La cabine photo d’il y a 50 ans : ce rideau que les moins de 30 ans n’ont jamais tiré
Tu te souviens de ce rideau bordeaux qu’on tirait d’un geste sec, du tabouret vissé qu’on montait ou descendait à la main, du flash qui t’aveuglait quatre fois d’affilée ? Il y a cinquante ans, la cabine Photomaton faisait partie du décor de toutes les gares, de tous les bureaux de poste et de presque tous les supermarchés de France. Aujourd’hui, ce qui reste de ces cabines n’a plus grand-chose à voir avec le petit studio improvisé que des millions de Français ont connu.
Derrière le rideau : un rituel que tout le monde connaissait
Dans les années 1970 et 1980, la cabine Photomaton était un passage obligé. Carte d’identité, permis de conduire, carte de transport : pour chaque document officiel, il fallait une planche de quatre photos d’identité. Et pour l’immense majorité des Français, cela signifiait une seule chose — trouver la cabine la plus proche.

Le rituel était toujours le même. On glissait des pièces de monnaie dans la fente, on s’asseyait sur un tabouret rond recouvert de skaï souvent fendu. Un miroir légèrement piqué renvoyait un reflet verdâtre sous l’éclairage au néon. On attendait le signal lumineux, puis quatre flashs successifs crépitaient à quelques secondes d’intervalle.
Ensuite, le plus long : l’attente. Il fallait patienter plusieurs minutes devant la cabine, parfois sous la pluie, pendant que la bande de papier photo se développait à l’intérieur. Elle tombait enfin dans un bac métallique, encore humide, avec cette odeur chimique caractéristique de révélateur argentique que personne n’a oubliée.
Le résultat était rarement flatteur. Yeux mi-clos, sourire crispé, cadrage approximatif — on repartait souvent avec une planche dont on n’aimait aucune des quatre poses. Mais on n’avait pas le choix : c’était ça ou rien. Et ces photos finissaient collées sur des documents qu’on garderait dix ans.
La cabine servait aussi à autre chose. Les adolescents s’y entassaient à deux ou trois pour immortaliser un fou rire, comme on le ferait plus tard avec un téléphone portable. Les amoureux y volaient un baiser entre deux flashs. Ce petit espace de 1,20 mètre carré était, sans le savoir, l’ancêtre du selfie.
Mais ce qui se cache aujourd’hui derrière les parois de ces cabines est à des années-lumière de ce souvenir analogique.
La cabine de 2026 : un laboratoire numérique en libre-service
La marque Photomaton existe toujours — et elle exploite encore environ 9 500 cabines en France, ce qui en fait le premier parc européen. Mais le mot « cabine » est presque trompeur. Ce qui se dresse aujourd’hui dans les centres commerciaux et les halls de mairie ressemble davantage à une borne high-tech qu’à un petit studio à rideaux.

Le rideau a disparu, remplacé par des parois fixes en matériau composite. Le tabouret à vis a cédé la place à un siège réglable électriquement. L’écran tactile affiche des instructions en plusieurs langues, guide le positionnement du visage grâce à un système de détection faciale et vérifie en temps réel la conformité aux normes OACI — les standards internationaux pour les photos de passeport.
Plus besoin d’attendre dans le froid. La photo s’imprime en moins de trente secondes sur du papier de qualité professionnelle. Et surtout, l’écran propose un aperçu avant impression : si le résultat ne plaît pas, on recommence. Un luxe que les Français des années 70 n’auraient même pas imaginé.
Certaines cabines récentes proposent aussi la transmission numérique directe. La photo est envoyée par e-mail ou via un code éphémère, compatible avec les démarches en ligne de l’ANTS pour les passeports et cartes d’identité. Plus de planche papier à découper aux ciseaux, plus de colle qui déborde sur le formulaire Cerfa.
À lire aussi
Le prix, lui, a suivi une trajectoire surprenante. Dans les années 1980, une planche de quatre photos coûtait entre 10 et 15 francs, soit environ 2,50 euros actuels. En 2026, le tarif tourne autour de 8 euros pour une planche aux normes, voire 10 euros pour le format numérique. Le prix a plus que triplé en valeur réelle — alors que la technologie, elle, a drastiquement baissé en coût de production.
Mais le changement le plus profond ne se voit pas sur la façade de la cabine. Il se joue dans les coulisses d’une révolution réglementaire et technologique.
Pourquoi la cabine a muté : trois secousses en trente ans
Le premier choc date de 2006. Cette année-là, la France adopte le passeport biométrique. Les photos d’identité doivent désormais respecter un cahier des charges draconien : fond clair uni, expression neutre, visage dégagé, dimensions au millimètre. Du jour au lendemain, les vieilles cabines argentiques deviennent obsolètes.
Photomaton investit alors massivement pour remplacer l’intégralité de son parc. En quelques années, les appareils argentiques sont démantelés et remplacés par des modules numériques capables de vérifier automatiquement la conformité du cliché. Le coût de cette transition se chiffre en dizaines de millions d’euros.
Le deuxième séisme arrive avec le smartphone. À partir de 2010, tout le monde a un appareil photo dans la poche. Les selfies remplacent les planches Photomaton pour les souvenirs entre amis. La cabine perd sa fonction sociale et ne conserve qu’un usage administratif — les documents officiels.
Le troisième coup de tonnerre est le plus récent. Depuis 2022, les demandes de passeport et de carte d’identité passent par l’ANTS, et la photo peut être transmise par voie numérique. Les photographes professionnels, qui avaient déjà perdu une partie de leur clientèle au profit des cabines, voient cette fois les cabines elles-mêmes menacées par de simples applications mobiles comme France Identité.
Résultat : la cabine Photomaton de 2026 ne vend plus seulement des photos d’identité. Elle propose aussi des tirages de photos de vacances, des impressions Instagram, et même des filtres créatifs façon réseaux sociaux. Le petit studio austère des années 70 est devenu un centre multimédia de poche.
Et le symbole le plus frappant de cette mutation ? En 2024, Photomaton a lancé ses premières cabines sans aucune paroi latérale — un simple écran sur pied, sans rideau, sans intimité, sans ce petit cocon qui faisait tout le charme de l’expérience. L’objet a gardé son nom, mais il a perdu son âme.
Dans trente ans, les bornes à reconnaissance faciale de 2026 paraîtront sans doute aussi archaïques que le rideau bordeaux et le bac à développement chimique. Et quelqu’un écrira un article nostalgique sur l’époque où il fallait encore poser devant un objectif pour prouver son identité.