Catherine Deneuve : ce secret qu’elle a mis près de trente ans à révéler
Septembre 2026 : elle revient au Lido, et personne ne voit ce qu’elle porte
Il y a des actrices qu’on croit connaître par cœur. Et puis il y a elle. Le 9 septembre 2026, à 22 heures, salle Corinto, le Lido de Venise découvre Peau d’homme, le nouveau film de Léa Domenach, présenté en clôture des Giornate degli Autori, hors compétition.

Au générique, un nom que le cinéma français traîne comme un totem depuis plus de soixante ans. Catherine Deneuve, 82 ans, y incarne Yolande, une marraine qui détient un secret magique. Un rôle de gardienne de secret. L’ironie est presque trop belle.
Car derrière la silhouette impeccable, les tapis rouges et les premiers rangs de Fashion Week, il y a une femme qui a passé sa vie à ne pas parler. Pas par mépris. Par impossibilité.
Et il y a surtout une date, en juin 1967, qui a coupé sa vie en deux. Ce qu’elle a fini par faire de ce silence, presque trente ans plus tard, personne ne l’avait vu venir. On y arrive. Mais pas tout de suite.
Le film qui ressemble à un fantôme vieux de cinquante-six ans
Reprenons par le commencement, c’est-à-dire par la coïncidence. Peau d’homme est l’adaptation de la bande dessinée d’Hubert et Zanzim parue en 2020, devenue un énorme succès de librairie. L’action se situe aux environs de l’an 1480.
Une princesse, Blanche, qu’on veut marier de force au chef des armées de son père. Une marraine qui sort d’un coffre une peau magique. Une jeune femme qui se glisse dans la peau d’un homme pour approcher son promis incognito. Un conte, donc. Avec des chansons.
Vous voyez où ça va ? En 1970, une autre princesse fuyait un mariage impossible en se dissimulant sous une peau. Le film s’appelait Peau d’Âne, il était signé Jacques Demy, la musique était de Michel Legrand, et il a dépassé les deux millions d’entrées.

Cinquante-six ans plus tard, la princesse d’hier tend la peau magique à une autre. Elle a troqué la couronne contre le rôle de la marraine. Le cinéma a parfois des manières d’écrire qu’aucun scénariste n’oserait.
Le film dure 104 minutes, la musique est signée Bryce Dessner, et la sortie française est annoncée pour le 27 janvier 2027. À ses côtés, Karin Viard en reine Bertille, la chanteuse Pomme — Claire Pommet à l’état civil — en princesse Blanche, et Eddy de Pretto en frère fanatique.
Mais pour comprendre pourquoi cette femme-là, dans ce rôle-là, en 2026, on doit remonter très loin. Jusqu’à un appartement parisien où vivaient quatre sœurs. Et où, pendant longtemps, une seule voulait devenir actrice.
Quatre filles, deux comédiens, et une seule vocation
Elle n’est pas née Deneuve. Elle est née Catherine Fabienne Dorléac, le 22 octobre 1943, dans le 17e arrondissement de Paris, à la cité des Fleurs. Une enfance ensuite boulevard Murat, dans le 16e, et le lycée Jean-de-La-Fontaine juste à côté.
Le père, Maurice Dorléac, est comédien de théâtre et de cinéma, et directeur de doublage chez Paramount. La mère, Renée Simonot — Deneuve de son vrai nom, Simonot n’étant qu’un nom de scène — a été pensionnaire du théâtre de l’Odéon. Chez les Dorléac, jouer n’est pas un rêve : c’est le métier des parents.
Quatre filles. Danielle, née en 1936. Françoise, née le 21 mars 1942. Catherine, l’année suivante. Puis Sylvie, en décembre 1946. Deux d’entre elles deviendront actrices sous les projecteurs, et le monde entier confondra leurs destins.
Gamines, Catherine et Françoise doublent déjà des voix d’enfants dans les films de la Paramount. À treize ans, Catherine décroche une figuration dans Les Collégiennes, comédie dramatique d’André Hunebelle sortie en 1957. Rien de plus qu’un amusement.

