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Passage clouté : pourquoi on garde ce nom alors que les clous ont disparu des routes

Publié par Elsa Fanjul le 11 Oct 2026 à 16:02

Tu traverses la rue sur un passage piéton et, sans y penser, tu dis que tu es « sur le passage clouté ». Pourtant, sous tes semelles, il n’y a que de la peinture blanche. Pas un clou à l’horizon.

Alors d’où vient ce mot que tout le monde utilise et que plus personne ne questionne ? La réponse commence par des objets qui ont vraiment existé, et elle est plus étonnante qu’on ne l’imagine.

Des clous, mais pas ceux que tu imagines

La première réponse est la plus simple : il y a bien eu des clous. Mais pas de petits clous de menuisier. Il s’agissait de pièces à tête bombée d’environ 10 à 15 centimètres de diamètre, selon les sources, enfoncées dans la chaussée.

On les posait en deux rangées parallèles, perpendiculaires au trottoir. Ces deux lignes délimitaient la zone où les piétons pouvaient traverser. Le principe était simple : un conducteur qui voit deux files de gros disques métalliques comprend qu’il doit ralentir.

Piéton traversant entre deux rangées de gros clous à Paris

Ces clous étaient d’abord en cuivre, puis en acier forgé. Leur grosse tête avait un avantage : elle renvoyait la lumière des phares, ce qui les rendait visibles la nuit. À l’époque, pas question de peinture réfléchissante.

Reste une question : pourquoi des clous, et pourquoi à ce moment-là ? La réponse tient en un mot : l’automobile.

78 passages en 1928, plus de 12 000 six ans plus tard

Dans les années 1920, les voitures envahissent les rues de la capitale. Les piétons, habitués à traverser n’importe où, se retrouvent soudain face à des machines qui ne les voient pas. Il faut canaliser tout ce petit monde.

Les sources ne sont pas d’accord sur la date exacte des tout premiers passages parisiens : 1925, 1927 ou 1932 selon les textes. En revanche, les chiffres de l’expansion sont impressionnants. En 1928, il n’existait que 78 passages cloutés à Paris, et en 1934 on en comptait plus de 12 000.

Le clou en question porte même un nom : « clou de Paris ». D’après Wikipédia, il aurait été inventé par François Forissier, des Établissements Paulet, au Chambon-Feugerolles, dans la Loire. Une invention stéphanoise devenue symbole parisien, voilà qui a de quoi surprendre.

Et pourtant, l’idée de marquer un passage pour piétons n’est pas née avec la voiture. Elle est bien plus ancienne.

Pompéi avait déjà tout compris

Dans les ruines de Pompéi, comme à Rome, on retrouve des pierres surélevées d’environ 30 centimètres posées au milieu de la chaussée. Elles permettaient aux habitants de traverser sans marcher dans l’eau et la saleté de la rue. Les chars, eux, passaient entre les blocs grâce à l’écartement des pierres.

Notre « passage piéton » a donc des cousins vieux de plus de 2 000 ans. Le but n’était pas encore la sécurité, mais le confort des pieds.

Romain traversant une rue de Pompéi sur des pierres surélevées

Ailleurs, la solution des clous a voyagé : d’après le Wiktionnaire, les passages cloutés ont été introduits en Suisse en 1932. Mais c’est de l’autre côté de la Manche que la révolution est venue.

En octobre 1951, la ville anglaise de Slough installe le premier passage « zébré », fait de bandes blanches et noires. Après avoir testé plusieurs dessins, les ingénieurs constatent que ces bandes se repèrent très bien de loin, aussi bien pour les conducteurs que pour les piétons. Le modèle est parti pour conquérir le monde.

Mais alors, pourquoi le mot « clouté » a-t-il survécu à cette victoire des rayures ?

Les clous ont disparu, le mot a gagné

En France, la transition a pris du temps. Avant la Seconde Guerre mondiale, on trouvait déjà des passages faits de deux bandes blanches ou jaunes, à côté des rangées de clous. Ce n’est que dans les années 1960 que les passages ont été uniformisés et que les clous ont disparu.

À Paris, les bandes blanches, chauffées puis collées directement sur la chaussée, s’imposent à la fin des années 1960. Elles sont bien plus visibles, et on ne risque plus de glisser sur une tête métallique mouillée. Mais pendant plus de quarante ans, des millions de Parisiens avaient pris l’habitude de dire « les clous ».

Cette habitude a donné une expression que tu utilises sans doute toi-même : « être dans les clous ». Elle désigne le fait de respecter les règles ou les délais. À l’origine, elle voulait dire, tout simplement, traverser là où on le doit.

Le mot est même resté plus fort que la chose : le Wiktionnaire le classe aujourd’hui comme « vieilli », et pourtant tout le monde le dit. Les mots survivent souvent aux objets qui les ont fait naître, comme on le voit aussi avec le trait sur le chiffre 7.

Ce que la loi dit vraiment de ces bandes blanches

Aujourd’hui, le seul marquage imposé en France est celui de bandes blanches parallèles à l’axe de la chaussée. Elles mesurent 50 centimètres de large, sur au moins 2,50 mètres de long en ville. Elles sont espacées de 50 à 80 centimètres.

Un détail peu connu : aucune règle n’oblige une commune à créer un passage piéton. En revanche, quand il en existe un à moins de 50 mètres, les piétons sont tenus de l’utiliser, d’après l’article R.412-37 du Code de la route. Traverser « hors des clous » reste donc, en théorie, sanctionnable.

La règle est ancienne dans l’esprit, mais l’objet a changé de nature. Le trottoir doit désormais être abaissé pour les personnes en fauteuil roulant, et une bande d’éveil de vigilance prévient les personnes malvoyantes à chaque extrémité.

La prochaine fois que tu traverses

Le « passage clouté », c’est donc un fossile du langage : un mot né dans les années 1920 avec les premières voitures parisiennes, devenu une expression du quotidien, et resté bien après la disparition des gros clous de cuivre et d’acier. Il suffit de regarder une vieille rue pavée pour en retrouver parfois une trace, devant la Bibliothèque nationale de France par exemple.

Tu ne regarderas probablement plus jamais les bandes blanches de la même façon. Et si les mots qui survivent aux choses t’amusent, tu peux continuer avec ces deux lettres gravées sur chaque mairie, ou découvrir pourquoi la France écrit la date à l’envers des Américains.

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