Charlotte Valandrey : l’incroyable secret de son cœur greffé, qu’elle a fini par avouer dans un livre
Dans quelques semaines, le 29 novembre, elle aurait eu 58 ans. À Paris, dans le 12e arrondissement où elle est née, un jardin en terrasses porte désormais son nom. Les passants y lisent celui d’une actrice, d’une chanteuse, d’une écrivaine. Presque aucun ne connaît l’histoire qui se cache derrière.

Car Charlotte Valandrey n’a pas seulement vécu une vie hors norme. Révélée adolescente, séropositive à 17 ans, greffée du cœur à 34 : sur le papier, c’est déjà un destin de roman. Mais le plus vertigineux ne s’est pas joué devant les caméras. Il s’est joué dans sa poitrine.
Il y a vingt-trois ans, presque jour pour jour, un cœur qui n’était pas le sien s’est mis à battre en elle. Elle a passé la suite de sa vie à se demander à qui il avait appartenu. Et ce qu’elle a fini par croire, c’est dans un livre qu’elle l’a couché noir sur blanc.
Vous pensez connaître cette histoire ? Attendez. Pour la comprendre, il faut remonter à une plage de Bretagne, à un télégramme, et à une gamine qui ne savait pas encore pleurer devant une caméra.
Un télégramme sur la plage du Val-André
Elle s’appelle alors Anne-Charlotte Pascal. Elle voit le jour le 29 novembre 1968 dans le 12e arrondissement de Paris, dans une famille aisée où l’on cultive autant la science que la musique. Son père, Jean-Pierre, est un expert des transports à l’INRETS. Sa mère, Anne-Marie, est pianiste et petite-fille de l’archetier Émile François Ouchard.
En 1973, une petite sœur arrive : Aude. Un an plus tard, à six ans, la future actrice pose ses valises en Bretagne, au Val-André, station balnéaire des Côtes-d’Armor. Retenez bien ce nom. Il va la suivre toute sa vie, et même au-delà.
Au début des années 1980, la famille revient dans le 12e arrondissement et l’adolescente étudie au lycée Paul-Valéry. Mais la Bretagne reste le refuge des vacances. C’est là, selon le récit qu’en fait Christophe Hondelatte dans Hondelatte raconte, que tout bascule à l’été 1984.
Elle a 15 ans, elle bronze sur la plage du Val-André quand sa mère l’appelle : un télégramme est arrivé pour elle. La réalisatrice Véra Belmont veut la rencontrer. Quelques mois plus tôt, elle avait passé des essais pour Hors-la-loi de Robin Davis. Ses parents, toujours selon ce récit, avaient refusé, jugeant le scénario trop violent.
Les cassettes, elles, ont circulé. D’après le site Le Film du jour, qui s’appuie sur l’ouvrage Des étoiles sont nées d’Isabelle Danel, c’est en visionnant ces essais que Véra Belmont a repéré l’adolescente. Le film s’appellera Rouge Baiser. Et il faudra un nom de scène.
Selon Hondelatte raconte, la réalisatrice trouve « Pascal » trop banal et réclame quelque chose qui fasse rêver. L’adolescente choisit sa plage : Val-André devient Valandrey. Un hommage à son enfance bretonne, qu’elle portera sur toutes les affiches. Personne ne se doute encore que ce bout de littoral sera aussi sa dernière adresse.
Berlin, un Ours d’argent et une gamine de 17 ans

Le rôle est taillé pour une jeune fille sans expérience. Paris, 1952 : Nadia, 15 ans, milite aux Jeunesses communistes et tombe amoureuse d’un photographe de Paris Match. Le film est inspiré de la propre histoire de Véra Belmont. Face à la débutante, il y a Lambert Wilson, Marthe Keller, Laurent Terzieff, et même une jeune Elsa Lunghini.
Le tournage n’a rien d’un conte de fées. Selon le récit de Hondelatte raconte, l’adolescente n’arrive pas à pleurer devant la caméra. La réalisatrice la rudoie, la menace de la renvoyer chez elle, jusqu’à ce que les larmes viennent enfin. Puis la scène est dans la boîte, et les mots durs s’envolent.
