Il creuse une mare pour attirer les grenouilles : elles arrivent, et c’est le voisin qui exige qu’il la rebouche

Un automne doux, un coin humide, une bâche et trois iris : le projet de mare semblait parfait. Les grenouilles sont venues, comme prévu, sans qu’on les invite. Mais au printemps, une personne n’a pas apprécié le concert. Entre ce que le voisin peut exiger et ce que la loi interdit de faire à la mare, le jardinier va découvrir un vrai casse-tête.
Une mare creusée en octobre, un pari gagné dès le premier printemps
Tout commence par un geste simple. Le propriétaire creuse une petite mare tout au fond du jardin, contre la clôture. Il tend une bâche, laisse la pluie d’hiver la remplir, puis plante 3 iris sur le bord.
Son idée tient en deux mots : libellules et grenouilles. Il veut offrir aux petits de la maison un bout de nature à portée de bottes.
Le calendrier était le bon. Selon un document de l’État consulté sur le site de l’Oise, la meilleure période pour creuser court de fin août à mi-novembre. Premier bon point pour notre jardinier.
Et les grenouilles ? Elles arrivent toutes seules. D’après le livret de France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes, grenouilles, crapauds, tritons et salamandres débarquent spontanément si un autre milieu humide se trouve dans un rayon de 2 km.
Autrement dit, le pari est gagné sans effort. Seulement, personne n’avait pensé à celui qui dort de l’autre côté de la clôture. Et c’est là que l’histoire se complique, comme dans ces aménagements de jardin qui finissent le plus souvent au tribunal.
Le chœur de mars et d’avril, juste sous la fenêtre de chambre
Les soirs de mars et d’avril, le chœur démarre à la tombée de la nuit. Il ne s’arrête pas. Et la mare ayant été creusée près de la clôture, il résonne juste sous la fenêtre de chambre du voisin.
Pour les uns, c’est un concert de printemps. Pour l’autre, c’est ce qui l’empêche de dormir, pendant des semaines.
Sa demande n’a rien d’une lubie : le bruit arrive à l’endroit où l’on dort, à l’heure où l’on dort. Il réclame donc que la mare soit rebouchée. Pour comprendre à quel point ce genre de conflit est courant, il suffit de regarder les conflits de voisinage qui explosent chaque rentrée.
Et le droit lui offre un point d’appui. L’article 1253 du Code civil, issu de la loi n° 2024-346 du 15 avril 2024, rend responsable de plein droit du dommage celui qui est à l’origine d’« un trouble excédant les inconvénients normaux de voisinage ».
Reboucher paraît alors la réponse évidente : la terre est là, la bâche aussi. Un week-end de pelle et tout serait réglé.
Sauf que ce week-end de terrassement pourrait coûter beaucoup plus cher qu’une nuit blanche. Les batraciens, eux, ont un statut que le voisin n’a pas invoqué.
Voici le piège dans lequel le propriétaire est pris.

Pris en étau entre l’article 1253 et l’article L415-3
Premier texte à connaître : ce que votre mairie et la loi ont le droit de vous imposer ne sont pas les seules limites du jardin. Les animaux installés ont aussi leur protection.
Les batraciens sont protégés. L’article L415-3 du Code de l’environnement, consultable sur Légifrance, punit les atteintes aux espèces protégées de 3 ans d’emprisonnement et de 150 000 € d’amende.
Le propriétaire se retrouve donc coincé entre l’article 1253, qui donne un levier au voisin, et l’article L415-3, qui l’empêche de tout combler.
Le précédent le plus parlant vient de Grignols, en Dordogne. La justice y a ordonné de combler une mare parce que les voisins ne supportaient plus le bruit des grenouilles. Le couple propriétaire a été condamné à la reboucher, sous peine d’une astreinte de 150 € par jour.
Selon franceinfo, 8 espèces protégées étaient recensées dans cette mare. L’arrêt de la cour d’appel de Bordeaux a été validé par la Cour de cassation.
Attention toutefois : cette mare existait depuis plus de 100 ans, ce qui rend la comparaison imparfaite. Chaque dossier a ses faits, ses distances, ses voisins, et rien ne permet d’annoncer l’issue du litige de notre jardinier.
Ce qu’il fallait faire avant de creuser, et ce qu’il peut tenter maintenant
Le plus efficace coûte une conversation par-dessus la clôture. Montrer l’emplacement prévu, expliquer le projet, écouter les réserves : c’est peu de chose à côté de ce qui peut suivre.
L’emplacement fait l’essentiel du travail. Une mare éloignée de la clôture et des chambres voisines laisse le chœur se perdre dans le jardin. Le coin humide du récit était pratique à creuser, mais il cumulait tout ce qu’il fallait éviter.
Autre règle simple : ne jamais introduire soi-même d’animaux. Le livret de FNE AURA demande de ne pas capturer les batraciens pour les mettre dans sa mare, puisqu’ils sont protégés. Et c’est inutile, puisqu’ils arrivent d’eux-mêmes.
Une fois les grenouilles installées, le geste le plus tentant devient le plus risqué : vider, combler, « nettoyer à fond » sans avis. Le voisin insiste, la fatigue pèse, la pelle est dans le garage. Combler d’abord, demander ensuite : c’est l’ordre à ne pas suivre.
Pourquoi l’affaire n’est pas forcément perdue d’avance
Il reste une marge de manœuvre. Le propriétaire peut parler au voisin, même après coup, pour reconnaître la gêne et chercher ce qui l’atténue. Il peut aussi demander l’avis d’une association naturaliste ou d’un juriste avant tout travail. Pour savoir comment la loi tranche ce genre de nuisance venue d’un animal, voyez le cas de ce chat qui traverse le jardin du voisin.
Dans cette histoire, le chœur se concentre sur les soirs de mars et d’avril, ce qui laisse le reste de l’année au calme. C’est un argument à poser dans la discussion, pas une garantie.
Tout dépend aussi de ce que la mare abrite réellement. À Grignols, 8 espèces protégées avaient été recensées dans ce qui ressemblait à une mare ordinaire. Un inventaire par des naturalistes pourrait préciser les règles applicables.
Et si la question de l’eau à l’origine d’un autre trouble vous intrigue, la vidange d’une piscine chez le voisin montre que la frontière du jardin n’arrête pas les litiges.
Reste une certitude : un coup de pelle précipité ne règle rien.
Une mare réussie, c’est une mare dont le voisin est au courant avant la première pelletée. Et si vous croyez que le droit s’arrête aux grenouilles, ce qui a surgi chez le voisin trois ans après une haie de bambous vous fera réfléchir. Quant à ceux qui pensent qu’un petit abri est toujours sans risque, ce petit abri de jardin en règle qui finit démonté sur ordre du juge prouve le contraire.