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Le Monopoly a été inventé pour dénoncer les riches propriétaires — l’inverse de ce qu’il est devenu

Publié par Elsa Fanjul le 03 Juil 2026 à 10:01

« Le jeu du propriétaire foncier ». C’est le nom original du jeu que ta famille s’arrache chaque Noël depuis trois générations. Et son but n’avait rien à voir avec devenir milliardaire en écrasant tes proches.

À l’origine, le Monopoly devait faire exactement l’inverse de ce qu’il fait aujourd’hui : dénoncer les rentiers qui s’enrichissent sur le dos des locataires. Aujourd’hui, on l’achète pour jouer à devenir ce rentier. L’ironie est totale.

Une femme, une idée, zéro reconnaissance pendant 30 ans

Tout commence en 1903, avec une Américaine nommée Lizzie Magie. Elle est féministe, écrivaine, et surtout profondément inspirée par les thèses économiques de Henry George.

George défendait une idée simple : la terre appartient à tout le monde, pas à quelques propriétaires qui s’enrichissent en ne faisant rien d’autre que posséder. Lizzie décide d’illustrer cette théorie avec un jeu de plateau. Elle l’appelle « The Landlord’s Game ».

Femme dessinant le jeu de société original à la main

Le principe : deux règles cohabitent sur le même plateau. Une version « monopoliste » où un seul joueur écrase les autres en accumulant les propriétés, et une version « prospérité pour tous » où les loyers profitent collectivement. Le but pédagogique était limpide : montrer aux joueurs à quel point le capitalisme sans limite finit toujours en écrasement des plus faibles.

Elle dépose le brevet en 1904. Mais dans l’Amérique du début du XXe siècle, une femme qui critique le capitalisme dans un jeu de société n’intéresse personne. Le jeu circule pourtant en sous-main, dans les universités, chez les quakers, dans des cercles progressistes qui l’adaptent à leur sauce pendant plus de 20 ans.

Charles Darrow rafle la mise et le mérite

En 1933, en pleine Grande Dépression, un homme au chômage nommé Charles Darrow découvre une version faite maison du jeu chez des amis. Il retravaille le plateau, ajoute les noms des rues d’Atlantic City, et le propose à l’éditeur Parker Brothers.

Parker Brothers rachète le jeu de Darrow en 1935 et le vend comme sa création originale. Le jeu explose immédiatement : des millions d’exemplaires vendus en quelques années seulement.

Homme signant les papiers du brevet du jeu

Darrow devient millionnaire et est présenté pendant des décennies comme l’unique inventeur du Monopoly. Sauf qu’il n’a jamais rien inventé : il a copié un jeu qui existait depuis 30 ans, créé par une femme que personne ne payait pour ça.

Lizzie Magie, elle, avait vendu son brevet à Parker Brothers pour 500 dollars, sans un centime de royalties. Elle a vu son idée devenir l’un des jeux les plus vendus de l’histoire pendant que sa créatrice mourait dans l’anonymat en 1948.

Le twist qui change tout : la vérité éclate 40 ans plus tard

L’histoire aurait pu s’arrêter là si un économiste nommé Ralph Anspach n’avait pas eu des ennuis judiciaires avec Parker Brothers dans les années 1970. Il avait créé un jeu concurrent, « Anti-Monopoly », et l’éditeur l’a attaqué pour violation de marque.

Pour se défendre, Anspach a fouillé les archives et découvert l’existence de Lizzie Magie et de son brevet de 1904. Preuve à l’appui : Darrow n’avait rien inventé, il avait simplement récupéré un jeu populaire déjà répandu depuis des décennies.

Le procès a duré 10 ans. Parker Brothers a fini par admettre publiquement, en 1979, l’existence de Lizzie Magie dans l’histoire officielle du jeu — sans pour autant lui rendre justice financièrement, évidemment.

Ce que personne ne remarque en jouant encore aujourd’hui

Le détail le plus savoureux : la règle qui distribue de l’argent quand on tombe sur la case « Parc gratuit » n’existe dans aucune règle officielle. C’est une invention populaire, ajoutée par les joueurs eux-mêmes au fil des décennies, jamais validée par l’éditeur.

Autre ironie : dans la version originale de Lizzie Magie, il existait une règle où tous les joueurs gagnaient ensemble quand un terrain rapportait de l’argent. Cette version a totalement disparu au profit de la version « écrase tout le monde », jugée plus vendeuse.

Le jeu qui devait dénoncer les monopoles fonciers est devenu la référence culturelle absolue du capitalisme triomphant, statuettes en forme de chapeau haut-de-forme et liasses de faux billets à l’appui.

La prochaine fois que tu ruines ton petit frère en lui collant un hôtel sur la rue de la Paix, pense à Lizzie Magie. Raconte ça à un pote pendant la prochaine partie, il va halluciner.

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