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Pourquoi les chats ne peuvent-ils pas goûter le sucre — alors qu’ils volent ta crème glacée ?

Publié par Elsa Fanjul le 27 Juin 2026 à 11:01

Tu as déjà surpris ton chat en train de lécher un fond de yaourt, de tremper sa patte dans ta crème chantilly ou de renifler ton gâteau d’anniversaire avec une curiosité suspecte. Et tu t’es dit : « Mon chat aime le sucre. » Sauf que non. Ton chat ne sait littéralement pas ce qu’est le sucré. Il n’a jamais goûté un bonbon de sa vie — et il ne pourra jamais. La question a l’air bête, mais la réponse touche à la génétique, à l’évolution et à un mystère que les scientifiques n’ont résolu qu’en 2005.

Un gène cassé depuis des millions d’années

En 2005, des chercheurs du Monell Chemical Senses Center à Philadelphie ont publié une étude dans la revue PLOS Genetics qui a mis fin au débat. Ils ont découvert que les chats — tous les chats, du tigre du Bengale à ton matou sur le canapé — possèdent un gène défectueux appelé Tas1r2.

Chat tigré reniflant un bol de glace à la vanille

Ce gène est normalement responsable de la fabrication d’une protéine essentielle au récepteur du goût sucré. Chez les humains, ce récepteur fonctionne grâce à deux protéines qui s’emboîtent comme une clé dans une serrure. Chez le chat, la clé est cassée.

Concrètement, 247 paires de bases sont tout simplement absentes du gène Tas1r2 félin. Le gène est là, dans l’ADN, mais il est devenu un « pseudogène » : un vestige inutile, un logiciel planté qui ne produit plus rien. Résultat, quand du sucre entre en contact avec la langue de ton chat, rien ne se passe. Aucun signal n’est envoyé au cerveau.

Et ce n’est pas un bug récent. Les généticiens estiment que cette mutation s’est produite il y a environ 10 à 15 millions d’années, bien avant que les chats ne deviennent nos animaux de compagnie. Ce qui pose une question encore plus intéressante : pourquoi l’évolution a-t-elle laissé faire ?

La raison est plus logique qu’on croit

La réponse tient en un mot : viande. Les chats sont des carnivores stricts, ce que les biologistes appellent des « hypercarnivores ». Leur régime alimentaire naturel est composé à plus de 70 % de protéines animales. Ils ne mangent pas de fruits, pas de légumes, pas de céréales.

Chat sauvage chassant une souris dans les herbes au coucher du soleil

Or le goût sucré existe pour une raison précise dans la nature : il guide les animaux omnivores et herbivores vers les fruits mûrs, riches en calories facilement disponibles. C’est un GPS biologique vers le glucose. Mais quand ton alimentation est faite de souris, d’oiseaux et de lézards, détecter le sucre ne sert strictement à rien.

L’évolution est économe. Maintenir un récepteur gustatif fonctionnel a un coût biologique. Quand ce récepteur n’apporte aucun avantage de survie, les mutations qui le dégradent ne sont plus éliminées par la sélection naturelle. Elles s’accumulent, et au bout de quelques millions d’années, le gène meurt.

C’est exactement ce qui s’est passé chez tous les félins. Lions, léopards, guépards, lynx : aucun ne goûte le sucré. C’est un trait partagé par toute la famille des Felidae, ce qui confirme que la mutation est apparue chez un ancêtre commun, avant même que ces espèces ne divergent.

Alors pourquoi ton chat lèche ta glace ?

Si ton chat ne sent pas le sucré, pourquoi diable se jette-t-il sur la crème glacée ou le yaourt ? La réponse est simple : il ne s’intéresse pas au sucre, mais au gras. Les chats possèdent des récepteurs très développés pour les acides aminés et les graisses animales.

La crème glacée est bourrée de matière grasse laitière. Le yaourt contient des protéines de lactosérum. Ce sont ces molécules qui attirent ton chat, pas le saccharose. Il est littéralement en train de manger un truc qu’il perçoit comme de la viande crémeuse, pas comme un dessert sucré.

D’ailleurs, une étude publiée dans le Journal of Nutrition a montré que les chats, face à deux bols d’eau — un avec du sucre, un sans — ne montrent aucune préférence. Zéro. Là où un chien, un rat ou un humain foncera sur l’eau sucrée, le chat s’en fiche royalement. Par contre, ajoute un acide aminé comme la L-proline, et le chat lèchera le bol jusqu’à la dernière goutte.

Et ce n’est pas qu’une question de goût. Nos sens sont bien plus complexes qu’on ne le pense, et ceux du chat ne font pas exception.

Les chats ne sont pas les seuls — et c’est encore plus dingue

Le cas des chats a ouvert une piste de recherche fascinante. Depuis 2005, les scientifiques ont découvert que d’autres carnivores ont aussi perdu le goût sucré. Les hyènes tachetées, les otaries de Californie, les dauphins et même certaines espèces de chauves-souris insectivores ont le même gène Tas1r2 cassé.

Chez les dauphins, c’est encore plus radical. Ils ont perdu non seulement le récepteur du sucré, mais aussi ceux de l’umami et de l’amer. Les chercheurs pensent que c’est lié à leur mode d’alimentation : ils avalent les poissons entiers, sans mâcher. Pourquoi conserver un système gustatif complexe quand on gobe sa nourriture comme une poubelle à poissons ?

À l’inverse, les ours — qui sont des carnivores revenus à l’omnivorie — ont conservé un Tas1r2 parfaitement fonctionnel. Les pandas, malgré leur régime quasi exclusivement végétal, ont perdu le récepteur de l’umami (le goût de la viande), ce qui est logique puisqu’ils ne mangent plus que du bambou. Chaque espèce perd les capteurs qu’elle n’utilise plus. C’est brutal, mais c’est élégant.

Le mythe du chat gourmet sucré

On entend souvent des propriétaires jurer que leur chat « adore le chocolat » ou « raffole des biscuits ». Deux précisions. D’abord, le chocolat est toxique pour les chats à cause de la théobromine — ce n’est pas une question de goût, c’est une question de survie. Ensuite, ce que le chat détecte dans un biscuit, c’est le beurre, les œufs, les protéines de blé. Pas le sucre.

Autre idée reçue : « Mon chat mange des croquettes sucrées, donc il aime le sucre. » En réalité, certains aliments industriels contiennent des exhausteurs de goût qui ciblent les récepteurs d’acides aminés du chat. Le fabricant ne sucre pas pour le chat, il sucre pour le propriétaire qui goûte les croquettes (oui, certains le font).

Un dernier mythe tenace : les chats qui « deviennent accros au sucre ». Des vétérinaires rapportent des cas de chats qui réclament certains aliments sucrés. Mais l’addiction est liée aux graisses et à la texture crémeuse, pas au goût sucré. Le chat revient pour la sensation en bouche, pas pour la saveur qu’il ne perçoit même pas.

Ton chat vit donc dans un monde gustatif radicalement différent du tien. Un monde sans gâteaux, sans bonbons, sans cette petite explosion de plaisir quand tu croques un carré de chocolat. Son univers, c’est la viande, le gras, les acides aminés — et franchement, vu comme il a l’air heureux dans son carton, il ne manque probablement rien.

Prochaine question bête à résoudre : pourquoi les chiens mangent-ils de l’herbe alors qu’ils sont carnivores ? Spoiler : ce n’est pas parce qu’ils ont mal au ventre.

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