Pourquoi les Français font la bise pour se saluer — et pas les Britanniques ni les Allemands
Tu l’as fait ce matin, hier, et tu le referas demain. Deux, trois, parfois quatre fois selon la région. La bise. Ce geste si banal qu’on ne le remarque même plus, sauf quand un étranger recule légèrement en la recevant. Mais au fait — pourquoi les Français font-ils la bise ? Et pourquoi eux, et pas leurs voisins européens ?

Un geste millénaire qui ne vient pas du tout d’où on croit
La première idée qui vient en tête : la bise est un geste d’affection, une façon de dire « je t’aime bien ». C’est vrai, mais c’est la version courte — et la moins intéressante. En réalité, la bise en France plonge ses racines dans l’Antiquité romaine. Les Romains s’embrassaient sur les joues (ou sur les lèvres, selon le rang social) pour sceller des alliances et témoigner de leur loyauté. Un esclave ne serrait pas la main de son maître : il l’embrassait.
Ce rituel a traversé les siècles et s’est progressivement codifié en France à partir du Moyen Âge. Les vassaux embrassaient leur seigneur pour marquer leur allégeance. La bise n’était pas un geste intime — c’était un geste politique. Une déclaration publique de confiance.
Et c’est là que tout s’éclaire. La poignée de main, elle, a longtemps coexisté avec la bise en France — mais pour des contextes très différents. La main tendue marquait le commerce, la distance, la neutralité. La bise, elle, marquait la proximité, le cercle intime. La frontière entre les deux s’est installée très tôt dans les usages français.
Le Covid a failli tuer la bise — mais elle a résisté

En mars 2020, le gouvernement a officiellement déconseillé la bise pour limiter la propagation du virus. Pour beaucoup d’observateurs étrangers, c’était l’occasion rêvée pour les Français de se débarrasser enfin d’un geste jugé « compliqué ». Raté.
Selon un sondage Ifop réalisé en 2022, 76 % des Français avaient repris la bise dans leur cercle proche moins d’un an après la fin des restrictions sanitaires. Ce chiffre dit quelque chose d’important : la bise n’est pas une habitude, c’est une identité. La supprimer, c’est toucher à quelque chose de bien plus profond qu’un simple geste.
Mais le Covid a quand même laissé une trace. Beaucoup de Français ont glissé vers un usage plus sélectif : la bise pour la famille et les amis proches, le signe de tête ou le sourire pour les collègues. Un compromis que les générations précédentes n’auraient pas imaginé.
Ce n’est pas la première fois que la bise résiste à une tentative de disparition. Pendant la Première Guerre mondiale déjà, des médecins avaient alerté sur les risques hygiéniques du geste. La bise était restée. Il y a quelque chose d’obstiné dans ce rituel — comme si les Français avaient décidé une bonne fois pour toutes que se saluer sans contact physique, c’est ne pas vraiment se saluer. Ce même attachement à la table explique d’ailleurs pourquoi on dit « bon appétit » avant de manger ou pourquoi le fromage passe avant le dessert : les rituels français ont une logique propre, souvent plus ancienne qu’on ne le croit.
Ce que personne ne sait : le nombre de bises varie selon les départements
Deux bises à Paris, trois à Marseille, quatre en Bretagne bretonnante, une seule dans certaines zones de Normandie. La France est une carte géographique de la bise, et elle est chaotique.
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Une carte collaborative publiée par le site Combien de bises — alimentée par des dizaines de milliers de témoignages depuis 2010 — montre que la France se divise en une vingtaine de zones distinctes selon le nombre de bises pratiqué. La frontière entre « deux bises » et « trois bises » peut passer entre deux villages voisins du même département.
Aucune loi, aucun décret ne fixe ce nombre. C’est une convention locale, transmise tacitement de génération en génération, aussi impossible à expliquer rationnellement qu’une recette de famille. Et c’est précisément ce qui déclenche le moment le plus français qui soit : deux personnes qui s’approchent l’une de l’autre sans savoir combien de bises elles vont s’échanger, et qui finissent nez à nez dans un éclat de rire gêné.
Ce rapport au territoire et aux usages locaux traverse d’ailleurs toute la culture française — on le retrouve dans des débats aussi intenses que les querelles linguistiques régionales ou dans des habitudes aussi quotidiennes que la couleur des volets selon les régions.
Et dans le reste du monde, on fait quoi ?
Les Britanniques serrent la main, parfois ils font un petit signe de tête. Les Allemands et les Scandinaves aussi. Les Japonais s’inclinent. Les Néo-Zélandais Māori se frottent le nez (le hongi). Aux États-Unis, le câlin est roi — mais la bise, elle, reste associée à quelque chose d’exotique et légèrement suspect.

La bise n’est pas exclusivement française : les Belges, les Suisses, les Espagnols et les Italiens pratiquent des variantes proches. Mais aucun pays ne l’a élevée au rang de norme sociale aussi universelle que la France. En Espagne, la bise se donne systématiquement en deux — une par joue — et surtout entre personnes de sexes différents. Entre hommes espagnols, c’est souvent l’accolade qui prime.
En France, la bise entre hommes est un sujet en soi. Longtemps réservée aux femmes ou aux enfants, elle a progressivement gagné les cercles masculins au cours du XXe siècle — d’abord dans le Sud, puis dans les grandes villes. Aujourd’hui, deux amis français proches qui se font la bise ne provoquent plus de regards dans la rue. Ce qui aurait été jugé incongru dans les années 1950 est devenu banal. La bise a évolué, tout en restant reconnaissable.
La prochaine fois que tu pencheras la tête sur le côté pour déposer cette petite pression sur une joue, tu sauras que tu rejoues un geste de loyauté médiéval, un rituel d’allégeance devenu geste d’amitié, une convention géographiquement imprévisible et culturellement indéracinable. La bise, c’est toute la France dans un geste.