Charlotte Gainsbourg dévoile enfin ce que son père gardait dans sa maison depuis des années
Elle a 55 ans, un appareil photo et une adresse que toute la France connaît par cœur : le 5 bis rue de Verneuil, à Paris. C’est la maison où Serge Gainsbourg a vécu, composé, aimé, et où il est mort. Pour Vogue France, sa fille Charlotte Gainsbourg a accepté de présenter des photographies très particulières, prises dans cette demeure juste avant qu’elle ne devienne un musée.

Sur ces images, rien ne bouge : des objets, des recoins, des détails d’une maison restée figée dans le temps. Vous pensez avoir tout vu de l’antre de Gainsbourg ? Attendez, car ce que Charlotte a dit en les montrant n’a rien d’un commentaire de visite guidée.
Pendant des années, cette maison a été l’un des derniers endroits qui lui appartenaient encore vraiment. C’était son refuge, son secret, sa planque. Et ce refuge, elle l’a donné au public. Ce qu’elle a fini par avouer sur ce sacrifice compte parmi ses confidences les plus intimes.
Pour mesurer le poids de ses mots, il faut remonter le fil : une maison achetée l’année d’un scandale planétaire, deux petites filles terrorisées la nuit, un deuil vécu comme personne. Puis trente ans de silence, une bataille judiciaire et une femme qui finit par ne plus franchir le seuil. Accrochez-vous.
Une maison achetée l’année du scandale
Tout commence en 1969. Cette année-là, Serge Gainsbourg achète la maison du 5 bis rue de Verneuil, dans le 7e arrondissement. C’est aussi l’année où il enregistre « Je t’aime… moi non plus » avec Jane Birkin. Le morceau qui fera scandale et la maison qui deviendra un mythe naissent donc la même année.
L’ironie ne s’arrête pas là. Selon l’AFP, citée par Purepeople, Gainsbourg broyait du noir en emménageant, car Brigitte Bardot venait de le quitter. C’est pourtant avec elle qu’il avait fait la toute première visite de la maison. Le lieu de la grande histoire Birkin-Gainsbourg a donc d’abord été visité avec une autre femme.
Le décor, lui, ne laisse aucune place à la demi-mesure. Dans la pièce principale, qui lui servait de bureau et de salle de musique, le sol est dallé de noir et blanc et les murs sont tendus de tissu noir. « Le noir comme la rigueur absolue », expliquait Gainsbourg lui-même. Un choix de teinte « emprunté à Dali », selon ELLE Décoration, relayé par Purepeople.
Et la couleur, dans tout ça ? Quelques touches de rouge, que le maître des lieux décrivait comme « des petites taches de sang ». Tout est dit. Gainsbourg ne savait d’ailleurs pas lui-même comment nommer son logis (« musée », « bordel »…) et parlait carrément de sa « maison-musée ».
Le mot est presque prophétique. Car cette petite maison d’environ 130 mètres carrés va accumuler au fil des années quelque 25 000 objets : disques d’or, meubles anciens, paquets de cigarettes, araignées encadrées, instruments chirurgicaux, insignes de police, et le piano Steinway sur lequel il composait. Un inventaire qui donne le vertige.
Gainsbourg et Jane Birkin y vivent jusqu’à leur séparation, en 1980. Mais lui ne quittera jamais la rue de Verneuil. Pendant 22 ans, de 1969 à sa mort, ce sera son antre. Et pour une petite fille née en 1971, ce sera bien plus qu’une simple adresse.
Les terreurs nocturnes de deux petites sœurs

Imaginez grandir là-dedans : les murs noirs, les objets partout, les œuvres accrochées dans tous les coins. Pour Charlotte et sa grande sœur Kate Barry, la maison n’était pas seulement fascinante. Elle était parfois franchement effrayante.
Il y avait d’abord la chambre des parents, ce « sanctuaire intimidant » recouvert d’une tapisserie persane représentant des scènes de torture. Pas vraiment l’ambiance d’une chambre familiale. Et dans le salon, une autre trouvaille de Gainsbourg concentrait toutes les peurs des petites : un écorché en carton bouilli.
