Cluedo : son inventeur a vendu les droits du jeu 5 000 £ et personne ne savait qui il était
Tu as sûrement déjà accusé le colonel Moutarde, dans la bibliothèque, avec le chandelier. Mais as-tu déjà entendu parler de l’homme qui a imaginé tout ça ? Même son éditeur a fini par ne plus savoir qui il était.
Le plus fou, c’est que le jeu s’est vendu à des dizaines de millions d’exemplaires, et que son créateur n’en a presque rien tiré.
Un pianiste, des bombardements et des soirées déguisées
Tout commence à Birmingham, pendant la Seconde Guerre mondiale. Anthony Pratt est musicien et travaille aussi en usine. Pendant que les raids aériens frappent la ville, il reste cloîtré chez lui.
Son métier l’a mené dans des hôtels de campagne, où il jouait du piano pendant des soirées. Au programme, des « murder parties » : des acteurs et des clients jouaient un meurtre fictif dans un grand manoir, et chacun devait trouver le coupable. À l’époque, c’était un divertissement très à la mode.

Pratt adore aussi les romans policiers, ceux d’Agatha Christie et de Raymond Chandler. Il a donc une idée : transformer la soirée en jeu de plateau, qu’on pourrait faire chez soi, sans acteurs ni manoir. Son épouse Elva l’aide à le concevoir.
Il dépose un brevet en 1944. Le nom de son jeu n’a encore rien de séduisant : il s’appelle simplement « Murder ! ». Et ce n’est pas la seule chose qui va changer.
Le jeu que tu connais n’est pas celui qu’il avait imaginé
La version de Pratt ne ressemble pas tout à fait à celle de ta boîte. Il avait prévu dix personnages, et pas seulement six. Certaines armes d’origine, comme une canne ou une seringue, n’ont jamais été vues par le grand public.
Un ami, Geoffrey Bull, inventeur du jeu Buccaneer, le présente à Norman Watson, patron de l’éditeur Waddingtons. En février 1945, Pratt lui montre son jeu. Watson comprend tout de suite que la formule peut marcher.
C’est lui qui trouve le nom définitif. Cluedo est un mélange de « clue » (l’indice) et de « ludo », le mot latin pour « je joue », qui était aussi le nom d’un jeu de plateau très populaire en Grande-Bretagne.

Le brevet est accordé en 1947. Pourtant, les pénuries d’après-guerre repoussent la sortie du jeu jusqu’en 1949. Quatre ans d’attente, après un rendez-vous pourtant très encourageant.
Et c’est là que l’histoire prend un tournant moins glorieux pour son inventeur.
Le chèque qui a fait de lui un fantôme
En 1953, Pratt vend les droits internationaux de son jeu pour 5 000 livres sterling. Aujourd’hui, cela équivaut à environ 121 000 livres. Pour un jeu qui allait faire le tour du monde, la somme est dérisoire.
Il continue de toucher des royalties au Royaume-Uni jusqu’en 1967, date à laquelle le brevet expire. Après cela, plus rien. Le jeu, lui, ne s’arrête jamais de se vendre.
On pense parfois que les inventeurs de jeux culte sont riches et célèbres. Comme pour le Monopoly et son histoire détournée, la gloire a ici filé entre les doigts du créateur.
1996 : l’éditeur cherche son propre inventeur
Voici le détail le plus fou. En 1996, Waddingtons s’apprête à fêter la 150 millionième vente de Cluedo. L’entreprise lance alors une recherche pour retrouver le créateur du jeu, qu’on ne connaissait plus.
La réponse tombe : Anthony Pratt était mort deux ans plus tôt, de cause naturelle, en 1994. Il avait 90 ans. Personne n’avait fait le lien entre ce monsieur discret et l’un des jeux les plus vendus du monde.
Sa fille a fini par donner, en novembre 2025, sa correspondance et ses souvenirs liés au jeu aux archives de Birmingham, avec une version originale du plateau. Un bel hommage tardif.
Le manoir, la victime et d’autres détails que tu n’as jamais remarqués
Le manoir du jeu s’appelle Tudor Mansion, mais certaines éditions l’ont renommé Tudor Close, Tudor Hall ou Boddy Manor. On raconte que sa conception s’inspire d’un hôtel de Rottingdean, près de Brighton, appelé Tudor Close. Les premières éditions portaient d’ailleurs un titre faisant référence à ce lieu.
Même la victime change d’un pays à l’autre. Au Royaume-Uni, elle s’appelle Dr Black. En Amérique du Nord, c’est M. Boddy, alors que les éditions de Hasbro de 2023 l’appellent Boden « Boddy » Black Jr.
Bref, le cadavre le plus célèbre des jeux de société a changé d’identité plus d’une fois. Son créateur, lui, a presque disparu complètement.
Voilà de quoi briller à la prochaine soirée jeux : le monsieur qui a inventé Cluedo ne savait probablement pas que son nom serait un mystère à lui tout seul. Si tu aimes ces coulisses qu’on oublie, tu peux enchaîner avec l’inventeur du Slinky et sa fuite en Bolivie, ou découvrir le vrai nom complet de Barbie.