Le cinéma de quartier d’il y a 50 ans : ces salles obscures que les moins de 30 ans ne reconnaîtraient pas
Au milieu des années 70, la France comptait près de 4 700 salles de cinéma. La plupart n’avaient qu’un seul écran, une façade peinte à la main et une ouvreuse qui vendait des esquimaux dans la travée. Cinquante ans plus tard, ces temples de quartier ont presque tous disparu — ou changé au point d’être méconnaissables.
Un rideau rouge, une ouvreuse et zéro pop-corn
Dans les années 70, le cinéma de quartier était un monument aussi familier que la boulangerie ou le bureau de tabac. Chaque ville de plus de 5 000 habitants avait le sien, parfois deux. On le repérait de loin grâce à son enseigne lumineuse en néon, souvent composée de lettres majuscules un peu bancales.

À l’intérieur, une salle unique pouvait contenir entre 200 et 600 fauteuils en velours cramoisi. Pas de numérotation : premier arrivé, premier assis. Les retardataires se faufilaient dans le noir en écrasant les pieds de leurs voisins.
L’ouvreuse régnait sur cet univers. Munie d’une lampe torche et d’un panier en osier garni de Miko et de bonbons, elle guidait les spectateurs jusqu’à leur rang. Son pourboire — quelques centimes — était sa principale source de revenu. Ce rituel typiquement français a totalement disparu au tournant des années 90.
Avant le film, pas de publicité en boucle pendant vingt minutes. On avait droit aux actualités Pathé ou Gaumont, un court-métrage, puis le grand rideau rouge s’ouvrait lentement sur l’écran. Le silence se faisait, ou presque.
Et à mi-séance, l’entracte. Dix minutes pendant lesquelles les lumières se rallumaient, l’ouvreuse passait avec son panier, et les fumeurs — oui, on fumait au cinéma — en profitaient pour griller une cigarette sans même quitter leur siège. L’odeur de tabac froid imprégnait les fauteuils jusqu’à la séance suivante.
Le pop-corn ? Inexistant. On grignotait un Esquimau, un Carambar ou rien du tout. Le bruit du maïs soufflé dans une salle obscure française ne viendra que bien plus tard, importé des États-Unis. Mais ce décor familier allait bientôt connaître un séisme dont personne ne mesurait l’ampleur.
Des multiplexes climatisés aux fauteuils inclinables
En 2026, la France compte environ 2 100 établissements cinématographiques — mais avec plus de 6 300 écrans. Le rapport s’est inversé : moins de lieux, mais des complexes géants de 8, 12, parfois 20 salles sous le même toit.

Le fauteuil en velours a cédé la place à un siège ergonomique inclinable, parfois équipé d’un repose-pieds et d’un porte-gobelet intégré. Certaines salles premium proposent des fauteuils chauffants. Le confort est devenu un argument de vente au même titre que le film lui-même.
Le son mono crachotant a laissé place au Dolby Atmos, avec des dizaines de haut-parleurs disposés au plafond et sur les murs. L’image est projetée en 4K laser sur des écrans IMAX de 25 mètres de large — là où les salles d’antan se contentaient d’un écran de 8 mètres et d’un projecteur 35 mm bruyant.
Le hall d’accueil ressemble désormais à un food court. Pop-corn caramel, nachos, hot-dogs, smoothies, bière pression : le stand de confiserie pèse entre 25 et 40 % du chiffre d’affaires d’un multiplexe moderne. L’ouvreuse et son panier d’esquimaux semblent appartenir à un autre siècle.
Côté billetterie, plus de queue devant un guichet vitré. On réserve en ligne, on choisit sa place exacte sur un plan numéroté, et le ticket s’affiche sur l’écran du smartphone. Certaines chaînes testent même la reconnaissance faciale pour accéder à la salle. Le contraste avec le « premier arrivé, premier assis » des années 70 est vertigineux.
Mais cette mutation spectaculaire ne s’est pas faite toute seule. Elle a englouti des milliers de salles de quartier au passage, et les raisons de cette hécatombe ne sont pas celles que l’on croit.
Ce qui a précipité la chute des petites salles
Le premier coup de massue n’est pas venu du multiplexe. Il est arrivé dans les foyers français au début des années 80, sous la forme d’un magnétoscope VHS. Pour la première fois, on pouvait voir un film chez soi, quand on voulait. La fréquentation des cinémas français est passée de 175 millions d’entrées en 1982 à moins de 120 millions en 1992 — une chute de plus de 30 % en dix ans.
Le deuxième coup est venu de la grande distribution. En 1993, Pathé ouvre le premier multiplexe français à Toulon. Quatorze salles, un parking gratuit, des séances toutes les trente minutes. Le modèle se répand comme une traînée de poudre. En dix ans, 150 multiplexes sortent de terre, souvent en périphérie des villes — là où le foncier coûte trois fois moins cher.
Les cinémas de quartier, incapables de rivaliser sur le confort et la programmation, ferment par centaines. Entre 1980 et 2005, la France perd près de 2 500 écrans indépendants. Les façades en néon s’éteignent, les fauteuils en velours finissent à la déchetterie. Certains bâtiments deviennent des supérettes, des agences immobilières ou des fast-foods — un destin partagé par d’autres commerces historiques.
Puis Internet et le streaming ont achevé le tableau. Netflix arrive en France en 2014 et compte aujourd’hui plus de 13 millions d’abonnés dans le pays. Disney+, Prime Video, Canal+ en ligne : le salon est devenu la salle obscure. En 2023, la fréquentation en salle plafonne à 181 millions d’entrées — un chiffre correct, mais porté quasi exclusivement par les blockbusters dans les multiplexes.
Pourtant, une poignée de salles de quartier résistent. À Paris, le Louxor, le Grand Rex ou le Champo continuent de projeter des films dans des décors Art déco classés. En province, des associations de passionnés rachètent d’anciens cinémas pour les transformer en salles associatives. Le goût du vintage et la nostalgie jouent en leur faveur.
Le fauteuil grince encore, l’écran est plus petit, et il n’y a ni nachos ni Dolby Atmos. Mais le rideau rouge s’ouvre toujours. Et dans trente ans, ce sont peut-être les multiplexes géants que nos enfants trouveront totalement dépassés — au profit d’un casque de réalité virtuelle posé sur le canapé.