Pourquoi certains Français font 1 bise et d’autres 4 — la carte qui divise le pays depuis des siècles
C’est le geste qui trouble tous les étrangers qui débarquent en France. La bise, ce rituel quotidien que 67 millions de Français pratiquent sans même y penser, cache une histoire millénaire — et une guerre de clochers qui n’a jamais été résolue.
Car entre le Parisien qui fait deux bises, le Breton qui n’en fait qu’une et le Provençal qui en colle trois voire quatre, personne n’est jamais tombé d’accord. Et le Covid n’a rien arrangé.
Un héritage que même les Romains n’avaient pas prévu
Pour comprendre la bise française, il faut remonter très loin. Dans la Rome antique, le baiser codifiait déjà les relations sociales avec une précision chirurgicale. Les Romains distinguaient trois types de baisers : l’osculum (sur la joue, entre amis), le basium (sur les lèvres, entre proches) et le suavium (le baiser passionné).

L’osculum, le baiser sur la joue, servait de salut officiel entre citoyens de même rang. Ce geste s’est transmis à travers les siècles dans toute l’Europe latine, mais c’est en France qu’il a le mieux survécu. Les peuples germaniques préféraient la poignée de main, ce qui explique pourquoi nos voisins allemands nous regardent encore avec des yeux ronds.
Au Moyen Âge, la bise prend une dimension quasi juridique. Le « baiser de paix » scelle les accords entre seigneurs, les traités entre royaumes. Comme pour d’autres traditions médiévales, le geste a survécu bien après que sa signification d’origine ait disparu.
Pendant la Renaissance, la bise se démocratise. Elle descend de l’aristocratie vers le peuple, perd sa solennité et devient un simple signe de bienvenue. Mais personne ne s’est jamais mis d’accord sur un détail crucial : combien de fois faut-il recommencer ?
La guerre silencieuse entre le Nord et le Sud
Demandez à un Parisien combien de bises il fait. Il répondra deux, sans hésiter, comme si c’était une évidence universelle. Sauf que pour un habitant du Var ou des Bouches-du-Rhône, deux bises, c’est presque impoli — là-bas, on en fait trois.

Et dans certains coins du Nord-Pas-de-Calais ou de la Picardie, c’est quatre. Quatre bises, joue contre joue, même pour dire bonjour au boulanger. Le site collaboratif CombiendeBises.fr, qui a cartographié les pratiques département par département, révèle un patchwork stupéfiant.
La Bretagne occidentale reste le bastion de la bise unique. Un seul smack sur la joue et on passe à autre chose. À l’inverse, certaines zones de la Loire ou de l’Hérault montent à trois, tandis que le quart nord-est du pays tient fermement ses quatre bises.
Les linguistes et ethnologues n’ont jamais trouvé d’explication définitive à cette répartition. L’hypothèse la plus solide repose sur les anciens découpages culturels : pays d’oïl au nord, pays d’oc au sud, avec des poches de résistance locale qui ont chacune figé leur propre norme. Un peu comme pour le nom des repas, qui change aussi selon les régions.
Par quelle joue on commence ? L’autre casse-tête
Si le nombre de bises divise déjà le pays, la joue de départ achève de semer le chaos. Dans l’est et le sud-est de la France, on tend la joue gauche en premier. À Paris et dans le grand Ouest, c’est la joue droite.
Résultat : quand un Lyonnais croise un Nantais, c’est le ballet des têtes qui se cognent. Ce moment gênant, chaque Français l’a vécu au moins une fois. Et il n’existe aucune règle officielle pour trancher, parce que la bise n’a jamais été codifiée par un texte.
D’ailleurs, comme d’autres habitudes typiquement françaises, cette pratique stupéfie les Anglo-Saxons. Dans le monde anglophone, toucher la joue d’un collègue de travail relève quasiment du harcèlement. En France, refuser la bise passe pour de la froideur.
Cette différence culturelle a d’ailleurs alimenté des malentendus diplomatiques mémorables. Des présidents américains ont été filmés esquivant maladroitement la bise de dirigeants français, tandis que des touristes japonais figés de stupeur se faisaient embrasser par leur hôte dès la porte franchie. Mais tout ça, c’était avant qu’un virus ne vienne rebattre les cartes.
2020 : le Covid a-t-il tué la bise française ?
En mars 2020, la bise est devenue du jour au lendemain un geste à risque. Les épidémiologistes ont martelé le message : le contact joue contre joue était un vecteur de transmission idéal. Du jour au lendemain, 67 millions de Français ont dû désapprendre un réflexe vieux de deux millénaires.

Pendant les confinements, les coudes se sont entrechoqués, les poings se sont cognés, les hochements de tête ont remplacé les baisers. Certains sociologues ont même prédit la mort définitive de la bise. Un sondage Ifop de 2021 révélait que 37 % des Français ne souhaitaient pas reprendre cette habitude.
Sauf que la France est la France. Dès la levée des restrictions, la bise est revenue, aussi naturellement que le café après le repas. En 2023, plus de 80 % des Français déclaraient avoir repris le geste, selon un sondage OpinionWay. Le réflexe était trop profondément ancré pour disparaître en deux ans.
Mais le Covid a tout de même changé quelque chose. Une frange de la population — surtout parmi les moins de 30 ans et les cadres urbains — assume désormais de ne plus faire la bise. Le « check » du poing ou la main levée sont devenus des alternatives socialement acceptées, là où elles auraient été perçues comme bizarres avant 2020.
Pourquoi la bise résiste à tout
Si la bise a survécu aux Romains, au Moyen Âge, à la Révolution, aux deux guerres mondiales et au Covid, c’est qu’elle remplit une fonction sociale bien plus profonde qu’un simple bonjour. Les anthropologues parlent de « rituel de réassurance » : en touchant la joue de l’autre, on signale qu’on ne représente pas une menace.
Ce mécanisme existe chez d’autres primates. Les bonobos se touchent le visage pour désamorcer les tensions. Les humains ont simplement habillé ça d’un code culturel. En France, ce code est devenu un marqueur identitaire aussi puissant que la taille de la baguette ou le fameux « bon appétit ».
Et puis il y a l’aspect territorial. Défendre « ses » deux bises face à un partisan des quatre, c’est défendre son coin de France. C’est affirmer que sa région a raison et que les autres font n’importe quoi. Un débat sans fin, sans vainqueur, sans arbitre — et c’est peut-être exactement pour ça qu’il dure depuis si longtemps.
La prochaine fois que vous tendrez la joue à quelqu’un, souvenez-vous : vous reproduisez un geste que des Romains en toge pratiquaient il y a 2 000 ans. Et si vous vous cognez le nez avec votre interlocuteur, consolez-vous : les Français n’ont jamais été doués pour se mettre d’accord sur les détails du quotidien.