Guy Konopnicki, co-scénariste du film, s’en souviendra des décennies plus tard. Il décrira une « petite débutante » face au monstre sacré Terzieff, « jouant avec un naturel époustouflant ». Pour lui, Charlotte avait réussi un exploit : porter le film de bout en bout.
Le verdict tombe en 1986 au Festival de Berlin : Charlotte Valandrey, 17 ans, repart avec l’Ours d’argent de la meilleure actrice, pour un premier rôle. Véra Belmont, elle, était aussi en lice pour la réalisation. La gamine du Val-André vient de décrocher ce que des carrières entières attendent en vain.
Dans la foulée, elle est nommée au César du meilleur espoir féminin. La statuette lui échappe : elle revient à Charlotte Gainsbourg pour L’Effrontée. Mais les propositions pleuvent. Avant même la fin du tournage de Rouge Baiser, rapporte Le Film du jour, elle est retenue pour Taxi Boy, face à Claude Brasseur et Richard Berry.
Suivent Les Fous de Bassan, une coproduction franco-canadienne, puis Fucking Fernand de Gérard Mordillat. Le livre Des étoiles sont nées la range parmi 60 nouveaux visages du cinéma français. Dans cette même liste figuraient Pauline Lafont et Marie Trintignant, deux jeunes premières que le destin a fauchées trop tôt.
Tout semble écrit pour une longue carrière. Sauf qu’avant ses 18 ans, un diagnostic va tout changer. Et ce ne sera pas la seule épreuve qui l’attend.
Le garçon aux cheveux noirs
À cette époque, l’adolescente vit déjà seule, dans un studio que ses parents lui ont acheté. Elle se décrira plus tard comme « insouciante », mal informée des dangers. Ses fréquentations ? Selon ses propres mots repris par Wikipédia, « un musicien toxico, et d’autres garçons à risques ».
Le premier, elle ne l’a jamais nommé. Elle a seulement parlé, notamment au micro de franceinfo, d’un « prince gothique », membre d’un groupe de rock connu. À France Dimanche, elle a fermé la porte une bonne fois : « Je ne dirai jamais qui il était. J’aurais des problèmes. »
D’après le récit de Hondelatte raconte, c’est lors d’une soirée où l’a conviée son agent, Dominique Besnehard, qu’elle croise ce musicien. Elle tombe amoureuse et le suit en tournée. Un jour, il lui propose de faire une prise de sang ensemble.
Le timing a quelque chose de glaçant. Toujours selon ce récit, elle remet le test à plus tard car elle part le lendemain pour Berlin, d’où elle revient avec son Ours d’argent. Le premier test est négatif, mais le laboratoire précise qu’il faudra le refaire. Elle s’envole alors tourner au Canada.
L’homme, lui, ne savait pas qu’il était malade, a-t-elle toujours affirmé. Selon ses confidences relayées par Planet, il lui a demandé de faire un test dès qu’il l’a appris. Une précaution qui arrive trop tard.
Elle n’a jamais cherché à l’accabler. Mais elle n’a pas non plus prétendu que c’était simple. Le pardon, a-t-elle témoigné, a pris du temps : « Je ne lui ai pas pardonné en cinq minutes, mais avec le temps, je n’avais pas d’autre choix que de lui pardonner. »
Le jour où le facteur a tout changé

Le second test, raconte Hondelatte raconte, elle le fait presque par hasard, pour accompagner une amie. Le résultat arrive par courrier, comme le premier. Ce jour-là, elle rentre d’une séance photo pour un rouge à lèvres, payée deux cent mille francs en quelques heures. Elle ouvre l’enveloppe : positif.
Relisez ce détail. Le film qui l’a rendue célèbre doit son titre à un rouge à lèvres, le Rouge Baiser créé en 1927, dont le slogan promettait qu’il « permet le baiser ». Et c’est en revenant d’une pub pour un rouge à lèvres qu’elle apprend qu’un baiser, un amour, l’a contaminée. Le destin a parfois un humour cruel.
