Elle refuse de vendre sa maison de 40 m² à Canton : après 10 ans de bras de fer, un pont à quatre voies a été construit autour, et elle y vit toujours
À Canton, dans le sud de la Chine, une maison de brique d’une quarantaine de mètres carrés se dresse au beau milieu d’un pont à quatre voies. Les voitures passent à gauche, les voitures passent à droite, et entre les deux, une femme continue de vivre là, comme si de rien n’était. Elle a tenu tête aux promoteurs et à la ville pendant dix ans. Elle n’a pas gagné d’argent. Elle a gagné autre chose.

Un chantier qui a tout dégagé, sauf une maison
Tout commence en 2010. Les autorités du district de Haizhu, à Canton, décident de construire un nouvel ouvrage, le pont Haizhuyong, pour fluidifier la circulation dans un quartier en pleine mutation. Comme souvent en Chine, le tracé passe sur un vieux lotissement. Les habitants reçoivent une proposition d’indemnisation ou de relogement, et la plupart acceptent.
Sur le périmètre du chantier, 47 foyers et 7 entreprises doivent partir. Les démolitions s’enchaînent, les terrains sont libérés, les piliers du pont sortent de terre. Il ne reste bientôt plus qu’une seule bâtisse, basse, modeste, au ras de l’eau : celle d’une femme que la presse chinoise désigne simplement par son nom de famille, Liang.
Mme Liang, elle, n’a pas signé. La proposition de relogement ne lui convient pas. Selon la presse locale, on lui aurait offert deux appartements en échange de sa maison ; elle en demandait quatre. Une autre version, relayée par des médias chinois, évoque un logement de remplacement situé à proximité d’une morgue, ce qu’elle aurait refusé net.
Dix ans de bras de fer, et le pont qui avance quand même
En Chine, on appelle ça une « maison-clou », dingzihu en mandarin : une maison plantée comme un clou dans un chantier, que son propriétaire refuse de laisser arracher. Le phénomène n’est pas nouveau. Des immeubles seuls au milieu d’un parking, des pavillons encerclés par des tours, des bicoques au centre d’une route : chaque grande ville chinoise a eu les siennes.
La particularité de l’affaire de Canton, c’est la durée. Les négociations traînent de 2010 à 2020. Les autorités disent avoir multiplié les propositions, Mme Liang dit qu’aucune n’était acceptable. Pendant ce temps, le chantier ne peut pas rester bloqué indéfiniment. Les ingénieurs finissent par modifier le projet. Le tablier du pont est scindé en deux au niveau de la maison : deux voies passent d’un côté, deux voies de l’autre, et la maison reste au milieu, dans une sorte de puits à ciel ouvert.
Le résultat ressemble à une erreur de maquette. Vu du ciel, la maison semble incrustée dans la chaussée, encadrée par les deux moitiés du pont. Les internautes chinois l’ont rapidement surnommée « la maison dans le pont ». Certains ont aussi baptisé l’ouverture dans le tablier « l’œil de Haizhu ».

Le jour où le pont a ouvert, c’est la maison que tout le monde est venu voir
Le pont Haizhuyong est mis en service à l’été 2020. En principe, c’est l’ouvrage qui devrait faire la une. Ce n’est pas ce qui se passe. Dès les premiers jours, la maison de Mme Liang devient l’attraction : des curieux viennent de toute la ville, puis du pays entier, pour photographier la bicoque coincée entre les voies. Le sujet grimpe en tête des tendances sur Weibo, le Twitter chinois.
C’est là que l’histoire bascule. La rumeur enfle : on raconte que Mme Liang aurait refusé une offre de 10 millions de yuans, soit plus d’un million d’euros. Elle dément. Interrogée par des médias chinois, elle explique que tout ce qui circule en ligne est faux, qu’elle n’a jamais eu une telle somme sur la table, et qu’elle n’a d’ailleurs jamais cherché à devenir riche avec cette affaire.

Sa version est plus simple. Elle vit là depuis toujours, elle ne voulait pas d’un logement loin de son quartier, et le bruit des voitures ne la dérange pas plus que ça. Elle se dit satisfaite du résultat et décrit sa maison comme un endroit calme et ouvert, malgré les apparences. Ce que les autres pensent, dit-elle, ne la regarde pas.
Le district de Haizhu, de son côté, a confirmé le 6 août 2020 que les plans de démolition dataient bien de 2010, que la maison ne présentait pas de danger pour la circulation ni pour sa résidente, et qu’il continuerait à dialoguer avec elle.
Six ans plus tard, elle est toujours là
La maison dans le pont n’a pas été démolie. Mme Liang y vit toujours, au milieu du trafic, et les visiteurs continuent de passer. Pour entrer et sortir de chez elle, elle emprunte un passage aménagé sous l’ouvrage. L’affaire est devenue un cas d’école en Chine, régulièrement citée quand on parle de l’équilibre entre les grands travaux et le droit de propriété.

Elle montre aussi autre chose. Dans un pays où les expropriations sont souvent expéditives, une seule personne a réussi à faire dévier un pont à quatre voies. Pas avec des avocats ni avec de l’argent, simplement en ne signant pas. Le pont a coûté plus cher, les ingénieurs ont dû revoir leur copie, et la ville a dû assumer publiquement un ouvrage que tout le monde trouve un peu absurde.
Ce genre d’obstination ne se limite pas à la Chine. À Osaka, au Japon, une famille a refusé de céder son terrain si longtemps qu’une autoroute traverse aujourd’hui leur tour de bureaux entre le cinquième et le septième étage. Et pour ceux qui aiment les histoires où la ténacité finit par payer, celle du tableau acheté quatre dollars en vide-grenier, derrière lequel se cachait un document valant des millions, vaut aussi le détour.