Les États-Unis ont foré sous l’océan en 1961 : ce qui a stoppé le projet Mohole n’était ni la roche ni la mer
À retenir
- En 1961, au large de Guadalupe (Mexique), un forage atteint 183 mètres sous le plancher océanique, par 3 600 mètres de fond.
- Le projet Mohole est lancé en 1957 sur une idée du géophysicien Walter Munk, avec un financement de la National Science Foundation.
- Le Congrès américain coupe les crédits en 1966, après que le projet a dépensé 57 millions de dollars.

Une réponse géologique à la conquête spatiale
En 1957, l’Union soviétique lance Spoutnik et déclenche la course à l’espace. Pendant que les regards se tournent vers le ciel, un géophysicien américain propose l’inverse : creuser vers le centre de la Terre.
Walter Munk, de l’institution Scripps, lance l’idée lors d’une réunion de la National Science Foundation en mars 1957. L’objectif : atteindre la discontinuité de Mohorovičić, la fameuse frontière entre la croûte terrestre et le manteau, découverte par le géologue croate qui lui donne son nom.
Sur terre, cette frontière se trouve à environ 30 kilométrès de profondeur. Sous l’océan, elle n’est qu’à 5 à 10 kilomètres du plancher marin. Foreur depuis un bateau devient soudain plus réaliste que foreur depuis un continent.
Un groupe informel de scientifiques baptisé l’American Miscellaneous Society porte le projet, avec l’appui du géologue Harry Hess, futur théoricien de la tectonique des plaques. Le nom du groupe, pensé comme une private joke, se retournera plus tard contre eux devant le Congrès.
Reste à trouver le bateau capable de tenir la position en pleine mer, sans ancre, pendant qu’un train de tiges plonge vers les entrailles du globe.
183 mètres sous 3 600 mètres d’eau : le record inattendu
Le navire choisi s’appelle le Cuss I, un ancien bateau de forage pétrolier. Son équipement de forage profond est couplé à un système de navigation signé Bendix-Pacific, capable de maintenir le navire dans un rayon de 180 mètres sans aucun mouillage.
C’est une prouesse technique en soi : jamais un navire n’avait tenu une position aussi stable en eau profonde sans être ancré au fond.
En mars et avril 1961, au large de l’île de Guadalupe, au Mexique, cinq trous sont forés. Le plus profond atteint 183 mètres sous le plancher océanique, dans une zone où l’eau mesure 3 600 mètres de fond.
Les carottes remontées révèlent d’abord des roches sédimentaires datées du Miocène et du Pliocène, puis, plus bas, du basalte volcanique. Une équipe soviétique assiste même à l’opération, en pleine guerre froide.
Le journaliste-écrivain John Steinbeck couvre l’événement pour le magazine Life. L’opération coûte 1,7 million de dollars, tenue dans les temps et sous le budget prévu. Tout semble annoncer une suite triomphale vers le manteau terrestre.
Et pourtant, cette phase 1 sera la seule jamais menée à son terme. La suite du projet ne connaîtra jamais son forage final.
Ni la roche ni l’argent : ce qui a vraiment tué Mohole

Le succès de 1961 aurait dû ouvrir la voie à la phase 2, puis à la phase 3 : le forage final jusqu’au manteau. Il a plutôt ouvert la voie aux querelles.
Les grandes institutions océanographiques américaines, Lamont, Woods Hole, Miami et Scripps, s’affrontent sur le site du futur forage et sur la stratégie à suivre. En 1964, l’American Miscellaneous Society, à bout de tensions internes, se dissout elle-même.
En 1962, la National Science Foundation confie le pilotage du chantier à Brown & Root, une entreprise de construction sans aucune expérience de forage, mais proche politiquement du vice-président Lyndon Johnson. La décision est perçue comme un choix politique plus que technique, et les relations avec les scientifiques du projet tournent au vinaigre en quelques mois à peine.
Les coûts, eux, explosent. Le devis initial pour le forage final tourne autour de 40 millions de dollars. En juillet 1965, les offres reçues pour construire le navire de forage grimpent à 125 millions de dollars.
En février 1966, le principal soutien du projet au Congrès, le représentant Albert Thomas, meurt d’un cancer du pancréas. Sans lui, plus personne ne défend Mohole face aux critiques. La même année, la guerre du Vietnam absorbe les priorités budgétaires du pays.
Le Congrès vote l’arrêt définitif des financements en 1966. Le projet a dépensé 57 millions de dollars. La presse américaine, moqueuse, rebaptise Mohole en « Nohole », littéralement « pas de trou ».
Le twist, confirmé par les sources historiques du projet : ce n’est ni la roche trop dure, ni la mer trop profonde qui ont eu raison de Mohole. C’est une dérive budgétaire couplée à des années de querelles de gestion et un vote du Congrès, privé de son dernier défenseur politique.
Le projet n’a jamais totalement disparu pour autant. Les techniques de positionnement dynamique inventées pour le Cuss I ont posé les bases du forage pétrolier offshore moderne, et le programme de carottage des sédiments qui s’en est détaché est devenu le Deep Sea Drilling Project, avec son navire dédié, le Glomar Challenger, opérationnel dès 1968.
Aucun engin humain n’a, à ce jour, jamais atteint le manteau terrestre. Le trou le plus profond jamais creusé reste celui de Kola, en URSS, à des milliers de kilomètres de là, dans une tout autre course. Le manteau, lui, attend toujours.