Nous sommes en 1986, quelques jours avant son dix-huitième anniversaire. Selon Hondelatte raconte, il n’existe alors aucun traitement contre le virus. Des années plus tard, elle résumera l’ambiance à TV Magazine en une phrase sèche : « À l’âge de 17 ans, on me donnait six mois à vivre. »
Six mois. À l’âge où d’autres passent le bac, elle doit envisager sa propre fin. Et dans le même temps, elle est la nouvelle coqueluche du cinéma français, celle qu’on invite, qu’on photographie, qu’on veut au générique.

Chez elle, selon le récit de Hondelatte raconte, la consigne tombe vite : ne rien dire, à personne. Son père cherche un coupable, sa mère la serre dans ses bras. Le secret devient une seconde peau.
Un secret, pourtant, ça pèse. Et à 20 ans, elle va le confier à quelqu’un. Une confidence qui, selon elle, a fait dérailler sa carrière.
Le rôle qui lui a filé entre les doigts
En 1989, le cinéaste Jean-Claude Brisseau prépare Noce blanche, et le rôle principal est pour elle. « J’ai répété pendant deux mois avec Jean-Claude Brisseau pour ce rôle. C’est moi qui devait le faire », racontera-t-elle en juin 2021 sur Non Stop People.
Au bout de ces deux mois, elle lui parle de sa séropositivité. Elle pense que ça pourrait même servir le personnage. Ce qui suit, elle ne l’a jamais digéré : « Du jour au lendemain, je n’ai plus eu de nouvelles de Jean-Claude Brisseau et j’ai appris après que c’était Vanessa Paradis, et personne ne m’avait prévenue. »
Sa conviction n’a jamais varié : selon elle, la production n’a pas voulu l’assurer après avoir appris sa maladie. Le réalisateur a contesté cette version dans Libération en 2005. Il affirmait que c’est le médecin de l’actrice qui l’avait mis en garde, et que la décision s’était faite après des essais filmés des deux comédiennes.
« Il ne s’agit pas de séropositivité, mais d’un choix cinématographique », assurait Jean-Claude Brisseau dans le quotidien. Deux versions, un seul résultat : le rôle lancera la carrière de Vanessa Paradis, et Charlotte Valandrey restera persuadée que sa maladie lui a coûté ce rôle.
Plus de trente ans après, elle refusait pourtant d’en vouloir à la jeune fille qu’elle avait été. Mais elle ajoutait, lucide : « Maintenant, oui c’est dommage, dans l’absolu, ma vie aurait peut-être été différente. » Selon Hondelatte raconte, cette blessure l’a fait boire longtemps, tandis que les coups de fil se raréfiaient.
Au cinéma, on ne la reverra plus que dans une poignée de films. Elle tourne Orlando de Sally Potter en 1992, aux côtés de Tilda Swinton, puis En compagnie d’Antonin Artaud de Gérard Mordillat. Le grand écran se referme doucement. Mais une autre porte s’ouvre.
Myriam Cordier, la fille que la France adopte
En 1991, TF1 lance Les Cordier, juge et flic. Elle y incarne Myriam, journaliste, fille de commissaire et sœur de juge, aux côtés de Pierre Mondy et Bruno Madinier. Selon Hondelatte raconte, la production se méfiait de sa réputation, mais le metteur en scène a insisté. Elle tiendra le rôle jusqu’en 2000.
Le paradoxe est total. Les téléspectateurs accueillent son visage chez eux, et personne, dans le public, ne connaît le secret qu’elle porte. La comédienne la plus familière du petit écran est aussi celle qui cache le plus.
En 1993, elle passe même de l’autre côté : elle présente Flashback sur M6, puis Mes années clips. Elle est partout. Et pendant ce temps, le virus attend son heure.
Elle le dira au magazine Bien dans ma vie, relayé par Planet : « Je n’ai pas ressenti de manifestations de la maladie avant 1996, puis j’ai perdu le contrôle de mon corps. » Suivent des années d’une lourde trithérapie. Elle en paiera le prix fort, mais pas là où on l’attendait.
Car c’est son cœur qui va trinquer. « J’ai fait deux infarctus à cause des traitements à l’AZT », confiera-t-elle dans le même entretien. Le médicament censé la protéger du virus abîme l’organe qui la fait vivre. Une ironie dont elle mettra des années à mesurer toute l’ampleur.