La suite, Charlotte l’a racontée elle-même à M, le magazine du Monde, avec un humour désarmant. « La nuit, avec Kate, on préférait pisser par la lucarne de notre chambre plutôt que de passer devant ce salon terrifiant. » L’image fait sourire, et elle dit tout de l’étrangeté de cette enfance.
Après la séparation de ses parents, la maison change de visage. « Quand mes parents se sont séparés, j’allais rue de Verneuil les week-ends, mon père était célibataire, puis il y a eu Bambou », se souvenait-elle en 2017 dans La Parisienne. Elle évoquait aussi la nursery, où les enfants s’amusaient.
La complicité entre le père et la fille se voit aussi en public. Le 23 février 1986, Charlotte triomphe aux César pour L’Effrontée, et les photos de la cérémonie la montrent aux côtés de son père. Ce soir-là, le père et la fille posent côte à côte.

Des amis du chanteur se souviennent eux aussi de cette petite fille au milieu du chaos. Eddy Mitchell, qui allait souvent rue de Verneuil, le racontait au Parisien en 2023 : « Je me souviens de Charlotte toute petite, de son bull-terrier. » Il évoquait aussi les verres au Galant Verre, le restaurant d’en face.
D’après Mitchell, Gainsbourg buvait du pastis, et c’est lui qui lui avait fait découvrir le bourbon. « Il mélangeait parfois les deux », lâchait-il. Dans la maison, pourtant, l’homme des excès imposait aux enfants une discipline que peu de gens soupçonnent.
Le règlement de Serge… et la menace venue du dehors
Papa cool ? Pas vraiment, à en croire Jane Birkin, qui a décrit dans Paris Match un père « strict, de la manière la plus victorienne possible ». « Les filles devaient être polies, se tenir droites sur leur chaise, ne pas poser les coudes sur la table, ne pas croiser la fourchette et le couteau », détaillait-elle. Avant d’ajouter qu’il était aussi « le père le plus déconneur qu’on puisse avoir ».
Pour Jane, vivre rue de Verneuil, c’était « comme vivre dans une galerie d’art ». Les filles avaient une toute petite chambre, et faute de place, on filait jouer aux Tuileries. Elle a fini par s’offrir une maison en Normandie, où la famille allait le plus souvent possible « pour ne pas subir le règlement de Serge ! ».
Mais en 1987, le danger vient de l’extérieur. Le réalisateur Olivier Marchal, alors inspecteur de police, l’a raconté dans L’Incorrect, selon des propos rapportés par Le Point et Paris Match Belgique. Des gardiens en faction se font braquer par des hommes qui veulent leurs uniformes. Lors de la perquisition, les policiers découvrent un plan qui va de la rue de Verneuil à l’école de Charlotte.
Selon ce récit, les malfaiteurs comptaient se déguiser en policiers pour faire semblant d’arrêter l’adolescente, alors âgée de 16 ans, la faire monter en voiture et réclamer une rançon de plusieurs millions à son père. Ils ont été arrêtés avant de passer à l’acte. Charlotte a échappé au pire.
Marchal n’a pas oublié la réaction de Gainsbourg. « Serge a déboulé chez nous, fou de rage », se souvient-il. Le chanteur déambulait dans les bureaux « avec son double Ricard, et un sifflet à la bouche, qu’il avait piqué à un gardien ». Gainsbourg et la police, une drôle d’histoire, et ce n’est pas la dernière fois qu’elle croisera la nôtre.
2 mars 1991 : la nuit où tout bascule
Le 2 mars 1991, Serge Gainsbourg meurt chez lui, rue de Verneuil, foudroyé par une crise cardiaque à 62 ans. La France perd l’homme à la tête de chou. Charlotte, elle, perd son père. Elle n’a que 19 ans.