Trois ans plus tard, c’est Françoise qui la traîne à des essais pour jouer sa cadette dans Les portes claquent. Jacques Poitrenaud l’engage. Et elle, franchement, s’en fiche un peu.
Elle l’a dit plus tard, sans détour : « Ma sœur, elle, avait fait le conservatoire, elle faisait du théâtre et pour moi, c’était elle l’actrice. Je l’ai accompagnée parce que ça m’amusait de jouer sa sœur dans un film, mais je ne pensais vraiment pas à continuer. Ça ne m’attirait pas. »
Pour ne pas qu’on les confonde, elle prend le nom de sa mère. Deneuve. Un pseudonyme qui deviendra une marque mondiale, et dont elle dira pourtant, des décennies plus tard : « Il n’y a rien à faire, Deneuve ne sera jamais mon nom. C’est mon nom d’actrice. »
Blonde par hasard, star par effraction
1960 : Mel Ferrer lui trouve un air d’Audrey Hepburn — son épouse — et la fait engager sur L’Homme à femmes, aux côtés de Danielle Darrieux. La journaliste France Roche note alors qu’elle est « jolie, si jolie, sans avoir l’air de le savoir ».
1961 : pour Les Parisiennes de Marc Allégret, elle donne la réplique à Johnny Hallyday. Elle est brune de naissance. Pour le tournage, elle passe au blond. Elle ne reviendra jamais en arrière, et ce blond-là va structurer l’image d’une vie entière.
Sur le même plateau, elle croise un homme de quinze ans son aîné : Roger Vadim, réalisateur, scénariste, faiseur de stars. La liaison démarre en 1961. Dans la presse, l’agacement d’une certaine Brigitte Bardot, précédente compagne du réalisateur, ne passe pas inaperçu.
L’histoire durera jusqu’en 1964. Elle lui apportera une notoriété immédiate — et un malentendu tenace : on la regarde comme une personnalité publique bien plus que comme une actrice.

En 1963 naît leur fils, Christian Vadim. La même année, le réalisateur lui offre son premier grand rôle dans Le Vice et la Vertu, film qui croise l’univers du marquis de Sade et le nazisme.
À ce stade, elle est une jeune femme blonde dont on parle. Pas encore une actrice qu’on regarde. Il va falloir un homme, un seul, pour que ça bascule.
L’homme qui l’a vraiment regardée
Dès 1961, Jacques Demy la choisit pour le premier rôle des Parapluies de Cherbourg. Problème : elle est enceinte. Le réalisateur ne cherche pas de remplaçante. Il repousse le tournage de deux ans. Ça ne s’invente pas, une confiance pareille.
Le film est entièrement chanté. Demy voulait un « opéra populaire ». Michel Legrand écrit la musique. Elle joue Geneviève, vendeuse de parapluies, enceinte d’un garagiste parti en Algérie, poussée par sa mère à épouser un riche bijoutier.
Cannes 1964 : accueil triomphal, Palme d’or. En quelques jours, la « petite blonde de Vadim » devient une actrice de cinéma. Elle en parlera toute sa vie comme d’une naissance.
Ses mots sur Demy sont d’ailleurs déchirants de simplicité : « Jacques Demy est le premier metteur en scène qui m’ait vraiment regardée, vue. » Il lui a donné, dit-elle, le sentiment d’être unique et d’avoir été choisie parce qu’elle était différente.
Sur ce tournage, elle croise aussi un jeune réalisateur franco-polonais qui vient de signer Le Couteau dans l’eau. Elle le trouve « fascinant », avec « ce regard très intense ». Elle refuse pourtant son premier projet : un rôle d’idiote, très peu pour elle.

Il revient à la charge avec un scénario coécrit avec Gérard Brach. Ce sera Répulsion, tourné à Londres, où elle incarne une jeune femme que la répugnance envers la sexualité mène au meurtre. Ours d’argent à Berlin en 1965, et un New York Times qui juge sa performance « tout simplement splendide ».
Un mariage en robe noire avec Mick Jagger pour témoin
Londres, 1965. Deux ans après la naissance de Christian, elle rencontre le photographe britannique David Bailey. Quelques semaines plus tard seulement, ils se marient en Angleterre. Oui, quelques semaines.
Les témoins ? Mick Jagger, grand ami du photographe, et Françoise Dorléac, sa sœur. Et elle, qui refuse la robe blanche, dit « oui » en petite robe noire, selon le récit de Purepeople. À 21 ans, elle écrit déjà sa légende à contretemps.
Deux ans plus tard, le divorce tombe, à la surprise générale. Elle-même n’a jamais vraiment su l’expliquer, comme elle le confiait dix ans après au Soir illustré, cité par Purepeople : « Je suis incapable d’expliquer ce qui m’a pris lorsque j’ai épousé, à Londres en 1965, le photographe David Bailey. »
Et d’ajouter, dans la même confidence : « Je n’ai pas tardé, il est vrai, à demander le divorce. Mais ce mariage, pourquoi ? Ce ne fut pas un « gag », comme je l’ai entendu dire. »
Né en 1938, Bailey restera l’unique mari de sa vie. Photographe majeur, passé par le Vogue britannique et les Rolling Stones, il sera fait officier de l’Ordre de l’Empire britannique en 2001 et recevra la médaille de la Royal Photographic Society en 2005.
Elle, elle ne se remariera jamais. Jamais. Ceux qui cherchent la clé de cette actrice-là devraient peut-être commencer par là : elle n’a jamais laissé personne écrire sa vie à sa place.