En 1999 pourtant, la vie lui sourit : elle rencontre Arthur Lecaisne et l’épouse le 17 juillet 1999. Où ça ? Au Val-André, bien sûr, la station de son nom de scène. Au début de l’année 2000 naît leur fille, Tara.
Un mariage, un bébé, une série à succès : on pourrait croire l’histoire bouclée, le happy end enfin arrivé. Sauf que le compte à rebours est déjà lancé. Dans sa poitrine, quelque chose est en train de mourir.
Dix pour cent : le cœur qui lâche

Février 2002 : elle est en train de se séparer d’Arthur Lecaisne, deux ans après la naissance de leur fille selon Planet. C’est à ce moment qu’elle découvre que son cœur s’est nécrosé, abîmé par la trithérapie. Il ne lui reste que 10 % de capacité cardiaque.
Dix pour cent. Un moteur qui tourne à un dixième de sa puissance, avec une petite fille qui l’attend à la maison. Le verdict médical ne laisse aucune place au doute : il lui faut un nouveau cœur.
Des années plus tard, elle écrira que ces problèmes de cœur avaient « marqué » son corps et « bouleversé » sa vie, « bien plus que le VIH », dont elle n’a, selon ses mots, « jamais directement souffert ». Le virus l’avait condamnée à 17 ans. C’est finalement le cœur qui allait la faire vaciller.
En août 2003, deux infarctus manquent de l’emporter. Elle racontera plus tard ces épisodes dans son premier livre. Il n’y a plus d’autre issue que la greffe.
Le 4 novembre 2003, elle reçoit enfin un cœur, à 34 ans, quelques semaines avant ses 35. Planet la présente comme la première personne séropositive à avoir été greffée du cœur en France. Un nouveau départ, en apparence.
Mais un cœur greffé, c’est forcément le cœur de quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui est mort, quelque part, et dont elle ne saura officiellement jamais rien. Cette question va la poursuivre. Et même s’infiltrer dans sa vie amoureuse.
2005 : le jour où elle a tout dit
Après la greffe, elle se met à écrire : en 2005 paraît L’Amour dans le sang, chez Le Cherche midi. Pour la première fois, à 36 ans, elle révèle publiquement sa séropositivité. Elle y raconte aussi les infarctus et la transplantation. Près de vingt ans de secret volent en éclats.
Elle ne s’excuse de rien. À L’Express, cette même année, elle frappe fort : « J’ai été contaminée en aimant : ce n’est pas une faute. Je ne suis pas coupable d’avoir suscité le désir, pas coupable d’avoir cherché l’amour trop tôt. Coupable de rien ! »
Le public suit. En mars 2007, le livre s’est vendu à plus de 280 000 exemplaires. Elle accepte qu’il soit adapté en téléfilm, produit par Dominique Besnehard, l’homme qui fut son agent. La première diffusion a lieu le 23 novembre 2008 sur la RTBF, puis le 27 novembre sur France 3.
En 2008, elle devient aussi marraine de la fondation Greffe de vie et s’engage pour le don d’organes. La comédienne qui cachait tout devient une porte-parole. Celle qui a reçu un cœur milite pour que d’autres en reçoivent.
Les années suivantes, elle ne quitte pas les écrans pour autant. Elle fait une apparition dans Commissaire Cordier en 2006, joue dans Le Bal des actrices de Maïwenn en 2007, et anime à l’été 2009 sur RTL On peut vous aider… même l’été, avec Jean-Michel Zecca.

Mais ce livre-confession va déclencher autre chose, qu’elle n’avait pas prévu. Quelque chose qui arrivera par la poste, comme le résultat de 1986. Un courrier qui va hanter les années suivantes. On y revient, promis.
« Le seul risque que prend un homme en m’embrassant »
Dire la vérité a un prix. En 2014, pour la sortie de Vers le 8e ciel, elle se confie sans fard à Gala. « Certains ont fui lorsqu’ils ont découvert ma séropositivité », lâche-t-elle. Depuis 2005, tout le monde sait, y compris les hommes qu’elle rencontre.