Ce qui s’est passé ensuite, elle l’a longtemps gardé pour elle, avant de le confier à Télérama avec des mots d’une rare crudité. « Le souvenir d’un moment qui m’a semblé durer des mois où je suis restée à ses côtés, collée à son corps froid. » Avec Bambou et sa sœur Kate, elles sont restées sur le lit, incapables de se séparer de lui.
« J’étais encore comme une enfant, avec tout ce que cela avait de déraisonnable », poursuivait-elle. Puis cette phrase, qui glace autant qu’elle bouleverse : « On ne reste pas allongé à côté d’un mort pendant plusieurs jours, moi je l’ai fait, et personne ne m’en a empêchée. »
Il lui a fallu des décennies pour transformer ce moment en musique. En 2017, sur l’album Rest, la chanson Lying with You raconte cette scène. Le clip a été tourné dans le grand salon aux murs noirs de la rue de Verneuil, là même où tout s’était arrêté.
« Y faire entrer une équipe de tournage était bizarre, j’avais tellement pour habitude d’y venir seule », expliquait-elle. Seule : le mot revient sans cesse quand elle parle de cette maison. Car après 1991, le 5 bis n’est plus un lieu de vie. C’est devenu son sanctuaire à elle.
Depuis la mort de son père, rien n’a bougé, ni la chambre où il s’est éteint ni le reste de la maison. Tout est conservé tel quel depuis le 2 mars 1991. Et pendant plus de trente ans, elle sera quasiment la seule à en détenir les clés.
Trente ans de silence derrière une façade taguée

Après la mort de Gainsbourg, Charlotte achète la maison. « Quand j’ai acheté la maison après sa mort, je voulais respecter ses volontés. J’avais lu qu’il avait envie qu’elle devienne un musée », a-t-elle raconté. Détail troublant : « Il n’a pas rédigé de testament. » Elle se donne donc une mission, sans mode d’emploi.
Gainsbourg laissait quatre enfants, nés de trois femmes : Natacha, Paul, Charlotte et Lucien. « Mon père nous a laissé dans un flou total », expliquait Charlotte au Parisien en 2018. « C’est ce qu’il voulait : après moi, le déluge. » Elle avait 19 ans, son petit frère Lulu en avait cinq, et les demandes arrivaient de partout.
Pas de guerre d’héritage pour autant : les quatre enfants gèrent ensemble le droit moral, et il n’y a « pas eu d’embrouille ». La maison, elle, n’intéressait qu’une seule personne. « Moi, j’ai voulu racheter la maison rue de Verneuil. Les autres n’avaient pas envie et on peut les comprendre », racontait-elle.
Dehors, la façade devient un mur d’expression, où les messages d’amour et les graffitis en hommage au musicien s’accumulent sans fin. Les fans viennent en pèlerinage. Mais derrière la porte, personne n’entre, ou presque.
Car à l’intérieur, Charlotte vient vivre son chagrin en secret. « À la mort de mon père, j’y allais pour broyer du noir. Je m’autorisais toute la tristesse possible », a-t-elle confié à Madame Figaro. Elle y passait des heures, de jour comme de nuit, seule, sans personne pour lui dire qu’il fallait qu’elle se reprenne.
Le paradoxe est saisissant. Une jeune femme scrutée par tout un pays, fille de deux icônes, trouve refuge là où tout s’est arrêté. L’endroit où son père est mort devient le seul où elle peut pleurer sans témoin. Un huis clos que personne ne soupçonne.
Le jour où Yvan Attal a dit non

En 2017, dans La Parisienne, elle décrivait encore ce rapport ambivalent. « Depuis mes 19 ans, ce lieu n’a pas bougé. Tout est resté tel quel. Il a un aspect fantomatique mais, d’un autre côté, c’est un climat dont j’ai besoin. » Un besoin, pas une habitude : la nuance est énorme.
« Je n’y vais pas souvent car ce n’est pas un lieu neutre, il faut avoir le courage de le subir un peu. Mais j’y vais », ajoutait-elle. Le subir : voilà le mot qu’elle choisissait alors. Et pourtant, une autre idée avait déjà germé, beaucoup plus radicale.
