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Pourquoi les trottoirs français ont ces petits poteaux partout — la vraie raison remonte à Louis XIV

Publié par le 07 Juin 2026 à 16:01

Tu les contournes dix fois par jour sans jamais les regarder. Ces petits poteaux métalliques plantés au bord des trottoirs français, parfois gris, parfois noirs, souvent cabossés par les pare-chocs. Ils sont partout, dans chaque ville, chaque village, chaque rue commerçante. Mais au fait, pourquoi ?

Leur nom officiel, leur histoire et la raison précise de leur présence sur nos trottoirs cachent une saga bien plus ancienne — et bien plus sanglante — qu’un simple mobilier urbain.

Un nom que personne ne connaît

Ces poteaux ont un nom officiel : on les appelle des « bittes » d’amarrage quand ils sont près des ports, mais en ville, leur vrai nom est « bornes » ou, plus précisément, « bitte de trottoir ». Le terme le plus courant dans les services municipaux reste toutefois « potelet ».

Rangée de potelets métalliques sur un trottoir français

Le mot potelet est apparu dans les textes administratifs français au XIXe siècle. Mais l’objet, lui, existait déjà depuis bien plus longtemps. Sa fonction d’origine n’avait strictement rien à voir avec les voitures — puisqu’elles n’existaient pas encore.

Avant de protéger les piétons des automobilistes, ces bornes protégeaient les passants d’un danger bien plus imprévisible : les chevaux lancés au galop dans des rues étroites et boueuses. Et c’est là que Louis XIV entre en scène.

Le roi qui a inventé le trottoir moderne

Au XVIIe siècle, les rues de Paris étaient un chaos absolu. Carrosses, charrettes, cavaliers et piétons se partageaient le même espace sans aucune séparation. Les accidents mortels étaient quotidiens. Les nobles en carrosse ne ralentissaient pour personne.

En 1667, Louis XIV nomme Gabriel Nicolas de La Reynie premier lieutenant général de police de Paris. Sa mission : mettre de l’ordre dans la capitale. Parmi ses réformes, l’une va transformer durablement les rues françaises.

Bornes en pierre protégeant les piétons des carrosses au XVIIe siècle à Paris

La Reynie fait installer des bornes en pierre le long de certaines rues pour séparer physiquement l’espace des piétons de celui des attelages. Ces bornes, souvent en granit, pesaient plusieurs dizaines de kilos. Elles étaient conçues pour résister au choc d’un carrosse lancé à pleine vitesse.

Ce principe de séparation physique entre piétons et véhicules est resté inchangé pendant plus de trois siècles. Les matériaux ont évolué — de la pierre au fonte, puis à l’acier — mais la logique est exactement la même. Sauf qu’un détail a changé la donne au XXe siècle.

Ce qui a tout fait basculer après la guerre

Pendant des siècles, les bornes de trottoir sont restées relativement rares, réservées aux grandes villes. C’est l’explosion du parc automobile dans les années 1950-1960 qui a provoqué leur multiplication massive sur tout le territoire français.

Le problème n’était plus les carrosses mais le stationnement sauvage. Les automobilistes garaient leurs véhicules directement sur les trottoirs, bloquant le passage des piétons. Les municipalités ont alors planté des potelets par milliers pour empêcher physiquement les voitures de monter sur le trottoir.

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En 2024, la France comptait environ 30 millions de potelets urbains selon les estimations de l’Association des maires de France. C’est l’un des mobiliers urbains les plus répandus du pays, loin devant les bancs publics ou les poubelles de rue.

Mais ce chiffre colossal pose un problème que les villes commencent à peine à admettre. Ces potelets, censés protéger les piétons, sont aussi devenus un obstacle majeur — pour d’autres piétons.

Le paradoxe que personne ne voit

Les personnes en fauteuil roulant, les parents avec poussette, les malvoyants avec canne : tous se heurtent quotidiennement à ces potelets trop serrés, trop nombreux, parfois mal positionnés. Depuis 2015, la loi française impose un espacement minimal de 1,40 mètre entre deux potelets pour garantir l’accessibilité.

Résultat : de nombreuses villes françaises ont commencé à arracher leurs potelets par milliers. Bordeaux en a supprimé plus de 10 000 entre 2019 et 2023. Lyon, Nantes et Strasbourg ont suivi le mouvement. À la place, elles installent des jardinières, des arceaux à vélos ou de simples bandes de peinture au sol.

Paris, de son côté, a pris le chemin inverse. La capitale a continué d’installer des potelets, notamment autour des zones touristiques et des écoles, pour lutter contre le stationnement anarchique des trottinettes et des deux-roues motorisés. Un nouveau combat que Louis XIV n’avait clairement pas anticipé.

Et dans le reste du monde, ça donne quoi ?

La France est championne d’Europe du potelet, et ce n’est pas un compliment. Au Royaume-Uni, les « bollards » existent mais restent bien moins nombreux. Les Britanniques préfèrent les doubles lignes jaunes peintes au sol, dont le non-respect entraîne une amende immédiate et salée.

Aux Pays-Bas, le problème ne se pose même pas. Les trottoirs sont naturellement protégés par les pistes cyclables qui font tampon entre la chaussée et l’espace piéton. Le potelet y est quasiment inexistant, sauf dans les centres historiques les plus étroits.

Au Japon, la solution est encore plus radicale. Les automobilistes ne montent tout simplement pas sur les trottoirs. Non pas grâce à des bornes physiques, mais à cause d’amendes pouvant atteindre 500 000 yens — soit environ 3 000 euros — et d’un système de retrait de permis immédiat.

Les États-Unis, eux, ont adopté une approche massive : des trottoirs surélevés de 15 à 20 centimètres par rapport à la route, avec une bordure en béton suffisamment haute pour dissuader n’importe quel véhicule. Les potelets américains n’existent quasiment que devant les devantures de magasins, et pour des raisons de sécurité anti-bélier, pas de stationnement.

La prochaine fois que tu contourneras un potelet cabossé en râlant, tu sauras que ce petit bout de métal est l’héritier direct d’une borne en pierre posée il y a plus de 350 ans — pour empêcher le carrosse d’un marquis de t’écraser. Le danger a changé de forme, mais le réflexe français est resté exactement le même : planter un truc au milieu du passage.

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