Elle ne se résigne pas pour autant. Selon le magazine, elle a testé avec son amie Lili les croisières entre célibataires et les séances de speed dating. Et elle lâche cette phrase : « Aujourd’hui, le seul risque que prend un homme en m’embrassant, c’est de tomber amoureux. »
Elle rappelle aussi, dans la même interview, qu’en succès thérapeutique il ne peut plus y avoir de contamination, et que « beaucoup l’ignorent encore ». La militante n’est jamais loin, même au milieu des confidences sentimentales.
Et puis il y a cette anecdote qu’elle raconte à Gala en riant encore. Lors d’une rencontre, bonnet sur la tête et lentilles marron, elle fait face à un homme qui lui lance qu’elle ressemble à l’actrice Charlotte Valandrey, qui serait « très conne ». Sa réponse, au moment de se lever : « C’est moi, pauv’con. »
Derrière le fou rire, une réalité plus rude : l’amour reste son grand sujet, sa grande quête. Et c’est justement là, sur le terrain du cœur au sens propre comme au figuré, que son histoire va devenir la plus troublante.
Vingt-deux secondes entre deux mondes

Le 17 décembre 2008, trois semaines à peine après la diffusion du téléfilm tiré de sa vie, son cœur greffé flanche. Elle le racontera en 2014 à Paris Match. Tout commence par une gêne au côté gauche après une séance de sport avec un nouveau coach.
La douleur monte, ses proches refusent de s’alarmer, et c’est elle qui finit par appeler le Samu. « Malgré ma greffe au coeur en 2003 et mon passif médical, on ne me croit jamais quand je suis malade ! », raconte-t-elle. Aux urgences, le diagnostic tombe : infarctus.
Vers minuit, elle a l’impression que son corps se soulève. Elle fait un arrêt cardiaque. Elle décrit un halo de lumière, et la présence de deux ex-amoureux décédés et de sa mère disparue. Elle sent son parfum, l’entend lui dire : « Dors, mon ange. »
« Mon coeur s’est arrêté vingt-deux secondes, il est reparti grâce à une injection », poursuit-elle dans Paris Match. Vingt-deux secondes de l’autre côté. Pour une femme qui se demande déjà ce qu’un cœur peut transporter d’une vie à l’autre, le récit a de quoi donner le vertige.
Le lendemain, le cardiologue lui annonce que le cœur a subi des dommages irréversibles et qu’il faudra sans doute refaire une greffe. « Je ne me sens pas la force de subir cela à nouveau », se souvient-elle. Puis, contre toute attente, tout s’arrange.
Elle quitte l’hôpital quelques jours plus tard et, en 2014, assure n’avoir eu aucun problème cardiaque depuis six ans. Son cœur est, dit-elle, « parfaitement, étonnamment, stable ». Ce cœur venu d’ailleurs semble décidé à tenir. Mais à qui obéit-il vraiment ?
Le vin, le baba au rhum et les rêves d’une autre
En septembre 2011 paraît De cœur inconnu. Le titre dit tout. Dans ce récit, elle raconte ce qu’elle a vécu après la greffe, et ce qu’elle raconte dérange. Selon Allo Docteurs, elle explique avoir fait pendant plus d’un an les rêves d’une autre, de sa donneuse selon elle.
À L’Express, relayée par Purepeople, elle détaille des changements qu’elle ne s’explique pas. Des cauchemars deux ans après l’opération. Et des goûts nouveaux : « Je me suis mise à déguster du vin avec plaisir ; idem avec le baba au rhum ou la tarte au citron. »
Puis il y a l’Inde, un pays où elle n’avait jamais mis les pieds. « Là-bas, j’ai éprouvé des sensations de déjà-vu intenses. En visitant le Taj Mahal, j’ai eu la certitude d’être déjà venue là avec quelqu’un ; c’était un grand moment de bonheur, j’étais amoureuse. »
Amoureuse, mais de qui ? Elle cherche des réponses du côté de la « mémoire cellulaire », une théorie selon laquelle les cellules garderaient la trace d’une personnalité et la transporteraient avec l’organe greffé. Une piste qui lui parle, et qui fait bondir les médecins.