1967 : l’année la plus lumineuse, juste avant le noir
Il faut s’arrêter sur 1967, parce que c’est l’année où tout arrive. Le meilleur et le pire. Dans cet ordre, à quelques semaines d’écart.
En début d’année sortent Les Demoiselles de Rochefort, deuxième film musical de Demy. Deux sœurs jumelles, professeurs de danse et de musique, qui rêvent de monter à Paris. Face à elles : Gene Kelly, George Chakiris, Danielle Darrieux.
Les deux sœurs jumelles, à l’écran, sont deux sœurs à la ville. Catherine et Françoise, ensemble, en couleurs, en chansons, en ombrelles. Le film est aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre de l’histoire du cinéma.
Et pour elles deux, ce tournage a été bien plus qu’un tournage. « J’ai un souvenir extraordinaire de ce tournage, surtout à cause de Françoise », racontera-t-elle. « Les Demoiselles ont beaucoup contribué à nous rapprocher physiquement. »
Elle explique qu’elles vivaient dans des univers différents, qu’elles se téléphonaient sans passer beaucoup de temps ensemble, et que le film de Demy les a permis de se retrouver. Jouer des jumelles les avait replongées dans l’atmosphère de leur adolescence.
La même année sort Belle de jour, de Luis Buñuel, d’après Joseph Kessel : une jeune bourgeoise apparemment frigide qui se prostitue l’après-midi. D’abord interdit par la censure française, puis autorisé au prix de coupures, le film dépassera les deux millions de spectateurs et décrochera le Lion d’or à Venise.
Elle avait vingt-trois ans, et elle le savait : « pour tout le monde, j’étais la jeune fille romantique des Parapluies de Cherbourg ». Elle venait de tout faire exploser. Et le 26 juin, sa vie a explosé aussi.

Le 26 juin 1967, une voiture file vers l’aéroport de Nice
Ce jour-là, Françoise Dorléac doit prendre un avion. Elle est attendue à Londres pour la projection du film de Jacques Demy. Elle part en voiture de Saint-Tropez pour rejoindre l’aéroport de Nice.
Selon le récit de Purepeople, elle roule trop vite, la voiture dérape, percute un poteau électrique à pleine vitesse, et le véhicule s’embrase. La jeune femme meurt brûlée vive. Elle avait 25 ans.
Vingt-cinq ans. Une carrière qui commençait à peine à décoller. Une sœur qui venait tout juste, après des années de vies parallèles, de redevenir une sœur pour de vrai. Le timing est d’une cruauté qu’aucun scénario n’oserait.
Chez les Dorléac, le monde s’arrête. Catherine l’a raconté à Psychologies Magazine, dans des confidences reprises par Purepeople : « C’était un sujet tabou dans ma famille. Le jour de sa mort, une chape de plomb s’est abattue sur nous, et parler d’elle est devenu impossible, malheureusement. »
Une chape de plomb. Retenez l’image, parce que c’est exactement ce qui va durer des décennies. Et parce que la benjamine-devenue-pilier va s’y installer sans jamais demander d’aide.
Elle a expliqué, dans la même interview, qu’elle avait eu l’impression de devoir « prendre le pouvoir » face à ses parents et à ses autres sœurs. Pas frontalement. Indirectement. « J’étais là pour tenir », résume-t-elle. « J’étais un petit pilier. »
Le tournage qu’elle a traversé « dans un véritable état d’anesthésie »

