Les USA ont conçu en 1958 un vaisseau propulsé par bombes atomiques : ce qui l’a arrêté n’était ni la physique ni l’argent
En pleine guerre froide, une équipe de physiciens américains planche sur un vaisseau spatial qui décollerait en larguant des bombes atomiques derrière lui, une par une, à intervalles de quelques secondes. L’idée n’a rien d’une plaisanterie : elle est financée par le gouvernement américain pendant sept ans. Ce qui a fini par clouer ce monstre au sol n’est ni un défaut de conception, ni un problème de budget.
À retenir
- Le projet Orion démarre officiellement en juillet 1958 avec un financement de l’ARPA d’1 million de dollars
- Un modèle réduit, le « Hot Rod », vole jusqu’à 100 mètres d’altitude en novembre 1959
- Le traité d’interdiction partielle des essais nucléaires de 1963 porte le coup fatal au projet

Un vaisseau pensé pour rallier Mars en quelques mois
Tout commence en 1946, quand le physicien Stanislaw Ulam imagine un principe radical : au lieu d’une combustion chimique classique, on éjecte des bombes atomiques à l’arrière d’un vaisseau et on récupère le souffle de chaque explosion sur une plaque de poussée géante. En 1955, Ulam et C. J. Everett formalisent mathématiquement le concept.
En 1956, General Dynamics crée la filiale General Atomics pour développer les technologies nucléaires civiles. Son directeur recrute d’anciens physiciens du Laboratoire national de Los Alamos, dont Theodore Taylor et Freeman Dyson, ce dernier ayant mis entre parenthèses ses travaux à Princeton pendant un an pour diriger le projet.
Leur ambition tient en une devise : « Mars en 1965, Saturne en 1970 ». La première conception envisage un engin de 40 mètres de diamètre sur 80 mètres de hauteur, capable d’emmener 150 personnes et des milliers de tonnes de fret vers Mars en aller-retour.
Un essai nucléaire fortuit va d’ailleurs renforcer leur confiance dans le principe. Lors du tir Pascal B du 27 août 1957, l’explosion confinée d’une charge de faible puissance éjecte une trappe en acier de 900 kilos à six fois la vitesse de libération, d’après les calculs du responsable du test.
Elle ne sera jamais retrouvée, probablement vaporisée dans l’atmosphère, mais l’épisode alimente encore aujourd’hui une légende urbaine sur le premier objet propulsé dans l’espace.
Taylor soumet officiellement le projet à l’ARPA, l’agence de recherche militaire née après le choc du Spoutnik. L’accord tombe en juillet 1958, avec un financement d’un million de dollars pour dix mois. C’est à ce moment précis que le nom « Orion » apparaît. Reste à savoir si la théorie allait tenir la route une fois passée à l’épreuve du réel.
Des milliers de bombes larguées derrière un vaisseau qui décolle vraiment
L’équipe grimpe à 40 membres et construit un démonstrateur baptisé « Hot Rod » ou « Putt-Putt » : un engin d’un mètre de diamètre pour 120 kilos, propulsé par des explosifs chimiques classiques plutôt que nucléaires. En novembre 1959, à Point Loma, il effectue plusieurs vols et atteint 100 mètres d’altitude, prouvant que le principe de vol par impulsions successives peut être stabilisé.
D’autres expériences sur l’ablation, menées avec des générateurs de plasma, montrent que la plaque de poussée peut survivre sans refroidissement actif. Sur le papier, un vaisseau grandeur nature devait larguer des milliers de bombes, de puissances croissantes allant de 0,1 à 20 kilotonnes, à un rythme d’une explosion toutes les 1 à 20 secondes pour atteindre l’orbite.
Mais dès la fin 1959, l’ARPA juge que le projet ne relève plus de la sécurité nationale et coupe les vivres. Dyson rapportera l’argument des gestionnaires sceptiques : « Nous utilisons des bombes pour détruire des choses, pas pour les faire voler ».
Taylor se tourne alors vers l’US Air Force, qui accepte de financer le projet à condition d’y trouver une application militaire. Le directeur du Strategic Air Command, Thomas S. Power, séduit par l’idée, commande une maquette d’un vaisseau armé de 500 ogives nucléaires. Présentée au président John F. Kennedy lors d’une visite de la base de Vandenberg, elle ne suscite aucun enthousiasme : Kennedy refuse de porter la course aux armements dans l’espace.
Le projet migre ensuite vers la NASA, où Wernher von Braun, alors en pleine conception des fusées Saturn V, soutient l’idée avec détermination. Le vaisseau est redimensionné à 10 mètres de diamètre pour être lancé par des Saturn V, avec un profil de mission martienne de 125 jours à huit astronautes. Un projet techniquement viable, donc, porté par l’un des plus grands ingénieurs spatiaux de son époque. Alors pourquoi n’a-t-il jamais décollé ?
Ce n’est pas la physique qui a tué Orion, mais un traité signé en 1963

Les concepteurs eux-mêmes considéraient le projet comme techniquement viable. Les tests avaient validé le principe de propulsion, la résistance de la plaque de poussée et la stabilité du vol par impulsions. Ce n’est donc pas la science qui a mis fin à Orion.
En août 1963, les États-Unis signent le traité d’interdiction partielle des essais nucléaires, qui prohibe les explosions nucléaires dans l’espace. Le coup est fatal : sans possibilité de tester ni d’exploiter la technologie, plus aucune application concrète n’est envisageable.
Le contexte politique achève de sceller le sort du projet. La crise des missiles de Cuba et les inquiétudes sur la contamination au strontium 90 provoquée par les essais atmosphériques ont retourné l’opinion contre le nucléaire. Classifié, Orion ne pouvait plus non plus compter sur un soutien scientifique public pour plaider sa cause.
Le secrétaire à la Défense Robert McNamara finit par constater qu’aucune application militaire crédible n’émerge du projet. La NASA, absorbée par le programme Apollo, annonce en décembre 1964 l’arrêt de son financement, entraînant dans la foulée le retrait de l’US Air Force. Le projet aura coûté 11 millions de dollars en sept ans.
Amer, Dyson écrira en 1965 que c’est « la première fois dans l’histoire moderne que la technologie d’une expansion majeure de l’humanité est enterrée pour des raisons politiques ». Le concept survit pourtant à travers des héritiers théoriques, comme le projet Daedalus de la British Interplanetary Society ou le concept moderne GABRIEL, qui s’appuient sur les mêmes principes de propulsion par impulsions nucléaires.
Reste une question qui n’a jamais trouvé de réponse définitive : Orion aurait-il vraiment tenu ses promesses de voyages interplanétaires low-cost, ou la technologie aurait-elle buté sur des obstacles d’ingénierie que soixante ans d’essais au sol n’ont jamais pu lever ?