Avant le musée, il y a eu un autre projet, beaucoup plus intime. À un moment, Charlotte a envisagé de s’installer elle-même au 5 bis. « À un moment j’ai eu des soucis d’argent et j’ai pensé vendre notre maison avec Yvan et venir au 5 bis », racontait-elle au Parisien.
La réaction de son compagnon, Yvan Attal, est entrée dans la petite légende familiale. « Et je crois qu’Yvan m’a dit : « Tu te fous de ma gueule ! » » Fin de la discussion. Vivre avec ses enfants entre les murs noirs et l’écorché de son enfance ? Pas vraiment le projet du siècle.
Elle a d’ailleurs fini par admettre que c’était impossible. « À l’époque, je n’arrivais pas à monter ce projet de maison-musée. J’hésitais à tout vider, tout repeindre, pour repartir à zéro. Mais c’était impossible que ça devienne chez nous », a-t-elle confié à Madame Figaro.
Et puis il y a cette phrase, plus étonnante encore : « Je n’ai jamais considéré que c’était chez moi. » Elle en était propriétaire, elle y avait en partie grandi, elle y avait pleuré des nuits entières. Mais chez elle ? Jamais. La maison restait celle de son père.
Elle entrouvre parfois la porte. En 2017, elle confie les clés à son demi-frère Lulu Gainsbourg, qui y enregistre un disque. La même année naît une Association Serge Gainsbourg, parrainée par Lulu et Charlotte. Le projet de musée refait alors surface : « J’en ai de nouveau envie », dit-elle.
Covid, retards… et un été de deuil
Pendant longtemps, on a raconté que les pièces trop étroites rendaient le musée impossible. Charlotte, elle, n’a jamais lâché. L’ouverture était prévue pour le trentième anniversaire de la mort de son père, en 2021. « Le Covid nous a fait prendre du retard », expliquait-elle.

Le projet prend finalement forme sur deux adresses : la maison, au 5 bis, et quelques portes plus loin, au 14 rue de Verneuil, un musée, une librairie et un piano-bar baptisé le Gainsbarre. Ces espaces ont été conçus par le décorateur Jacques Garcia dans l’esthétique de la maison. Date d’ouverture : le 20 septembre 2023.
Mais l’été 2023 bouleverse tout. Le 16 juillet 2023, Jane Birkin meurt à Paris, à 76 ans, à peine deux mois avant l’ouverture de la maison où elle avait vécu avec Serge. Le timing est cruel : au moment de livrer au public le décor de ses parents, Charlotte vient de perdre sa mère.
Deux ans plus tôt, elle lui avait consacré le documentaire Jane par Charlotte. Le compte à rebours continue pourtant, en plein deuil. Le 14 septembre 2023, la Maison Gainsbourg est inaugurée en présence de Rachida Dati, maire du 7e arrondissement, de Valérie Pécresse et, selon Purepeople, de la ministre de la Culture Rima Abdul Malak.
Le public se rue sur la billetterie : 25 euros pour la maison et le musée, 12 euros pour le musée seul. Tous les créneaux mis en vente pour 2023 partent en un rien de temps. Mais avant que les premiers visiteurs ne franchissent la porte, Charlotte s’est accordé un dernier tête-à-tête. Un rendez-vous secret, avec un appareil photo.
Septembre 2023 : une cambrioleuse dans sa propre maison
Septembre 2023, donc. Juste avant l’ouverture, Charlotte Gainsbourg revient seule au 5 bis, avec son Hasselblad. Elle y passe de longues journées et, selon ses propres mots, « d’interminables nuits ». Son but : photographier la maison avant qu’elle ne lui échappe.
Dans le texte de son exposition, cité par Numéro, elle décrit la scène comme un casse. « Je sors les outils de mes sacs à dos. J’ai l’air d’une cambrioleuse. Parfois, il fait jour. Parfois, c’est la nuit. La solitude. » Une cambrioleuse chez elle : le paradoxe dit tout de son état d’esprit.
