreprise spécialisée dans l’annotation de données. Son patron, Ravi Shankar, 50 ans, s’est installé aux États-Unis pour être au plus près de géants comme Amazon. L’idée est limpide : décomposer chaque geste humain en langage machine pour que les algorithmes apprennent à les reproduire.

Dans les ateliers d’une usine textile de la ville de Karur, les employées portent des caméras GoPro sur la tête. Elles repassent, étiquettent, empaquettent — et chaque mouvement est capté, décortiqué, transformé en ligne de code. Dans un labo voisin, Objectways a même reconstitué un appartement complet, du salon aux sanitaires, avec un décor de cuisine changé régulièrement pour varier les contextes visuels.

Rani N, ingénieure de 21 ans, y produit 90 vidéos par jour. En ce moment, elle perfectionne l’art de plier une serviette. « Je m’assieds ici, demain ce sera là », décrit-elle en désignant les coins de la pièce. Un boulot « tolérable », selon elle. Pas exactement la carrière qu’on imagine après un diplôme d’ingénieur, mais c’est là que l’argent coule.

38 milliards de dollars et 200 milliards d’investissements : la course folle aux robots humanoïdes

Derrière ces vidéos de serviettes pliées, les enjeux sont colossaux. Selon Goldman Sachs, le marché mondial des robots humanoïdes dopés à l’IA pourrait atteindre 38 milliards de dollars d’ici 2035. L’Inde, premier pays au monde par sa population avec 1,5 milliard d’habitants, compte bien se tailler une part du gâteau.

Le pays a annoncé ces derniers mois plus de 200 milliards de dollars d’investissements sur son sol : centres de données géants, usines de puces électroniques, infrastructures IA. « L’Inde veut devenir un centre mondial de l’annotation », confirme Aditi Surie, experte à l’Institut indien pour les infrastructures humaines de Bangalore, la capitale indienne de la tech.

Mais cette ambition a un prix humain que personne n’aime regarder en face. Le centre de réflexion gouvernemental NITI Aayog a tiré la sonnette d’alarme en février : la plupart des discussions sur l’IA se concentrent sur les cols blancs et anticipent des pertes d’emplois dans leurs secteurs. Problème : personne ne parle des 490 millions de travailleurs informels indiens qui forment la base de l’économie.

« Pour l’Inde, le défi ne se limite pas à déployer l’IA mais à faire en sorte qu’elle serve aux millions d’habitants restés historiquement en marge », insiste le patron du NITI Aayog, BVR Subrahmanyam. Un discours volontariste, mais la réalité sur le terrain est plus nuancée. Manish Agarwal, à la tête de Humyn Lab à Bangalore, imagine un futur où un soudeur basé en Inde contrôlerait un robot à Prague. Fascinant — et un brin vertigineux.

Salon factice reconstitué avec serviettes pliées et caméra GoPro sur une table

Vie privée, refus des maris et caméras dans le salon : le vrai prix de ces données

Loin des scénarios futuristes, les petites mains de l’annotation affrontent un problème bien plus terre-à-terre : la vie privée. Dans l’État de l’Andhra Pradesh, Thaslim Pattan dirige Qanat Consultancy Services, dont les 2 000 contributeurs filment leur quotidien pour nourrir l’IA. Recruter n’a pas été simple.

« Parfois les maris disent non, ou d’autres membres de la famille refusent que leur vie privée soit envahie », explique cette cheffe d’entreprise de 35 ans. Les femmes sont les premières touchées par ces réticences. Se filmer chez soi, avec une caméra braquée sur chaque geste, ce n’est pas anodin dans une société où l’espace domestique reste un sanctuaire.

Nagireddy Sriramyachandra, elle, a posé ses limites. « Je ne fais jamais d’enregistrements dans ma chambre à coucher », assure-t-elle. Même pour plier des vêtements, elle s’installe au salon. Une frontière symbolique, mais essentielle. Car si l’application qu’elle utilise affiche des alertes quand ses mains ne sont pas détectées correctement, rien ne garantit ce que deviennent ces heures de vidéo une fois envoyées.

Ravi Shankar reste optimiste. « Certains emplois vont disparaître et être confiés à la machine, dit-il, mais c’est pour que les humains puissent faire des choses plus intéressantes. » L’histoire des révolutions technologiques lui donne parfois raison. Mais à 2,20 € de l’heure, difficile de ne pas se demander qui profite vraiment de celle-ci.

Des mangues coupées à Karur, des serviettes pliées dans un faux salon, et quelque part dans la Silicon Valley, un robot qui apprend à vivre grâce à ces gestes. La prochaine fois que vous verrez un humanoïde ranger une cuisine dans une démo tech, rappelez-vous qu’il a appris de quelqu’un — et que cette personne a été payée moins cher qu’un café à Paris.

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