Le Bourgeois gentilhomme, créé un 14 octobre devant Louis XIV : la vengeance de Molière
Imaginez la scène. Nous sommes le 14 octobre 1670, au château de Chambord. Le roi Louis XIV est assis face à une troupe de comédiens, et Molière s’apprête à lui faire une farce dont lui seul connaît le vrai motif.
Ce soir-là, la cour découvre Le Bourgeois gentilhomme. Un drôle de bourgeois, des maîtres ridicules, de la musique et une cérémonie turque complètement farfelue. Mais qui se doutait que tout ce carnaval cachait un règlement de comptes ?
Chambord, octobre 1670 : une première devant le roi

La pièce n’est pas d’abord destinée au grand public parisien. Elle est commandée pour les divertissements de la cour, lors d’un séjour du roi à Chambord. Molière joue donc devant Louis XIV et son entourage, pas dans une salle ordinaire.
Le spectacle est une comédie-ballet. Cela veut dire que le théâtre s’y mêle à la musique et à la danse, tout au long de l’histoire. Le Roi-Soleil adore ce genre, lui qui danse volontiers sur scène.
Pour la musique, Molière retrouve un vieux complice : Jean-Baptiste Lully. Le compositeur favori du roi signe les airs et les ballets. Leur duo marche fort, mais il n’est pas toujours de tout repos. Et ce n’est pas le moindre des petits secrets de cette création.
L’ambassadeur turc qui a froissé Louis XIV
Remontons quelques mois en arrière. En 1669, un envoyé du sultan ottoman, Soliman Aga, est reçu à Versailles. Louis XIV veut l’impressionner avec un faste éblouissant. Résultat : l’ambassadeur affiche une indifférence polie, voire un certain dédain.
Le roi, vexé, aurait mal digéré l’épisode. C’est du moins la version qui court depuis des siècles, et la plus répandue pour expliquer la scène turque de la pièce. La cour a besoin de rire de cette humiliation.
Molière tient là sa mission. Le roi lui demande une turquerie, et le dramaturge saisit l’occasion de moquer ces airs d’importance. Une vengeance en douceur, drapée de costumes et de grimaces. Reste à savoir ce qu’il en a fait sur scène.
Le mamamouchi, ou comment inventer un titre qui n’existe pas
Dans la pièce, Monsieur Jourdain rêve de noblesse. Pour le piéger, on lui annonce que le fils du Grand Turc veut épouser sa fille, à condition qu’il soit anobli. Place alors à une cérémonie délirante où l’on fait de lui un « mamamouchi ».
Le mot est inventé. Il sonne turc, mais il ne veut rien dire du tout. C’est justement le piège : Jourdain, ébloui par les titres, avale tout sans broncher. Le public de l’époque se tord de rire.
Les faux dialogues en pseudo-turc, mélange de sons exotiques et de mots détournés, font mouche. La cérémonie s’accompagne d’un ballet endiablé orchestré par Lully. Mais ce n’est pas la seule trace laissée par la pièce.
Ces répliques que vous employez sans le savoir

Plus de trois siècles après, le texte est resté dans les têtes. Vous faites peut-être de la prose sans le savoir, comme Monsieur Jourdain. La fameuse phrase vient directement de cette comédie, quand il découvre ce qu’il parle depuis toujours.
La formule est devenue un classique des conversations. On l’utilise pour dire qu’on fait une chose sans s’en rendre compte. Beaucoup la lancent encore sans connaître l’origine exacte.
Et le nom du héros lui-même est entré dans le langage. Un « Monsieur Jourdain » désigne quelqu’un qui découvre naïvement ce qu’il pratique depuis longtemps. Pas mal pour une pièce censée amuser un roi vexé.
Une fausse bonne nouvelle pour Molière et Lully
Le premier accueil de la cour est pourtant mitigé. Selon plusieurs récits de l’époque, Louis XIV n’aurait rien dit à la sortie, ce qui laisse planer un froid. Les courtisans, eux, n’osent pas s’avancer.
Il faut attendre la deuxième représentation pour que le roi complimente enfin Molière. Dès lors, les rieurs changent de camp et la pièce est sauvée. Le succès arrive ensuite à Paris, au Palais-Royal.
Quant à la tension entre Molière et Lully, elle ne durera pas. Leur collaboration se brouillera peu après, au profit d’un autre projet pour le compositeur. Une carrière brillante, mais qui n’a pas la rondeur de la comédie.
Pourquoi cette pièce amuse encore

Si Le Bourgeois gentilhomme reste joué partout, ce n’est pas seulement pour sa scène turque. C’est aussi parce que Jourdain nous ressemble un peu. Qui n’a jamais voulu faire plus chic, plus savant ou plus « important » qu’il n’est ?
Molière s’est vengé d’un ambassadeur, mais il a surtout croqué un travers universel. Voilà pourquoi la pièce traverse les siècles sans prendre une ride. Un petit coup de griffe devenu un chef-d’œuvre.
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