Avant le périphérique de Paris : la « Zone » de chiffonniers qui a laissé place au béton
Imagine une ceinture de terrain vague autour de Paris, des baraques de bric et de broc, des chiffonniers et des bandes que la presse redoutait. Il y a un peu plus de 50 ans, c’est ce que tu aurais vu à l’emplacement du périphérique.
Aujourd’hui, plus d’un million de véhicules y roulent chaque jour. Comment est-on passé de l’un à l’autre, et pourquoi la vitesse y a-t-elle encore changé en 2024 ?
Un mur, un fossé et un no man’s land aux portes de Paris
Tout commence avec un mur. Au milieu du XIXe siècle, Paris s’entoure de l’enceinte de Thiers : un rempart continu qui embrasse les deux rives de la Seine, flanqué de seize forts détachés. Les fortifications sont terminées en 1844.
Elles jouent leur rôle en 1870, en empêchant les Prussiens d’entrer dans la capitale. Mais le siège laisse Paris asphyxiée, et la ville garde longtemps la mémoire de cet encerclement.
Devant ces remparts, une bande de terrain doit rester libre de toute construction, pour des raisons militaires. Ce n’est pas ce qui se passe. Peu à peu, une population très pauvre s’y installe.

Ces habitants logent dans un habitat précaire fait de bric et de broc. Ils vivent de petits métiers : chiffonniers, marchands ambulants, rémouleurs. Le lieu prend un nom qui lui colle à la peau : la Zone.
Et ce n’est pas seulement une curiosité sociale. Cette Zone traîne une réputation dangereuse et passe pour le repaire des bandes criminelles du début du XXe siècle, dont les fameux Apaches.
Les remparts, devenus obsolètes, sont détruits après la Première Guerre mondiale. Mais la Zone, elle, ne disparaît pas avec eux. Il reste une dernière surprise sur son nom, que tu emploies sans doute encore.
« C’est la zone » : l’expression que tu utilises sans savoir d’où elle vient
Quand tu dis d’un endroit ou d’une situation que « c’est la zone », tu cites sans le savoir ce terrain vague. L’expression vient directement de ces « Zoniers » issus des classes populaires, qui bâtissaient des taudis sur l’ancien glacis des fortifications.
Des projets de réaménagement apparaissent dès les années 1930. Des plans prévoient même un grand boulevard urbain dès la fin de la décennie.
Pourtant, les Parisiens doivent se contenter du « boulevard militaire » jusque dans les années 1950. La grande rocade attendra encore un peu.
En 1959, le projet est définitivement inscrit au plan directeur d’urbanisme. Le chantier a pourtant déjà démarré, et il va durer bien plus longtemps que prévu. À quoi ressemblait ce boulevard une fois posé sur la Zone ?
1973 : le ruban d’asphalte qui remplace tout
Le périphérique est construit de 1956 à 1973, en grande partie sur la Zone, rattachée à Paris et aux communes riveraines. La première section, entre la porte de la Plaine et la porte d’Italie, est inaugurée le 12 avril 1960.
Le chantier se fait par morceaux. À la porte de Bercy, un échangeur de 4,5 km de bretelles s’entrecroise sur trois niveaux, sur huit hectares. Il a demandé douze ouvrages d’art de tailles différentes.

Le Premier ministre Pierre Messmer inaugure l’ensemble le 25 avril 1973. Le ruban mesure 35 040 mètres de long et 35 mètres de large, avec 38 portes sur son parcours.
La facture totale atteint deux milliards de francs de l’époque. L’État en apporte 845 millions, la Ville de Paris autant, et le district 387 millions. La Cour des comptes jugeait la dépense raisonnable, comparée aux autoroutes de l’époque.
La vitesse, elle, était bien plus généreuse qu’aujourd’hui : elle aurait été fixée à 90 km/h à l’origine. Elle est ensuite passée à 80, puis à 70 km/h en 2014. Et ce n’est pas le dernier recul.
Aujourd’hui : un million de voitures, et pourtant moins de 40 km/h de moyenne
Le périphérique est devenu l’axe routier le plus fréquenté d’Europe. Il accueille aujourd’hui près de 1,2 million de véhicules par jour, soit environ cinq fois plus que dans ses premières années.
Le paradoxe est là : on y roule en moyenne à moins de 40 km/h. Selon la Ville de Paris, la vitesse moyenne est de 38,9 km/h.
Depuis le 1er octobre 2024, la limite est de 50 km/h. À cette allure, un tour complet en circulation fluide prend 42 minutes et 30 secondes. Il faut toutefois avoir de la chance avec les bouchons.
Les règles de priorité restent une exception : les véhicules qui s’engagent par la droite sont prioritaires sur ceux déjà présents, uniquement sur la voie de droite. C’est une logique de voirie parisienne plus que d’autoroute.
La voie de gauche a aussi été réservée aux athlètes, aux secours et aux officiels pour les Jeux olympiques de 2024. Reste à comprendre pourquoi ce boulevard, pensé pour fluidifier Paris, est devenu un sujet aussi clivant.
Pourquoi on a construit un monstre de béton
L’objectif de départ était simple : décongestionner Paris. Le périphérique est un pur produit de l’ère du tout-voiture, des années 1960 et 1970, quand la route symbolisait la modernité.
Il fallait aussi en finir avec la Zone, un espace laissé à l’abandon depuis la destruction des remparts. Le béton a remplacé les baraques, et les portes de Paris ont changé de visage.
Ce choix a eu un prix. La ville a gagné un axe de transit, mais elle s’est coupée de sa banlieue par une barrière de 35 mètres de large.
Depuis, les débats n’ont jamais cessé. Une étude de la Ville auprès des usagers a montré un net rejet de la limitation à 50 km/h, et la région Île-de-France s’y est opposée en 2021.
Et dans 50 ans, que dira-t-on de nous ?
Pour les Parisiens des années 1960, la Zone était un fléau à raser. Pour ceux de 1973, le périphérique était un progrès évident. Pour nous, il est tantôt une nécessité, tantôt un boulet.
Il y a fort à parier que nos descendants trouveront notre époque tout aussi dingue : un million de voitures par jour sur une boucle autour de la capitale, à moins de 40 km/h. Mais qui sait ce qu’ils inventeront à la place ?
Si tu aimes les lieux qui changent de visage, plonge dans l’histoire du libre-service qui a effrayé la France, né à la même époque que le chantier du périph’.
Tu peux aussi découvrir l’histoire oubliée du téléphone fixe, qui équipait chaque foyer de ces années-là, ou voir quels jouets ont disparu des rayons.
Autre curiosité de l’époque : l’ouverture de Disney World en 1971, avec son ticket d’entrée à prix d’un autre temps.
Et si tu te demandes pourquoi certaines choses du quotidien sont gratuites, regarde l’origine royale des balances de pharmacie.
Pour finir, une autre histoire de trésor caché par les Français : ces pièces d’or emmurées, et ce que la loi en dit.