Et sa règle est stricte : « Je choisis. Sans toucher. Sans déplacer. » Elle ne bouge rien, pas même les lunettes de vue de son père, toujours posées là. Sur les murs de l’exposition, on lit une phrase plus forte encore : « Je vole avant que vous tous, vous n’entriez. Dans mon antre. Dans ma planque. »
Les travaux de restauration en cours rendent l’atmosphère plus étrange encore, et elle ne s’y trompe pas. « Le décor était indiscutablement celui d’une maison hantée », a reconnu Charlotte Gainsbourg, selon Purepeople. Elle parle de sa démarche comme d’un « inventaire sentimental ».
Ce qui l’intéresse, ce sont les signes, les détails, les traces laissées par son père : un bidet, un fauteuil en cuir abîmé, une poignée de porte, des scripts, un paquet de Gitanes entamé. Et plusieurs paires de chaussures Zizi de Repetto usées par Serge.
Elle croise aussi des photos d’elle enfant, d’autres de sa mère, une araignée figée dans un bloc de verre. Chaque objet est une porte vers un souvenir. Mais pourquoi un appareil photo, plutôt qu’un carnet ou simplement sa mémoire ? La réponse remonte à une autre blessure.
Un appareil photo pour survivre à un drame
Paradoxe : celle qui a posé devant les plus grands photographes a toujours détesté ça. « J’ai toujours été très timide et mal à l’aise face aux photographes », a-t-elle reconnu dans Le Point. Son père connaissait parfaitement cette gêne. Il lui aurait même dicté quelques règles pour les séances.
« Ne regarde jamais l’objectif, ne souris pas, garde les mains de telle façon », lui aurait-il conseillé, selon le récit relayé par Purepeople. Elle dit avoir longtemps appliqué ces consignes « strictement ». Même face à l’objectif, l’ombre de Serge dictait la pose.
C’est sa grande sœur Kate Barry, photographe professionnelle, qui l’a aidée à se détendre. Kate pouvait lui demander de poser « à moitié nue par un froid de canard sur les plages bretonnes ». Mais elles riaient beaucoup, et Charlotte avait en sa sœur une « confiance aveugle ».
Charlotte, elle, photographie depuis l’adolescence. À 15 ans, elle reçoit un Nikon. Elle développe ses pellicules dans un petit cabanon en bois, dans le jardin de la maison de sa mère, rue de la Tour, à Paris. Une autre maison, un autre refuge.

Déçue par ses tirages, qu’elle jugeait « tout gris et ratés », elle finit par abandonner. Admirative du travail de Kate, elle n’ose pas se dire photographe. Puis survient le drame : le 11 décembre 2013, Kate Barry meurt, à 46 ans.
C’est ce deuil qui lui fait reprendre l’appareil. La photographie devient une autre façon de s’exprimer, de faire surgir ce que les mots ne disent pas. Elle photographie énormément New York et le cimetière du Montparnasse, des images qui nourriront le livret de son album Rest. Dix ans plus tard, son objectif se pose sur la rue de Verneuil.
L’ouverture : le choc des premiers visiteurs
Le 20 septembre 2023, la Maison Gainsbourg ouvre enfin, 32 ans après la mort du chanteur. Les visiteurs entrent par deux, à heures fixes, un audioguide sur les oreilles. Et la voix qui les guide, en français et en anglais, c’est celle de Charlotte.
Elle leur murmure ses souvenirs d’enfance, des années 1970 jusqu’à la mort de son père. Les premiers visiteurs ressortent sonnés. « On en sort un peu vulnérable et faillible, parce qu’on est percuté par la puissance du lieu », confiait l’un d’eux à 20 Minutes le jour de l’ouverture.
La maison compte six pièces plutôt sombres. On y retrouve l’écorché qui terrorisait Charlotte et Kate enfants, des disques d’or, deux pianos, des coupures de presse d’époque. Mais aussi de nombreuses photos des femmes aimées par le chanteur, souvent nues. L’intime, sans filtre.
