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Selon Carl Jung, cette bascule que des millions de personnes vivent après 40 ans n’est pas une crise mais un retour à soi

Publié par Claire le 21 Juin 2026 à 16:30
Femme pensive assise seule sur un banc au coucher du soleil

Carrière, famille, statut social : pendant des décennies, la vie semble suivre un programme clair. Puis quelque chose se déplace. Les ambitions qui portaient le quotidien perdent leur élan, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Carl Jung, psychiatre suisse du XXe siècle, avait un nom pour ce basculement — et surtout, une explication qui change la façon de voir la seconde moitié de l’existence.

Le matin de la vie selon Jung : construire, conquérir, exister

Dans son essai Les Étapes de la vie, Jung comparait l’existence humaine à la course du soleil dans le ciel. Le matin, astre et individu montent ensemble. L’énergie est tournée vers l’extérieur : bâtir un ego, décrocher un diplôme, fonder un foyer, se tailler une place parmi les autres.

Il écrivait que le soleil « se lève de la mer nocturne de l’inconscience et contemple le vaste monde lumineux qui s’étend devant lui ». Cette première phase, expansive et ambitieuse, constitue selon lui le travail nécessaire pour devenir quelqu’un dans le monde.

Beaucoup reconnaîtront ce moteur. La vingtaine et la trentaine sont souvent rythmées par la comparaison sociale : maison, mariage, poste à responsabilité. Chaque étape franchie rassure. Chaque retard inquiète. Le corps, lui aussi, traverse des étapes clés qui rythment une vie entière.

Jung ne condamnait pas cette pulsion. Il la jugeait indispensable. Sans elle, pas de socle, pas de structure psychique solide. Mais il ajoutait une nuance décisive : ce programme a une date d’expiration. Et ceux qui s’accrochent au moteur du matin quand le soleil commence à descendre risquent de courir après un bonheur qui les rend malheureux.

La question n’est pas de savoir si le programme du matin a fonctionné. C’est de comprendre pourquoi il cesse, un jour, de suffire.

L’après-midi de l’existence : quand « plus » ne fonctionne plus

Jung le formulait sans détour dans La Structure et la Dynamique de la psyché : « On ne peut vivre l’après-midi de sa vie selon le programme de son matin ; car ce qui était grand le matin sera peu de chose le soir. » La phrase sonne comme un avertissement. Elle décrit surtout un phénomène que des millions de personnes traversent sans le nommer.

Ce que notre époque appelle « crise de la quarantaine » pourrait bien n’être, sous l’angle jungien, qu’un individu qui tente de maintenir en marche un logiciel devenu obsolète. Plus de réussite, plus de construction, plus d’identité : la réponse automatique du matin. Sauf que la question a changé.

Le psychanalyste jungien Murray Stein, ancien président de l’Association internationale de psychologie analytique, distingue clairement les deux temps. « La première moitié de la vie est consacrée au développement du moi ; la seconde vise à l’intégration de la psyché dans son ensemble », écrit-il. Le mot clé ici est intégration.

Concrètement, cela signifie retrouver les parts de soi-même laissées au bord du chemin pendant l’ascension. Jung parlait d’individuation : un cheminement vers un soi unifié et cohérent. Pas une illumination spectaculaire, mais un lent retour. Stein précise d’ailleurs que « l’individuation complète n’est jamais totalement atteinte ». C’est une direction, pas une destination.

Ce processus rappelle ce que la science observe sur le plan biologique. Le corps accélère son vieillissement à deux âges précis, autour de 44 et 60 ans. Jung, lui, situait la bascule psychique dans la même fenêtre. Coïncidence ou convergence, le tournant du milieu de vie n’est pas qu’une vue de l’esprit.

Reste à comprendre ce que ce « retour à soi » change dans le quotidien — et pourquoi une génération entière peine encore à l’accepter.

Chemin solitaire au crépuscule avec lumière dorée

L’ombre, le soir et ce que la construction a laissé en suspens

La notion même de vieillesse mérite d’être revisitée à travers ce prisme. Stein décrit le travail de la seconde phase comme « une prise de conscience des aspects du Soi qui n’ont pas été admis dans la personnalité durant la première moitié de la vie ». Jung appelait cela l’ombre : tout ce qu’on a refoulé, ignoré ou sacrifié pour entrer dans le moule.

Un cadre dirigeant qui redécouvre le dessin. Une mère de famille qui reprend des études de philosophie à 52 ans. Un entrepreneur qui réalise qu’il aspire désormais à une vie tranquille et ordinaire, avec des horaires fixes et des promenades du soir. Ces basculements ne sont pas des renoncements. Ce sont des retrouvailles.

Jung insistait aussi sur le rapport à la finitude. « Je suis convaincu qu’il est sain de trouver dans la mort un but vers lequel tendre », écrivait-il dans Les Étapes de la vie. Provocant, mais cohérent : sans horizon, l’après-midi perd son sens. Se détourner de cette réalité, selon lui, « prive la seconde moitié de la vie de son sens ».

Pour ceux chez qui « il reste trop de vie inachevée », le risque est de basculer dans la nostalgie ou le regret. Certains témoignages publics rappellent combien ce tournant peut ressembler davantage à un effondrement qu’à une douce transition. Jung ne promettait pas la sérénité. Il proposait une carte.

Une carte imparfaite, philosophique plus que scientifique. Mais une carte qui dit ceci : ce qui monte doit aussi redescendre, et la descente a sa propre grandeur.

Le matin construit. L’après-midi retrouve. Et si la vraie « crise de la quarantaine » n’était rien d’autre que le refus d’admettre que le soleil a passé son zénith ? Pour ceux qui sentent ce tournant arriver, la question n’est pas de savoir quoi faire de plus — mais quoi cesser de fuir.

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