Quelques semaines après le drame, un plateau l’attend : Benjamin ou les Mémoires d’un puceau, de Michel Deville. Une comédie. Une comédie, oui. Vous avez bien lu.
Elle y va. Et ce qu’elle en dira plus tard donne le vertige : elle a tourné « dans un véritable état d’anesthésie, en prenant beaucoup de calmants sans doute. Je ne sais pas vraiment comment j’ai pu. »
Elle raconte avoir senti, d’une certaine façon, que le film l’aiderait à survivre. « J’étais tellement détruite, je souffrais tant, que là au moins, j’avais l’impression que je serais entourée, que j’étais contrainte de faire des choses. »
Et cette phrase-là, terrible : si elle n’avait pas été obligée de se lever, de parler, d’accomplir certains gestes, elle ne sait pas dans quoi elle aurait sombré. « Tout valait mieux que de rester seule. »
La perte de sa sœur, elle l’a qualifiée de « déchirure la plus importante » de sa vie. Une déchirure dont elle ne parlera pas. Pendant des années. Puis des décennies.
Ce qui suit — la carrière la plus spectaculaire du cinéma français — s’est donc entièrement construit par-dessus ce silence-là. Et il faudra un moment très précis, des années plus tard, pour qu’il se fissure.
Buñuel, Truffaut, Demy : les maîtres et la femme au secret
Les années 1970 la voient enchaîner. Tristana, chez Buñuel, en 1970 : l’histoire d’une jeune femme recueillie par un notable de Tolède, qui finit aigrie, malade, amputée d’une jambe. Elle en gardera un souvenir bien plus doux que celui de Belle de jour.

La même année, retour chez Demy pour Peau d’Âne. Une princesse qui fuit un mariage avec son propre père en se cachant sous une peau de bête. Plus de deux millions d’entrées, un film culte, et une phrase d’elle qui éclaire tout : elle y a retrouvé « les émotions de [sa] lecture d’enfance ».
Chez Truffaut, c’est encore autre chose. Le réalisateur ne s’est jamais caché de ce qui l’aimantait chez elle : « Ce que j’aime en elle, c’est son mystère. Elle se prête admirablement aux rôles qui comportent un secret, une double vie. »
Il ajoutait qu’elle donne l’impression de dissimuler « un grand nombre de pensées secrètes qui se laissent deviner à l’arrière-plan ». Le cinéaste avait vu, en une rencontre, ce que la presse chercherait pendant cinquante ans.
En 1980, il lui offre Le Dernier Métro. Plus de trois millions de spectateurs, dix César, dont celui de la meilleure actrice pour elle. C’est là aussi qu’elle rencontre son partenaire favori, Gérard Depardieu.
De leur duo est née une des plus belles formules du cinéma français. Lui : « Catherine est l’homme que j’aurais voulu être. » Elle, en réponse : « Gérard est la femme que j’aurais voulu être. »
Un Italien, une fille, et une histoire qui ne tient pas
Revenons en 1970. Nadine Trintignant lui propose Ça n’arrive qu’aux autres, film inspiré par la mort de sa propre fille, âgée de neuf mois. Pour lui donner la réplique, Catherine suggère un acteur italien que Roman Polanski vient de lui présenter : Marcello Mastroianni.
Elle devient sa compagne au cours du tournage. Certains accusent alors le film d’être « indécent ». Elle monte publiquement au créneau pour défendre la réalisatrice : Nadine, dit-elle, raconte « quelque chose de très cruel, la chose la plus injuste qui puisse arriver ».

En 1972, enceinte de leur fille Chiara, elle accepte un second rôle dans Un flic de Jean-Pierre Melville — surtout pour faire connaissance avec le cinéaste en vue d’un projet commun. La mort de Melville en 1973 l’empêchera de voir le jour.
Avec Mastroianni, elle tourne Liza de Marco Ferreri, puis Touche pas à la femme blanche ! en 1974, transposition loufoque de la bataille de Little Big Horn dans les Halles en pleine démolition. C’est après ce film qu’ils se séparent.
Deux enfants, deux pères, aucun mari. Elle ne s’est jamais expliquée davantage, et c’est précisément ce qui rend la presse people folle depuis un demi-siècle. Le vide, chez elle, n’est jamais un oubli. C’est une décision.
Quand son visage est devenu celui de la République
1985. Un sondage désigne la plus belle femme de France. C’est elle. On lui propose alors de prêter ses traits à Marianne, dans toutes les mairies du pays.
Elle accepte, et sa justification vaut tous les discours : « J’ai toujours résisté à la momification. À l’exception du buste de Marianne : j’ai trouvé ça sympathique car c’était un sondage populaire et puis la République, c’est important pour moi. »
Détail que peu de gens connaissent : les droits qui lui sont dus au titre de la représentation de son image, elle les fait reverser à Amnesty International. Pas de communiqué, pas d’opération de com’.
Cette décennie-là, elle refuse d’ailleurs à la chaîne. Des projets avortés avec Jean-Luc Godard, avec Maurice Pialat, une comédie de Jean-Paul Rappeneau qu’elle devait partager avec Isabelle Adjani. Rien ne se fait.

