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En 1990, un cargo perd 61 000 baskets Nike en mer : des plages entières s’organisent pour reformer les paires, et un scientifique y voit une aubaine

Publié par Hannah Maline le 26 Oct 2026 à 17:14

Avant les pièces de Lego de 1997, il y a eu les baskets. Le 27 mai 1990, en pleine nuit, le porte-conteneurs Hansa Carrier traverse une tempête dans le Pacifique Nord et perd 21 conteneurs. Cinq d’entre eux sont remplis de chaussures Nike. Des dizaines de milliers de baskets partent à la dérive. Elles vont faire deux choses que personne n’avait prévues : transformer les habitants de la côte américaine en négociants de chaussures, et offrir à un océanographe la plus belle expérience de sa carrière.

Vingt et un conteneurs à la mer, à mi-chemin entre Séoul et Seattle

Le Hansa Carrier est un cargo allemand qui fait la liaison entre la Corée du Sud et les États-Unis. Dans la nuit du 27 mai 1990, à environ 800 kilomètres au sud de la péninsule d’Alaska, il est pris dans une tempête soudaine. Comme cela arrive souvent sur ces navires, une partie des conteneurs arrimés sur le pont supérieur se détache. Vingt et une boîtes de douze mètres de long basculent dans l’océan.

Cinq de ces conteneurs appartiennent à Nike. Ils renferment, selon les chiffres fournis par la marque, environ 61 000 chaussures de sport : baskets de course, chaussures de randonnée, modèles pour hommes, femmes et enfants, destinés aux magasins américains. D’autres sources, en comptant les paires, parlent de près de 80 000 chaussures.

Un conteneur coule directement. Les quatre autres s’ouvrent sous les chocs et libèrent leur contenu. Le navire, lui, arrive à bon port. L’incident est consigné, l’assurance fait son travail, et tout le monde oublie l’affaire. Pour le reste du monde, les baskets ont disparu au fond du Pacifique.

Six mois plus tard, les plages de l’État de Washington se couvrent de chaussures

Elles n’ont pas coulé. Une basket moderne, avec sa semelle en mousse et son empeigne en synthétique, flotte très bien, et longtemps. Poussées par les courants, les chaussures du Hansa Carrier traversent le golfe d’Alaska vers l’est. Les premières touchent terre en novembre 1990, sur la côte nord de l’État de Washington : environ 200 chaussures signalées par des promeneurs. En janvier et février 1991, c’est au tour de l’île de Vancouver, au Canada. Puis l’Oregon, et, plus tard, les îles de la Reine-Charlotte.

Le phénomène a un défaut majeur : les chaussures arrivent une par une. Une gauche ici, une droite à trente kilomètres, et rarement de la même pointure. Mais elles arrivent en bon état. Après six mois dans l’eau salée, elles sont couvertes d’algues et de petits crustacés, mais après un bon lavage, elles sont parfaitement portables.

Les habitants de la côte s’organisent alors d’une manière que personne n’aurait imaginée. Dans l’Oregon et à Washington, des bourses d’échange se montent : on vient avec ses chaussures dépareillées, on cherche la gauche ou la droite qui manque, on compare les tailles. Certains revendent les paires reconstituées et, selon la presse locale de l’époque, se font un joli pécule avec des Nike qui ont dérivé six mois.

L’océanographe qui a transformé des baskets en instruments scientifiques

À Seattle, un océanographe nommé Curtis Ebbesmeyer lit ces histoires dans la presse. Il travaille sur les courants marins et bute toujours sur le même problème : pour suivre un courant, il faut jeter à l’eau des bouées de mesure, et elles coûtent cher. On n’en met jamais plus de quelques dizaines à la mer. Là, l’océan vient de recevoir des dizaines de milliers de flotteurs gratuits, tous partis du même point et le même jour.

Ebbesmeyer contacte Nike. Le service transport de la marque joue le jeu et lui fournit un détail décisif : chaque chaussure porte un numéro de série unique. Il devient possible de prouver qu’une basket ramassée sur une plage vient bien d’un conteneur précis du Hansa Carrier, et d’aucun autre lot.

Il ne reste qu’à collecter les données. Ebbesmeyer monte un réseau de « chausseurs de plage », des promeneurs qui lui signalent la date et le lieu de chaque trouvaille. Il en recense environ 1 600. Avec son collègue Jim Ingraham, il injecte le point de départ de la tempête dans un programme de simulation des courants de surface, OSCURS, et demande à la machine de prédire où et quand les chaussures auraient dû toucher terre. Le modèle tombe juste : novembre-décembre 1990 à Washington, janvier-février 1991 sur l’île de Vancouver, exactement ce que les plages ont montré.

Ce que les baskets ont appris sur l’océan, et ce qui a suivi

Les chaussures du Hansa Carrier ont servi de validation grandeur nature à un modèle de courants utilisé ensuite pour bien d’autres choses : la dérive des marées noires, la recherche de personnes disparues en mer, le trajet des débris. Ebbesmeyer a appelé ça la « flotsamétrie », la science des objets qui flottent, et en a fait le fil conducteur de sa carrière. Il a fondé en 1996 une association de ramasseurs de plage et publié pendant des années un bulletin, le Beachcombers’ Alert, où chacun signale ce que la mer rapporte.

L’océan lui a fourni d’autres cobayes. En janvier 1992, un autre cargo perd un conteneur de jouets de bain dans le Pacifique : 28 800 canards, castors, tortues et grenouilles en plastique. Ces « Friendly Floatees » ont été suivis pendant plus de quinze ans, jusqu’en Europe pour certains, via la banquise arctique. Puis sont venus des gants de hockey, des pièces de Lego au large de la Cornouailles en 1997, et des milliers d’autres objets.

Les baskets, elles, ont continué de tourner. Dans le Pacifique Nord, un objet flottant fait le tour du grand gyre en trois ans environ, et certaines chaussures de 1990 ont été retrouvées des années plus tard à Hawaï. Si vous voulez comprendre comment un chargement perdu peut encore s’échouer trente ans après, l’histoire du cargo qui a perdu cinq millions de pièces de Lego en 1997, et dont l’une a fini aux enchères, raconte la suite de cette saga. Et pour ceux qui préfèrent ce qui nage à ce qui flotte, il y a aussi les zones françaises de Méditerranée où l’on croise vraiment des requins.

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