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Deux pays bâtissent chacun une moitié d’un pont de 225 m sur le Rhin à Laufenburg : un signe inversé creuse 54 cm d’écart, corrigés avant l’inauguration

Publié par Ambre Détoit le 01 Nov 2026 à 11:35

Imaginez deux équipes de chantier qui avancent chacune de leur côté d’un fleuve, avec un plan, des calculs et la certitude d’avoir tout vérifié. Elles se retrouvent au milieu, et les deux moitiés du pont ne sont pas à la même hauteur.

C’est exactement ce qui s’est passé sur le Rhin, entre deux villes qui portent le même nom. Et le coupable tient en un tout petit symbole.

Deux villes, un fleuve, un seul nom

Laufenburg, c’est un cas à part. La ville est coupée en deux par le Rhin : une moitié dans le pays de Bade, en Allemagne, l’autre dans le canton d’Argovie, en Suisse. Les deux rives se font face, et la frontière passe au milieu du courant.

Au début des années 2000, les deux communes décident de bâtir un nouveau pont pour les relier. L’ouvrage, la Hochrheinbrücke, mesure 225 m de long et 11,2 m de large. Le chantier se déroule en 2003 et 2004.

Jusque-là, rien d’extraordinaire. Mais un détail technique rôde déjà dans les plans. Et personne, au départ, ne l’ignore.

Pont en construction sur le Rhin à Laufenburg

Le détail que tout le monde connaissait

Quand on parle d’altitude, on a l’impression de parler d’une vérité universelle. Pourtant, c’est une convention. Il faut bien choisir un point de départ, et chaque pays choisit le sien.

La Suisse calcule ses hauteurs à partir du niveau de la mer à Marseille, via un repère installé à Genève, la Pierre du Niton. L’Allemagne, elle, s’appuie sur un système rattaché au niveau d’Amsterdam. Deux mers, deux références, deux zéros différents.

À Laufenburg, la différence entre les deux atteint 27 cm. Les concepteurs le savaient parfaitement et l’avaient intégré à leurs calculs dès la planification. Alors, comment une erreur a-t-elle pu se glisser quand même ?

Le plus qui est devenu un moins

Voilà le cœur de l’histoire. Pour que les deux moitiés se rejoignent, il fallait compenser ces 27 cm. Côté suisse, la culée, c’est-à-dire l’appui du pont sur la rive, devait être surélevée de 27 cm.

Elle a été construite 27 cm plus bas. Un signe inversé dans le calcul, et la correction a joué dans le mauvais sens. Au lieu de s’annuler, les deux écarts se sont additionnés.

Le calcul tient en une ligne : 27 × 2 = 54. Un demi-mètre d’écart entre les deux parties du pont, c’est plus que la hauteur d’une assise de chaise. Et le plus fou, c’est que cette erreur de signe est restée invisible pendant un moment.

Comment l’erreur a été attrapée

Ingénieur inquiet devant deux culées de pont décalées

Deux menuisiers qui mesurent la même étagère, l’un depuis le sol, l’autre depuis le plancher voisin, finissent par s’accorder à condition d’ajuster dans le bon sens. À Laufenburg, l’ajustement a bien eu lieu, mais à l’envers, au-dessus d’un fleuve large d’environ 160 m à cet endroit.

C’est lors d’une inspection, en décembre 2003, que le problème a été repéré. Le chantier n’était pas fini, et c’est ce qui a tout sauvé. L’erreur a pu être corrigée à temps, avant la mise en service.

Le chef de projet global, Beat von Arx, n’a pas cherché à minimiser l’affaire. Reconnaître une faute aussi simple, sur un ouvrage aussi visible, demandait un certain sang-froid. Reste la question que tout le monde se pose : combien a coûté cette bévue ?

Un chantier à 9,8 millions de francs

Le pont a coûté 9,8 millions de francs, selon la fiche allemande de l’ouvrage. Une somme importante, pour un projet partagé entre deux pays, deux administrations et deux façons de compter les mètres.

Ce qui frappe, c’est la rigueur qu’exige une telle collaboration. Chaque côté travaille avec ses propres normes, ses propres plans, ses propres repères. Un seul signe mal placé suffit à tout désaligner.

Les médias suisses ont d’ailleurs surnommé l’épisode la farce du pont du Haut-Rhin, une « Posse » dans le texte original. Un clin d’œil qui en dit long sur la façon dont l’histoire a été reçue, avec plus d’humour que de colère.

Pont achevé sur le Rhin entre Suisse et Allemagne

Ce que le pont raconte vraiment

Au fond, cette anecdote n’est pas une histoire de maladresse. C’est une histoire de conventions. Le niveau de la mer n’existe pas de manière unique : il varie d’un océan à l’autre, d’un port à l’autre, d’un pays à l’autre.

Chaque nation fixe donc son zéro, et tant qu’on reste chez soi, tout va bien. Les ennuis commencent quand deux systèmes se rencontrent sur un même ouvrage. C’est le cas à Laufenburg, et ce n’est sans doute pas le dernier chantier transfrontalier à y être confronté.

Le pont a finalement été inauguré en 2004, avec ses deux moitiés à la bonne hauteur. Un détail qui aurait pu coûter très cher s’est transformé en petite légende de l’ingénierie. Et si vous aimez les histoires où une toute petite erreur change tout, vous aimerez peut-être aussi cette confusion que presque tout le monde fait à la Toussaint.

Pour aller plus loin sur le contexte local, le média régional NFZ et le site seniorweb.ch reviennent sur l’histoire des deux Laufenburg.

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