En 1988, il pose ses valises à Roissy : il y vivra 18 ans, et Spielberg en fera un film
Imaginez que vous posez votre valise dans un aéroport pour une escale. Et que vous n’en repartez jamais, ou presque. Pendant dix-huit ans, un homme a fait du terminal 1 de Roissy-Charles-de-Gaulle son unique adresse.
Il dormait sur une banquette rouge, lisait, écrivait et regardait passer le monde. Et un jour, Hollywood a frappé à sa porte.
Un homme sans pays, coincé entre deux portes
L’homme s’appelle Mehran Karimi Nasseri. Né en Iran, il quitte le pays dans les années 1970 et passe des années à errer d’un pays européen à l’autre. Il dit avoir été expulsé d’Iran pour avoir manifesté contre le shah.
Il obtient ensuite le statut de réfugié en Belgique. En 1988, il tente de rejoindre le Royaume-Uni, où il pense avoir de la famille, et fait escale à Paris.
C’est là que tout bascule. Selon son récit, ses papiers, dont le précieux certificat de réfugié, disparaissent. Sans document, impossible de monter dans l’avion. Impossible aussi d’entrer officiellement en France.
Résultat : il se retrouve dans une zone grise administrative. Ni expulsable, ni admis. Alors il reste là, dans le terminal, avec ses bagages. Et ce « quelques jours » va durer bien plus longtemps qu’imaginé.
La banquette rouge, un quotidien réglé comme du papier à musique

Très vite, Nasseri prend ses marques. Il s’installe sur une banquette en plastique rouge, près d’une boutique, et en fait son QG. Ses affaires s’empilent autour de lui : valises, cartons, journaux, carnets.
Il se lave dans les sanitaires de l’aéroport. Il mange grâce à la générosité du personnel et de passants. Les employés, eux, finissent par le connaître. Certains lui apportent de quoi manger, d’autres lui parlent le temps d’une pause.
Les journées s’étirent. Il lit beaucoup, remplit son journal intime, étudie l’économie. Il écoute les annonces d’embarquement comme d’autres écoutent la radio. Les voyageurs passent, lui reste.
On l’a surnommé « Sir Alfred », du nom du Britannique dont il se réclamait. Il s’est même fait appeler ainsi pendant des années. Mais le plus étonnant, c’est que son histoire ne s’arrête pas aux murs du terminal.
Quand la presse s’en mêle, le terminal devient une scène
Au fil des ans, des journalistes entendent parler de cet étrange résident. Les articles se multiplient, d’abord en France, puis à l’étranger. L’histoire d’un homme qui vit dans un aéroport a tout pour fasciner.
Des avocats s’emparent aussi du dossier. Un statut de réfugié lui est finalement reconnu, et la France lui propose des papiers. Mais il refuse de les signer dans un premier temps, car il n’est pas d’accord avec la mention de sa nationalité ou de son identité sur les documents.
Ce détail, presque absurde, prolonge son séjour de plusieurs années. Il devient une figure de l’aéroport, presque un monument. Les voyageurs viennent parfois le saluer, lui laisser un mot ou une pièce.
Ce destin hors norme n’est pas le seul que les coulisses d’un aéroport peuvent cacher. Certaines histoires d’aéroport prennent des tournures tout aussi improbables. Mais lui a eu droit à la consécration.
Spielberg flaire le scénario du siècle

Au début des années 2000, Steven Spielberg s’intéresse à cette histoire. Les droits sont acquis, et le cinéaste en tire un film : Le Terminal, sorti en 2004. Tom Hanks y incarne Viktor Navorski, un voyageur bloqué dans un aéroport américain.
Attention : le film n’est pas un récit fidèle de la vie de Nasseri. Il s’en inspire librement, avec une intrigue, des personnages et un décor largement inventés. Mais l’idée de départ, elle, est bien la sienne : un homme piégé dans un terminal par un vide administratif.
Pour Nasseri, cette inspiration a aussi un effet très concret. Il aurait perçu une somme d’argent pour les droits de son histoire. De quoi alimenter une question que tout le monde se posait : pourquoi restait-il encore là ?
La fin d’un séjour hors norme
En 2006, Nasseri est hospitalisé après un malaise dans l’aéroport. Il ne reviendra pas s’installer sur sa banquette. Après dix-huit ans passés au terminal 1, c’est la fin d’une longue parenthèse.
Il est ensuite pris en charge, puis logé dans un foyer d’accueil à Paris. Le terminal avait été son refuge, mais aussi une forme d’enfermement. La sortie, elle, s’est faite sans éclat.
Le chiffre, lui, reste vertigineux : dix-huit ans, soit plus de 6 500 jours passés dans le même hall, à regarder le monde défiler sans jamais monter à bord.
La chute que personne n’avait prévue

Mehran Karimi Nasseri est mort en novembre 2022, à l’âge de 77 ans. Et là, dernier clin d’œil du destin, c’est au terminal 2F de Roissy qu’il a été retrouvé, victime d’une crise cardiaque. Il était revenu à l’aéroport quelques semaines plus tôt.
Autrement dit, l’homme qui avait vécu dix-huit ans à Roissy est aussi mort à Roissy. La boucle est bouclée, sans qu’aucun scénariste n’ait eu besoin d’y toucher.
Son histoire nous rappelle qu’un simple papier manquant peut changer une vie entière. Et qu’une banquette rouge peut devenir, malgré elle, un morceau de légende. Si vous aimez ces destins qui semblent sortis d’un scénario, d’autres récits improbables vous attendent, comme celui de cet acteur devenu livreur après avoir joué dans une série culte.