1 400 flacons d’eau radioactive en trois ans : l’étrange « tonique » qui a tué un golfeur
Imaginez un champion de golf, riche, sportif, dans la force de l’âge. Pour se sentir encore mieux, il boit chaque jour une petite fiole d’eau « vivante », vendue comme un élixir de jouvence. Trois ans plus tard, il est mort.
Ce n’est pas une légende urbaine. C’est l’une des histoires les plus glaçantes de la médecine des années 1920, et elle raconte une époque où le radium faisait rêver tout le monde.
Le golfeur qui buvait du radium comme de l’eau fraîche
Eben Byers n’était pas n’importe qui. Industriel américain fortuné, playboy et golfeur amateur réputé, il était champion amateur des États-Unis en 1906. Vers 1927, après une blessure au bras, son médecin lui prescrit un remède à la mode : le Radithor.
Le principe était d’une simplicité redoutable. Une petite bouteille d’eau distillée contenant du radium, à boire régulièrement. Le fabricant promettait de la vitalité, de l’énergie et la guérison de dizaines de maux.
Byers adore. Il se sent plus en forme, plus vif, plus jeune. Alors il continue. Il en boit tous les jours, il en offre à ses amis, il en fait même donner à ses chevaux de course.
Au bout de trois ans, il a avalé environ 1 400 flacons. Et c’est là que l’histoire bascule.
Quand le « tonique » a commencé à ronger son corps

Les premiers signes sont discrets : des douleurs, des maux de tête, des dents qui se déchaussent. Puis ça s’aggrave, très vite. Le radium se comporte dans le corps comme du calcium et va se loger directement dans les os.
Résultat : sa mâchoire se désagrège, des morceaux d’os se détachent, et des trous apparaissent dans son crâne. Le golfeur athlétique est devenu méconnaissable. Il meurt en 1932, à 51 ans, dans des souffrances atroces.
Et le plus étonnant reste à venir : la façon dont il a été enterré.
Un cercueil doublé de plomb
Quand les autorités ont voulu l’examiner après sa mort, elles ont dû prendre des précautions dignes d’un film d’horreur. Son corps était si radioactif que Byers a été enterré dans un cercueil doublé de plomb.
Quand ses restes ont été exhumés plus tard pour analyse, les instruments ont encore détecté une forte radioactivité. Son cas a fait scandale aux États-Unis et déclenché un durcissement de la réglementation sur les produits médicaux.
Mais Byers n’était que la partie visible d’un phénomène bien plus large. Car le Radithor n’était pas seul sur le marché.
Pourquoi tout le monde voulait du radium
Pour comprendre cette folie, il faut se replacer dans le contexte. Marie Curie avait isolé le radium au tournant du XXe siècle, et la planète entière s’était emballée pour ce métal qui brille dans le noir. On le croyait magique, presque vivant.
Des chercheurs avaient observé que certaines sources thermales réputées bonnes pour la santé étaient légèrement radioactives. La conclusion, un peu rapide, fut que la radioactivité était bénéfique. Les marchands n’ont pas attendu pour en profiter.
En quelques années, le radium s’est retrouvé dans des centaines de produits. Et certains sont encore plus invraisemblables que le tonique de Byers.
Crèmes, dentifrices, chocolats : tout était radioactif

Parmi les produits les plus célèbres, on trouvait la crème Tho-Radia, lancée en France. Elle promettait de raviver le teint et de combattre les rides grâce à une dose de thorium et de radium. Les publicités vantaient une peau éclatante, « rajeunie par la science ».
Le dentifrice Doramad, vendu dans les années 1930, affirmait que la radioactivité rendait les dents plus blanches et les gencives plus saines. Il fallait littéralement se brosser les dents avec un produit radioactif.
La liste ne s’arrête pas là. On trouvait aussi :
- des compresses et des ceintures « énergisantes » au radium ;
- des suppositoires et des eaux de table radioactives ;
- des cosmétiques, du maquillage et même des chocolats vantés pour leur vitalité.
Tout cela se vendait très bien. Qui n’aurait pas voulu d’un produit estampillé « dernière découverte scientifique » ?
Le drame des ouvrières qui peignaient en brillant
Il y a pourtant eu un signal d’alarme avant l’affaire Byers. À la même époque, des ouvrières américaines peignaient des cadrans de montres avec une peinture au radium qui brille dans l’obscurité. Pour affiner leurs pinceaux, elles les passaient entre leurs lèvres.
Beaucoup sont tombées malades, avec des mâchoires détruites et des cancers des os. Leur combat judiciaire a fini par faire reconnaître le danger du radium. Mais la mode des toniques, elle, a continué encore un moment, portée par le marketing.
La fin d’une illusion radioactive

La mort de Byers a servi de déclic. Les autorités américaines ont mis un coup d’arrêt au Radithor et durci les contrôles sur les produits de santé. Peu à peu, les produits radioactifs ont disparu des pharmacies et des salles de bains.
Aujourd’hui, on lit ces publicités avec un mélange de fascination et d’effroi. Elles rappellent qu’une promesse brillante, appuyée par un mot scientifique, peut faire oublier le simple bon sens.
Et si cette époque vous intrigue, d’autres épisodes oubliés de l’histoire valent le détour, comme ces dates qui ont tout fait basculer dans le calendrier.