Tout ne se passe pas sans accroc. Au début, le Gainsbarre ne peut ni accueillir de clients le soir ni servir d’alcool, faute de licence IV. Un comble pour un bar qui porte le nom de l’alter ego le plus sulfureux de Gainsbourg. Le problème semble avoir été réglé ensuite, mais d’autres critiques arrivent, bien plus blessantes.
Les amis de Serge refusent d’entrer

Certains refusent catégoriquement de venir. Eddy Mitchell, ami de Gainsbourg, l’a dit sans détour au Parisien en octobre 2023 : « Je n’irai pas. Faire un musée d’un truc perso, je n’aime pas ce genre de démonstration. » Une pique qui touche en plein cœur le dilemme de Charlotte.
Le 25 octobre 2023, dans Les Inrocks, Benjamin Biolay dit non à son tour. « Je n’aimerais vraiment pas qu’on aille chez moi, donc je n’irai pas chez lui », explique-t-il. Il nuance aussitôt : « Je sais bien que si Charlotte a rouvert la maison, c’est qu’elle sait ce qu’elle fait. »
Isabelle Adjani, elle, refuse pour une tout autre raison. « Je suis allée suffisamment rue de Verneuil pour m’imprimer de tout », confie-t-elle au même magazine, selon MRadio. Elle assure savoir quasiment où était placé chaque objet. C’est justement pour cela qu’elle ne pourra pas y retourner.
Étienne Daho non plus : « J’ai vécu trop de choses dans cette maison pour y retourner. » Il se souvient d’un lieu qui avait déjà, du vivant de Serge, « un fort caractère muséal ». Et d’un détail savoureux : « Si je reposais mal mon verre, il le remettait à sa place au centimètre près. »
Ouvrir la maison, c’est exposer l’intime, exactement ce que ces proches redoutent. C’est la question que Charlotte s’est posée pendant trente ans. Mais à peine les portes ouvertes, un tout autre problème s’invite rue de Verneuil. Et il n’a rien de sentimental.
Dettes, tribunal et un associé dans le viseur
Le musée attire du monde, mais les comptes plongent. En 2024, la société qui l’exploite est placée en redressement judiciaire. Au cœur de la tempête : Dominique Dutreix, promoteur immobilier et associé de Charlotte. Il devait apporter son expertise pour gérer le lieu.
Selon Purepeople, il a été accusé d’avoir prélevé de l’argent sur le compte courant du musée et d’avoir laissé s’accumuler plus d’un million d’euros de dettes auprès de fournisseurs. Charlotte l’attaque en justice pour abus de biens sociaux. Il est condamné en 2024 à verser une lourde somme à la Maison Gainsbourg, décision qu’il a fermement contestée.

Pendant ce temps, son fils aîné Ben Attal dirige le Gainsbarre depuis janvier 2025, avec son associé John Figeroa. Les débuts sont mouvementés : des riverains se plaignent de bruit et de débordements. La mairie du 7e organise même une réunion de médiation.
Ben Attal reconnaît au Figaro avoir dû apprendre sur le tas. « On est jeunes, on s’est dit qu’on pouvait contrôler les choses, mais ce n’était pas le cas », explique-t-il, en assurant que le bar n’a « pas du tout » vocation à devenir une boîte de nuit.
Ben Attal ne se contente pas du bar. Selon Purepeople, son profil LinkedIn le présente toujours comme directeur de la Maison Gainsbourg. Le petit-fils de Serge se retrouve donc au cœur de l’héritage familial, en pleine tempête judiciaire.
À l’automne 2025, l’avenir du lieu est toujours en suspens. Selon L’Informé, une audience prévue le mercredi 24 septembre pour examiner les offres de reprise est reportée de plusieurs mois. Un nouveau candidat sort alors du bois : Philippe Dabi, fondateur du groupe de laboratoires Bioclinic.
Il propose 850 000 euros, à une condition : que Charlotte soit son associée. Dans un courrier au procureur, il rappelle aussi que Saint Laurent finance le musée à hauteur de 2,9 millions d’euros sur cinq ans, jusqu’en 2027. Selon lui, ce contrat ne pourrait être reconduit que si Charlotte reste dans l’aventure.
