Los Alamos a réuni 6,2 kg de plutonium en 1945 : ce qui a tué deux physiciens n’était ni la bombe ni l’accident industriel
En pleine sortie de guerre, un cœur de plutonium destiné à une troisième bombe atomique dort dans un laboratoire du Nouveau-Mexique. Il pèse 6,2 kg, mesure moins de 9 cm de diamètre, et deux physiciens vont mourir en le manipulant à un an d’écart. Ce qui a déclenché la seconde catastrophe n’a rien à voir avec la première.
À retenir
- Le cœur de plutonium pesait 6,2 kg pour 8,9 cm de diamètre, conçu pour une troisième bombe atomique jamais larguée.
- Harry Daghlian meurt le 21 août 1945, 25 jours après avoir laissé tomber une brique de carbure de tungstène sur le cœur.
- Louis Slotin meurt le 21 mai 1946, neuf jours après qu’un tournevis a glissé pendant une expérience non approuvée.

Une sphère de guerre sans cible
Le 16 juillet 1945, la première bombe atomique de l’histoire explose à Alamogordo, au Nouveau-Mexique, avec une puissance de 21 kilotonnes. Trois semaines plus tard, Hiroshima puis Nagasaki subissent le même sort, et le Japon capitule le 15 août.
Une troisième bombe était pourtant en préparation. Le général Leslie Groves écrit le 10 août à l’état-major qu’elle pourrait être prête à être larguée après le 17 ou 18 août, sous réserve d’autorisation présidentielle expresse.
La capitulation japonaise du 15 août arrive avant l’expédition du cœur vers le front. La sphère de plutonium-gallium, enrobée de nickel pour éviter l’oxydation, reste alors à Los Alamos, sans emploi immédiat.
Conçue à « -5 cents », soit 5% en dessous de la masse critique, elle ne dispose que d’une marge de sécurité minime. Il suffit d’un réflecteur de neutrons mal placé pour la faire basculer, une fragilité que la course scientifique de la guerre froide allait exploiter méthodiquement dans les mois suivants.
Deux accidents, une même sphère
Le 21 août 1945, Harry Daghlian travaille seul sur le cœur, entouré de briques réflectrices en carbure de tungstène. Chaque brique ajoutée rapproche l’assemblage du point critique.
En tentant d’en empiler une supplémentaire, il la laisse tomber directement sur la sphère. Le cœur devient instantanément critique ; malgré le retrait immédiat de la brique, Daghlian a déjà reçu une dose mortelle.
Il meurt 25 jours plus tard d’un syndrome d’irradiation aiguë. Un garde présent à trois ou quatre mètres, Robert Hemmerly, développera une leucémie aiguë myéloïde et mourra 33 ans après les faits, à 62 ans.
Neuf mois plus tard, le 21 mai 1946, la même sphère de plutonium refait surface dans un autre protocole expérimental. Cette fois, sept autres scientifiques observent la scène, et l’issue sera tout aussi brutale.
Le tournevis qui a tout fait basculer

Louis Slotin s’apprête à quitter Los Alamos. Il montre sa technique à son collègue Alvin Graves, qui doit la reproduire un mois plus tard lors des essais de l’opération Crossroads.
L’expérience consiste à abaisser un réflecteur en béryllium au-dessus du cœur, en maintenant un écart infime pour éviter la fermeture complète. Le protocole approuvé impose des cales fixes entre les deux hémisphères.
Slotin, lui, opère à main levée depuis une douzaine de séances, en jean et bottes de cowboy, devant un public d’observateurs. Il tient l’écart avec la pointe plate d’un simple tournevis, une méthode d’ailleurs surnommée « titiller la queue du dragon » selon le physicien Richard Feynman.
Le jour de l’accident, le tournevis glisse de quelques millimètres. Le réflecteur se referme entièrement sur le cœur : flash bleu, vague de chaleur, la sphère devient supercritique en une fraction de seconde.
Slotin écarte immédiatement les deux hémisphères à mains nues, stoppant la réaction et protégeant probablement les sept autres personnes présentes. Il reçoit lui-même 1 000 rad de neutrons en moins d’une seconde et meurt neuf jours plus tard.
Ni la bombe, ni un défaut industriel du plutonium : c’est un outil de bricolage tenu à la main qui a rendu ce cœur de 6,2 kg mortel une seconde fois. Après l’accident, les manipulations manuelles sont définitivement abandonnées à Los Alamos au profit de machines télécommandées.
Le cœur, rebaptisé « Demon core » après ces deux morts, devait servir lors de l’essai Charlie de l’opération Crossroads. Le test est annulé à cause d’une contamination radioactive imprévue, et la sphère finit fondue durant l’été 1946, son plutonium recyclé dans d’autres cœurs.
Reste une question que les historiens des sciences n’ont jamais vraiment tranchée : combien d’autres expériences de ce type, tout aussi improvisées, ont-elles frôlé la catastrophe sans jamais être documentées ?