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Les avions décollent au-dessus de ses légumes : depuis des décennies, ce paysan japonais refuse de quitter sa ferme plantée au milieu d’un aéroport international

Publié par Elsa Fanjul le 30 Oct 2026 à 16:54

Des petits pois, des radis, des rangs de légumes bio. Et, juste à côté, des avions de ligne qui passent jour et nuit. Au Japon, un agriculteur cultive toujours ses terres au cœur de l’un des plus grands aéroports du pays. Pour rejoindre ses champs, il doit passer par des tunnels. Et malgré les offres, les procès et la police, il refuse toujours de partir.

paysan aéroport Narita

Une ferme encerclée par les pistes

L’aéroport international de Narita est l’une des principales portes d’entrée du Japon. Situé à environ 60 kilomètres de Tokyo, il voit passer, selon l’AFP, quelque 40 millions de passagers et 250 000 vols par an.

Au milieu de cette immense plateforme, il y a pourtant une ferme. Elle appartient à Takao Shito, un agriculteur bio qui cultive des légumes sans pesticides. Sa terre est presque entièrement encerclée par l’aéroport.

La plupart de ses parcelles ne sont accessibles que par des tunnels creusés sous les installations. Au-dessus de ses champs, le bruit des réacteurs est permanent. « On s’habitue au bruit », confiait-il simplement à l’AFP en 2018.

Une terre cultivée depuis un siècle

Pour Takao Shito, il ne s’agit pas d’un simple terrain. Sa famille travaille cette terre depuis près de cent ans. Son grand-père, puis son père, puis lui-même y ont fait pousser leurs récoltes.

Selon le site Oddity Central, Takao Shito travaillait dans la restauration avant de revenir sur la ferme familiale, après la mort de son père, pour reprendre le combat. Aujourd’hui, il vend ses légumes à environ 400 clients, à Tokyo et dans ses environs.

« Ce n’est pas du tout une question d’argent », assure-t-il. « Je veux que les gens du monde entier sachent qu’il y a un agriculteur ici, à cet endroit. »

Ces propriétaires qui refusent de céder face aux bulldozers fascinent toujours autant. Nous vous avions raconté l’histoire de cette femme qui refuse de vendre sa maison de 40 m² à Canton, autour de laquelle un pont à quatre voies a été construit.

Un aéroport né dans la violence

Pour comprendre ce bras de fer, il faut remonter aux années 1960. En 1966, le gouvernement japonais décide de construire un nouvel aéroport international sur des terres agricoles de la région de Narita, dans la préfecture de Chiba.

Les agriculteurs refusent de partir. Le père de Takao Shito fait partie des opposants. Rapidement, le conflit dégénère. Les manifestations, soutenues par des groupes d’étudiants radicaux, tournent à l’affrontement avec les forces de l’ordre.

Selon CBS News, au moins une douzaine de policiers et de manifestants sont morts au cours de ce conflit. D’après l’historien William Andrews, cité par la chaîne américaine, la lutte contre l’aéroport de Narita est le plus long mouvement social de l’histoire du Japon.

Une ouverture sous haute tension

Le projet initial prévoyait cinq pistes. Mais l’aéroport ouvre finalement en 1978 avec une seule.

Selon Arab News Japan, quatre jours avant l’inauguration, des manifestants parviennent à s’introduire dans la tour de contrôle et à saccager ses équipements. L’ouverture est retardée de deux mois. Le jour J, 14 000 policiers sont mobilisés pour encadrer environ 6 000 manifestants.

Une deuxième piste n’ouvrira qu’en 2002. Et son tracé a dû être modifié pour contourner la ferme de Takao Shito, qui se retrouve alors encerclée.

Des offres d’argent refusées

Au fil des années, l’aéroport a tenté de convaincre l’agriculteur de partir. Selon Oddity Central, il aurait refusé une indemnisation de 180 millions de yens, soit environ 1,69 million de dollars à l’époque, proposée à condition qu’il quitte les lieux. Une somme qui équivaudrait, selon lui, à 150 ans de revenus d’agriculteur.

Ce refus de l’argent rappelle celui d’autres propriétaires attachés à leurs terres, comme cet agriculteur de 86 ans qui a refusé 13 millions d’euros pour ne pas voir ses champs transformés en datacenter, ou cette agricultrice du Kentucky qui a dit non à 26 millions de dollars.

« Je n’ai jamais envisagé de partir », a toujours répété Takao Shito.

La justice et la police s’en mêlent

L’affaire s’est aussi jouée devant les tribunaux. Selon l’AFP, Takao Shito était engagé en 2018 dans cinq procédures judiciaires différentes contre l’aéroport, qui avait déjà remporté une affaire importante contre lui.

En décembre 2018, selon Oddity Central, un tribunal de Chiba autorise l’exécution forcée sur ses terres. Dès le lendemain, l’agriculteur obtient la suspension de la procédure en attendant son appel. Le combat judiciaire continue pendant plusieurs années. Mais en février 2023, l’étau se resserre.

Dans la nuit du 14 février 2023, selon Arab News Japan, une centaine de militants se rassemblent pour soutenir l’agriculteur. Ils forment une chaîne humaine. À 20 heures, la police anti-émeute intervient, disperse les manifestants, démonte une tour de guet construite sur le terrain et installe une clôture. Trois militants sont arrêtés.

Selon CBS News, de hautes clôtures séparent désormais sa maison et son hangar de ses champs.

« Je n’ai aucune intention de partir »

Malgré tout, Takao Shito ne lâche rien. Interrogé par CBS News en août 2023, à 73 ans, il restait inflexible. « C’est ma vie », expliquait-il. « Je n’ai aucune intention de partir un jour. »

L’agriculteur ne cache pas ce qu’il souhaiterait vraiment. « Le mieux serait que l’aéroport ferme », a-t-il déclaré. « Mais ce qui compte, c’est de continuer à cultiver la terre de mes ancêtres. »

Un bras de fer relancé par l’agrandissement

Et le conflit n’est pas terminé. L’aéroport de Narita prévoit un vaste agrandissement : l’allongement d’une piste existante et la construction d’une troisième piste de 3 500 mètres. Objectif : passer de 340 000 à 500 000 créneaux de vols par an.

Selon le South China Morning Post, la société qui gère l’aéroport a sécurisé 88,4 % des terrains nécessaires. L’objectif initial visait une mise en service en mars 2029, mais le calendrier a été repoussé. Le président de la société a indiqué qu’il étudierait les moyens juridiques de forcer la vente des dernières parcelles. Selon le quotidien hongkongais, les terres de la famille Shito se trouvent sur le tracé de cet agrandissement. Et l’agriculteur fait partie des irréductibles qui refusent toujours de vendre.

Des irréductibles partout dans le monde

L’histoire de Takao Shito rejoint celle d’autres propriétaires devenus célèbres pour leur obstination. Comme ces propriétaires d’Osaka qui ont refusé de vendre leur terrain, si bien qu’une autoroute traverse aujourd’hui leur tour de bureaux, ou cette Américaine qui a refusé un million de dollars pour sa maison de Seattle, finalement encerclée par un centre commercial.

Nous avons d’ailleurs rassemblé ces maisons-clous que les chantiers ont dû contourner à travers le monde. Mais rares sont ceux qui ont tenu tête aussi longtemps qu’un paysan japonais face à un aéroport international.

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