Sur ses réticences avec les cinéastes qui rêvaient de la « déglamouriser », elle a eu cette réplique sèche à propos de Claude Lelouch : « Il voulait un peu casser mon image. C’est ça le problème, ils veulent tous casser votre image. »
Indochine, l’Oscar et le « trésor national »
Au début des années 1990, elle tombe sur un scénario écrit pour elle : Indochine, de Régis Wargnier. Une fresque financée et bâtie sur sa seule présence. Elle y dirige d’une main de fer une plantation d’hévéas dans les années 1930.
Budget : 120 millions de francs. Trois mois de tournage entre Hanoï et Penang. Elle en parlera comme d’« une aventure vraiment formidable, humainement, professionnellement, sentimentalement ».
Sortie en 1992, le film dépasse les trois millions d’entrées en France et devient un succès mondial. Elle décroche son deuxième César de la meilleure actrice — et une nomination à l’Oscar, chose que très peu d’actrices françaises ont obtenue.
Le magazine Vanity Fair la qualifie carrément de « trésor national français ». La voilà passée du statut de star à celui de monument. Un monument, ça ne pleure pas en public.
En 1993, elle retrouve André Téchiné pour Ma saison préférée, l’histoire d’un frère et d’une sœur au moment où leur mère perd la raison. Plus d’un million d’entrées, une presse conquise à Cannes, une septième nomination au César.
Un frère et une sœur, une famille qui se déchire autour d’un deuil annoncé. Trois ans plus tard, quelque chose allait céder. Mais on n’y est pas encore.

L’AVC qu’elle a eu sur un plateau, dans un hôpital
Faisons un bond. Le 5 novembre 2019, elle tourne De son vivant, d’Emmanuelle Bercot, face à Benoît Magimel. Ce jour-là, elle s’effondre. Accident vasculaire cérébral.
Coup de chance invraisemblable : l’équipe tournait précisément à l’hôpital de Garges-lès-Gonesse. La prise en charge est immédiate. L’AVC est ischémique, aux effets réversibles : pas de séquelles, mais repos obligatoire.
Le tournage s’interrompt totalement le 25 novembre 2019. Il ne reprendra que le 6 juillet 2020, retardé par la convalescence puis par la pandémie. La réalisatrice, citée par Le Parisien, était catégorique : « Je n’aurais pas remplacé Catherine Deneuve. »
Le film sort le 24 novembre 2021. Quelques jours plus tôt, le 16 novembre, elle en parle sur le plateau de Quotidien avec une image saisissante : « C’était comme un coup de foudre, quelque chose qui vous frappe très violemment. »
Et d’ajouter, avec ce détachement qui n’appartient qu’à elle : « C’est un truc violent et moi j’ai eu une chance formidable parce que c’était violent, rapide et court. C’était un jour où on tournait dans un hôpital. »
Un « problème de santé assez léger », résume-t-elle finalement. Trois mots qui en disent long sur une femme qui, toute sa vie, a minimisé ce qui la touchait vraiment.
Janvier 2018 : la tribune qui l’a mise au ban

Il y a aussi les tempêtes qu’elle a déclenchées elle-même. Le 9 janvier 2018, Le Monde publie une tribune défendant « la liberté d’importuner » des hommes, jugée « indispensable à la liberté sexuelle ». Son nom est en tête des signataires.
Le texte a été rédigé par Sarah Chiche, Catherine Millet, Catherine Robbe-Grillet, Peggy Sastre et Abnousse Shalmani. L’incendie est immédiat : militantes féministes, mais aussi des politiques comme François Bayrou et l’ancienne ministre des Droits des femmes Laurence Rossignol.
Pire : en Italie, Silvio Berlusconi salue le texte. Un soutien dont elle ne veut à aucun prix.
Le 14 janvier, elle publie une lettre dans Libération. Elle assume sa signature, mais règle leur compte à ceux qui l’applaudissent : elle écrit qu’elle n’est pas dupe et que les conservateurs, racistes et traditionalistes « n’auront ni [sa] gratitude ni [son] amitié, bien au contraire ».
Elle prend aussi ses distances avec certaines cosignataires : « Dire sur une chaîne de télé qu’on peut jouir lors d’un viol est pire qu’un crachat au visage de toutes celles qui ont subi ce crime. »
Et elle finit par ces mots : « Je salue fraternellement toutes les victimes d’actes odieux qui ont pu se sentir agressées par cette tribune parue dans le Monde, c’est à elles et à elles seules que je présente mes excuses. » Le lendemain, elle était attendue à Angers, au festival Premiers Plans, dont elle présidait le jury.
Alors, ce silence de près de trente ans ?
Reprenons le fil. Juin 1967 : la voiture, le poteau, les flammes. Puis, chez les Dorléac, la chape de plomb. Parler d’elle « est devenu impossible », a-t-elle dit.

