Fête des pères : cette tradition française née d’un briquet que personne n’a transmise à ses enfants
Ce dimanche 22 juin, des millions de Français vont offrir un cadeau à leur père. Mais combien savent que cette fête n’a rien d’une tradition ancestrale ? En réalité, elle est née dans les années 1950… grâce à un coup marketing d’un fabricant de briquets.
Derrière les colliers de nouilles et les poèmes maladroits récités le matin, il y a une histoire que personne ne raconte plus. Une histoire de commerce, de retard sur les Américains, et de rituels familiaux qu’on a laissé filer sans même s’en rendre compte.
Un briquet à l’origine de tout
Aux États-Unis, la fête des pères existe depuis 1910. En France, il a fallu attendre 1952 pour que quelqu’un s’y intéresse. Et ce quelqu’un n’avait rien d’un défenseur de la famille : c’était Marcel Quercia, directeur de la société Flaminaire, spécialisée dans les briquets à gaz.

Son idée était simple : créer une journée dédiée aux pères pour vendre des briquets en cadeau. Il lance une campagne de publicité massive avec un slogan resté dans les mémoires : « Nos papas nous l’ont bien dit, le plus beau cadeau c’est un Flaminaire. »
Le coup de génie fonctionne. Les commerçants suivent, les médias relaient, et la troisième dimanche de juin devient progressivement « le jour des papas ». Contrairement à la fête des mères, qui avait été portée par l’État dès l’entre-deux-guerres, celle des pères est née dans un catalogue publicitaire.
Il faudra d’ailleurs attendre 1968 pour qu’un décret officialise enfin cette journée. Seize ans de flou pendant lesquels la France célébrait ses pères sans cadre légal, juste portée par la force du commerce. Mais à l’époque, les familles avaient transformé ce rendez-vous en quelque chose de bien plus codifié qu’aujourd’hui.
Le poème du dimanche matin, ce rituel oublié
Dans les années 1960 et 1970, la fête des pères avait un protocole quasi immuable. Tout commençait à l’école, quelques jours avant. Les instituteurs faisaient apprendre par cœur un poème aux élèves, souvent en alexandrins, parfois écrit au tableau noir et recopié à la plume.

Le dimanche matin, l’enfant récitait ce poème debout devant son père, généralement avant le petit-déjeuner. C’était solennel, un peu guindé, parfois émouvant. Les plus jeunes tendaient ensuite un dessin ou un objet fabriqué en classe : cendrier en terre cuite, porte-clés en cuir tressé, cadre photo en bâtonnets de glace.
Ces bricolages d’école avaient une constante : ils étaient presque toujours liés au tabac ou au bureau. Cendrier, pot à crayons, presse-papier. Le père des années 1960, dans l’imaginaire scolaire, fumait et travaillait. Point. Comme pour les traditions des pompiers, l’origine de ces rituels reflétait une époque très précise.
Aujourd’hui, le poème récité a quasiment disparu des foyers. Et les bricolages d’école, quand ils existent encore, ont troqué le cendrier contre des marque-pages ou des magnets. Le rituel s’est dissous dans l’envoi d’un SMS ou d’un message vocal sur WhatsApp.
Le repas dominical codifié que plus personne ne fait
L’autre grande tradition disparue, c’est le déjeuner du dimanche. Pas un simple repas de famille : un repas codifié. Dans les années 1950 à 1980, la fête des pères impliquait un menu précis dans beaucoup de foyers français. Entrée, plat en sauce, fromage, dessert. Le père était servi en premier.
Le gâteau de la fête des pères avait même ses classiques : le saint-honoré ou la tarte aux fraises, selon les régions. Certaines familles sortaient la nappe blanche, celle qu’on réservait aux grandes occasions. Les enfants ne quittaient pas la table avant la fin du repas.
Ce formalisme a fondu en deux générations. Selon un sondage Toluna réalisé en 2023, seuls 38 % des Français organisent encore un repas de famille pour la fête des pères. Près d’un tiers se contente d’un appel téléphonique. Et 12 % avouent tout simplement oublier la date.
Pour ceux qui cherchent encore ce que les papas veulent vraiment, le cadeau a lui aussi changé de nature. Fini le briquet Flaminaire ou la cravate : les pères de 2026 préfèrent une expérience, un moment partagé. Mais cette évolution cache une question plus profonde.
Pourquoi la France a toujours eu du mal avec ses pères
La fête des mères a été instituée par le maréchal Pétain en 1941, puis confirmée par une loi en 1950. Elle bénéficiait d’un soutien politique fort, lié à la natalité et à la reconstruction. La fête des pères, elle, n’a jamais eu ce portage institutionnel.
Aucun président ne l’a jamais célébrée publiquement. Aucun discours officiel ne lui a été consacré. Le père, dans la symbolique républicaine française, est resté longtemps une figure d’autorité silencieuse, pas une figure qu’on célèbre avec des fleurs et des poèmes.

Cette asymétrie se retrouve dans les chiffres. En 2024, les Français ont dépensé en moyenne 58 euros pour la fête des mères, contre 41 euros pour celle des pères. L’écart est stable depuis des années. La fête des pères reste le petit frère un peu négligé du calendrier familial.
Même les hommages publics aux pères restent rares dans les médias français, comparés aux déclarations d’amour maternelles qui inondent les réseaux chaque dernier dimanche de mai. La paternité se célèbre encore en sourdine dans l’Hexagone.
Ces familles qui réinventent la tradition sans le savoir
Pourtant, quelque chose change. Sur TikTok et Instagram, une nouvelle génération de pères documente leur quotidien. Ils cuisinent, ils tressent des cheveux, ils pleurent à la récitation de fin d’année. Le cadeau qui cartonne cette année n’est plus un objet mais un moment : un escape game en duo, un atelier de cuisine père-enfant, une randonnée.
Le poème récité a disparu, mais des parents filment leurs enfants en train de chanter une chanson personnalisée pour papa. Le cendrier en terre cuite n’existe plus, mais les kits « fabrique ton propre savon » ou « crée ta BD » ont pris le relais. Les jeunes parents de 2026 ne reproduisent pas les traditions de leurs grands-parents, ils en inventent d’autres.
Le sociologue Claude Martin, spécialiste de la famille au CNRS, observe que la fête des pères est devenue « une célébration de la relation plus que du statut ». On ne fête plus le chef de famille assis en bout de table. On fête un lien, une complicité, un rôle réinventé.
Reste que Marcel Quercia, l’homme du briquet Flaminaire, aurait probablement du mal à reconnaître ce qu’est devenue sa création. Lui voulait vendre des briquets. Soixante-quatorze ans plus tard, sa petite opération commerciale est devenue un rendez-vous que 88 % des Français connaissent — même si la moitié d’entre eux a oublié d’acheter un cadeau. En matière de dons aux proches, au moins, les papas n’ont pas à déclarer les colliers de nouilles au fisc.