8 janvier 2026 : le verdict qui change tout
Le jeudi 8 janvier 2026, le tribunal des activités économiques de Paris tranche. Il valide la vente de la société d’exploitation à Avoda, la holding de Philippe Dabi, un ami de Charlotte dont la fortune est estimée à 100 millions d’euros par Challenges. Dominique Dutreix est écarté du nouveau montage.
Charlotte, elle, « demeure partie prenante de ce nouveau montage », selon Le Figaro. Le tribunal l’autorise à entrer au capital de la société créée par Avoda pour la reprise. Après plus d’un an de bataille, elle garde un pied dans la maison de son père.
Sur Instagram, elle laisse éclater son soulagement : « Un long chemin, désormais derrière moi. » Puis : « La maison, la mémoire, la vision – préservées. Un nouveau départ en route ! » Des mots de victoire. Le combat est gagné.
Le lieu, lui, poursuit sa vie publique. Il avait déjà reçu en avril 2024 la plaque « Maison des Illustres », en présence de Rachida Dati, alors ministre de la Culture. En septembre 2026, pour ses trois ans, il proposait une nocturne gratuite du musée pendant les Journées européennes du patrimoine.
Le musée accueille même une exposition temporaire consacrée à « Je t’aime… moi non plus », la chanson enregistrée l’année où Gainsbourg achetait la maison. La boucle est bouclée. Mais pour Charlotte, cette victoire a un prix que personne n’avait vu venir.
Elle n’y met plus les pieds
C’est le paradoxe le plus troublant de toute cette histoire : celle qui s’est battue pendant des années pour ouvrir la maison n’y entre plus. Chaque jour, sa voix accompagne les visiteurs dans l’audioguide. Mais elle-même, selon Paris Match Belgique, n’y met plus jamais les pieds.
En juin 2026, elle s’en est expliquée à Madame Figaro, avec une phrase qui sonne comme un aveu. « Je n’en ressens plus l’envie, comme si ce lieu pour lequel je me suis battue ne m’appartenait plus. » La maison du deuil, la planque, le sanctuaire : tout cela appartient désormais au passé.
Ce retrait colle à sa pudeur de toujours. « À sa mort, je n’ai pas fouillé ses placards ni lu ses biographies », a-t-elle confié. Elle préférait s’en tenir à ses souvenirs et à ce que son père avait bien voulu lui confier, plutôt que de tout savoir sur ce qu’il avait fait, avec qui et quand.
Depuis l’ouverture, la Maison Gainsbourg ne désemplit pas. Selon Numéro, un large public s’y presse chaque jour. Plus de 35 ans après la mort de Serge, la légende attire toujours autant. Et dans leur casque, tous les visiteurs entendent la voix de celle qui ne vient plus.

Le 5 bis, à louer pour une soirée
Le contraste est d’autant plus frappant que la maison se privatise désormais. Selon Purepeople, une soirée complète, avec visite du 5 bis, du musée et du Gainsbarre, est facturée 17 000 euros hors taxes, pour 50 personnes au maximum. La formule est proposée les mardis, jeudis et samedis, de 20 heures à minuit.
Il existe aussi des options moins chères. Le musée et le Gainsbarre seuls coûtent 12 500 euros hors taxes, jusqu’à 70 personnes, et le Gainsbarre seul 5 000 euros hors taxes. Le refuge secret d’hier a désormais sa grille tarifaire.
La visite passe par toutes les pièces : le salon, la cuisine au sol de marbre blanc à cabochons noirs, puis à l’étage le bureau-bibliothèque, la « chambre des poupées » et la salle de bain aux boiseries d’acajou. Elle s’achève dans la chambre à coucher, présentée comme « le lieu le plus intime de la maison ». C’est là que Serge s’est éteint.
Mais il restait à Charlotte une chose que personne ne pouvait réserver : les photos de septembre 2023. Cet été, elles sont sorties de l’ombre. Et en les commentant pour Vogue France, elle a mis des mots sur ce qu’elle avait vraiment perdu.