Pendant tout ce temps, elle tourne avec Buñuel, Truffaut, Téchiné, elle devient Marianne, elle rafle des César, elle est nommée à l’Oscar. Et elle ne dit rien. Rien de public, en tout cas, sur la sœur qui riait à ses côtés dans Les Demoiselles de Rochefort.
Puis vient 1996. Et cette année-là, pour la première fois, Catherine Deneuve accepte d’évoquer publiquement le souvenir de Françoise Dorléac. Deux objets naissent de cette décision : un documentaire réalisé par Anne Andreu, et un livre coécrit avec Patrick Modiano. Tous les deux portent le même titre : Elle s’appelait Françoise.
Près de trente ans. C’est le temps qu’il lui aura fallu pour transformer le silence en mots. Le silence, chez elle, n’a pas été une absence de deuil : il a été la forme la plus longue et la plus tenace de ce deuil.
Sa propre explication est bouleversante de simplicité. « C’est vrai que j’aurais pu le faire avant mais… il faut croire que je n’étais pas prête. Vous ne savez pas pourquoi un jour il devient possible de parler, c’est comme ça. »
Elle a dit avoir accepté d’abord parce qu’elle avait une grande confiance en la réalisatrice, ensuite parce qu’elle a ressenti à ce moment-là la nécessité de redonner à sa sœur plus de place dans l’esprit du public.
Et puis il y a les autres. Ceux qu’elle ne connaît pas. « J’ai pensé aussi à tous ceux qui vivent le deuil, d’un enfant, d’un frère, d’une sœur. J’ai ressenti le besoin de faire savoir l’arrachement que cela représente. » Jamais de psychologue, a-t-elle précisé : « J’ai parlé à mes amis les plus intimes. »
Ce que ça a changé, et ce qu’elle en dit aujourd’hui
Depuis, la parole n’est plus verrouillée — elle reste rare, mais elle existe. Et ce qu’elle en dit désormais a changé de nature : ce n’est plus une plaie, c’est une présence.

« J’ai l’impression que ma sœur est bien présente dans notre époque, on parle d’elle, on la connaît, c’est très étonnant ! », confiait-elle dans les propos repris par Purepeople. Elle y ajoutait que sa sœur ne peut pas être démodée, et qu’il suffit de la voir dans ses interviews ou ses films.
La famille, elle, a continué de se réduire autour d’elle. Sa mère, Renée Dorléac, née au Havre le 10 septembre 1911, voix française d’Olivia de Havilland, de Judy Garland ou d’Esther Williams, s’est éteinte à Paris le 11 juillet 2021, à l’âge de 109 ans.
Son père, Maurice Dorléac, était mort en 1979. L’inhumation de sa mère a eu lieu dans le caveau familial, ont précisé ses filles et ses petits-enfants dans l’annonce relayée par la presse.
Et la vie continue, avec une discipline presque désarmante. Interrogée par le site beauté Into the Gloss, elle a lâché son fameux rituel : « Tous les matins, je bois du jus de citron. Ce n’est pas vraiment nettoyant, mais je trouve que c’est très bon pour la peau et le blanc des yeux. »
Sa philosophie tient en une réplique, toujours au même média : « Moins c’est mieux, et plus on vieillit, mieux c’est. » On peut l’entendre comme un conseil de maquillage. On peut aussi l’entendre autrement.
Reste le film. Peau d’homme, projeté à Venise les 9 et 11 septembre 2026, jugé « fragile mais charmant » par Ouest-France, qui salue une Pomme « parfaitement castée » et un conte « profondément charmant » malgré quelques chutes de rythme.
Sortie française annoncée le 27 janvier 2027. À 82 ans, elle y joue la marraine qui détient la peau magique — celle qui permet de devenir quelqu’un d’autre le temps d’un secret. Certains rôles ne s’écrivent pas. Ils se méritent.