Devant Vogue, la visite guidée de ses souvenirs

Pour un Private Tour de Vogue France, Charlotte Gainsbourg a présenté plusieurs des photographies prises avant l’ouverture du musée. Elle s’y attarde surtout sur les objets qui lui rappellent directement son père.
Dans la cuisine, elle se souvient de l’organisation presque maniaque de Serge, avec un réfrigérateur transparent où chaque chose avait sa place. On repense au verre d’Étienne Daho, remis à sa place au centimètre près. Parmi ses souvenirs préférés : trois paquets de Yes, ces petits gâteaux qu’ils aimaient tous les deux lors de leurs fringales nocturnes.
Les Gitanes et le Zippo de son père apparaissent aussi sur ses photos, tout comme sa collection d’insignes de police. « C’était son univers, en fait », raconte Charlotte. Elle explique que les policiers étaient parfois les seuls à pouvoir lui rendre visite la nuit.
Son père réussissait même à obtenir certains de leurs insignes, qui étaient pour lui de véritables trophées. Le sifflet chipé à un gardien en 1987 prend soudain un autre relief. Il y a aussi une mygale, autrefois posée sur le piano à queue puis déplacée dans le bureau, et le goût de ses parents, surtout de sa mère, pour les animaux naturalisés.
Mais le plus troublant n’est pas dans les objets. En préparant son livre, Charlotte a remarqué qu’elle avait souvent photographié la maison depuis une position très basse. « J’ai pris beaucoup de photos d’un point de vue d’enfant », explique-t-elle. À 52 ans, l’appareil à la main, elle regardait encore la maison avec les yeux de la petite fille d’autrefois.
D’Arles aux vitrines de Saint Laurent
Ces images ont d’abord été exposées cet été, du 6 juillet au 6 septembre 2026, à la galerie du Cloître, pendant les 57es Rencontres d’Arles, avec Matthieu Humery comme commissaire. C’était sa toute première exposition de photographies. Depuis le 24 septembre, elle est présentée à la boutique Saint Laurent Rive Droite, à Paris.
Selon Purepeople, le livre 5bis, publié par Saint Laurent Editions, réunit une cinquantaine de photographies. Il existe en édition standard tirée à mille exemplaires, en édition limitée à quinze exemplaires avec cinq tirages argentiques, et en neuf éditions d’artiste accompagnées d’un texte manuscrit de Charlotte.
La femme qui s’est longtemps cachée derrière les règles de pose de son père semble enfin apaisée. « Aujourd’hui, je suis plus sereine avec mon image », confiait-elle au Point. Sereine face à l’objectif, peut-être. Reste à savoir ce que lui a coûté, au fond, le fait de laisser partir cette maison.
L’aveu qu’elle n’avait jamais fait
Face à Vogue France, elle a répondu. Émue, elle a prononcé une phrase qui résume trente-cinq ans d’un deuil vécu sous les yeux du public : « Ça fait longtemps que mes parents ne m’appartiennent plus. » Leurs chansons, leurs scandales, leurs disparitions : la France s’était approprié le couple depuis longtemps.
Mais la maison, elle, était restée à part. « C’était la seule chose qui m’appartenait encore et qui était encore un peu secrète », a-t-elle expliqué. Voilà le vrai prix du musée : Charlotte a cédé au public le dernier morceau de ses parents qui n’était qu’à elle.
Alors pourquoi l’avoir fait ? Elle pense que son père aurait souhaité que la maison soit ouverte. On retrouve la mission qu’elle s’était fixée après sa mort, malgré l’absence de testament : respecter ce qu’elle croyait être sa volonté, quitte à s’en déposséder.
Avec ce livre, Charlotte Gainsbourg transmet ses souvenirs et accepte, peu à peu, de les partager. La maison appartient désormais à tout le monde. Mais le regard d’enfant qu’elle a posé sur elle n’appartiendra jamais qu’à elle.