Car la science ne la suit pas. Interrogé par Allo Docteurs, le Pr Bernard Charpentier, président de la Société francophone de transplantation, rejette cette idée : le site parle d’une thèse que les scientifiques contestent formellement. Personne, cependant, ne met en doute la sincérité de ce qu’elle ressent.
Le mur du secret absolu
Son éditeur, Le Cherche midi, résume le livre comme une quête : un voyant troublant, une psychanalyste rationnelle et un professeur figé dans le secret médical tentent de lui répondre. Mais les goûts nouveaux et les rêves ne sont que la surface. Le vrai vertige du livre est ailleurs.
Ce qu’elle veut savoir, au fond, c’est simple : qui était la personne qui lui a donné ce cœur ? Et sur ce point, la loi française est un mur. Le don d’organes repose sur trois principes : le consentement présumé, la gratuité et l’anonymat entre donneur et receveur.
L’Agence de la biomédecine le formule sans ambiguïté : le nom du donneur ne peut être communiqué au receveur, et réciproquement. La famille du donneur peut seulement être informée, si elle le demande, des organes prélevés et du résultat des greffes.
Mesurez l’asymétrie. Une famille endeuillée peut apprendre que le cœur de son proche bat encore quelque part. Mais la femme dont il fait battre la poitrine n’a aucun moyen légal de savoir à qui elle doit la vie.
Le constat, cité par Purepeople, est sans appel : malgré tous ses efforts, « la loi de bio éthique de 2004 impose le secret total ». Officiellement, elle ne sera jamais fixée. Officieusement, c’est une autre affaire. Et c’est précisément ce que son livre de 2011 va révéler.
La juge qui revenait de loin
En attendant, la vie continue et la comédienne refuse de rester sur le banc. De décembre 2012 à février 2013, elle dirige la neuvième saison de la Star Academy sur NRJ 12. Le 17 janvier 2013, elle est nommée chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.
En janvier 2014, elle part en mission humanitaire en Inde aux côtés de Valérie Trierweiler. Le séjour donnera un livre, Bombay mon amour, coécrit avec Jean Arcelin et publié en 2016. L’Inde, encore, ce pays où elle disait avoir ressenti un déjà-vu bouleversant.
Mais l’écran lui manque. « Pendant quinze ans, je n’ai pas joué la comédie. Après ma greffe du coeur, le temps était long », confie-t-elle à TV Magazine en 2018. Elle se revoit appeler Dominique Besnehard pour lui dire qu’il fallait qu’elle retravaille.

La réponse arrive en 2017 : TF1 lui propose le rôle de la juge Laurence Moiret dans Demain nous appartient. « J’ai dit merci à ce qui était en train de se passer. Je retrouvais une légitimité que j’avais perdue », raconte-t-elle. Elle y restera de juillet 2017 à décembre 2019.
La même année, elle se lance dans la chanson avec J’adore, premier titre de son premier album. Le 29 novembre 2018, elle fête ses 50 ans en concert au Zèbre de Belleville, à Paris. Et elle théorise sa façon de tenir debout : la « charlotthérapie », qu’elle décrit comme « de l’optimisme vrai ».
« J’ai failli mourir plusieurs fois. J’ai traversé l’enfer et des moments de solitude intense », dit-elle encore à TV Magazine. Puis cette phrase, qui résonne terriblement aujourd’hui : « Ma vie ne va pas plus loin que la fin de l’année. »
« La Warrior est moins Warrior »

Le 24 juillet 2020, depuis la dune du Pilat, elle annonce en vidéo sur Instagram qu’elle quitte Demain nous appartient. « Les histoires autour de mon personnage ne se renouvelaient pas assez. J’étais absente un peu trop souvent », explique-t-elle. La décision, précise-t-elle, est prise d’un commun accord avec la production.
Elle ne lâche rien pour autant. Le 4 juin 2021 sort À tout à l’heure, son album de onze titres financé grâce au public. Le 15 avril 2022, elle est promue officier des Arts et des Lettres, au titre d’actrice et d’écrivaine. Cette même année paraît Se réconcilier avec soi, chez Robert Laffont.
Mais en coulisses, le corps fatigue. En mars 2022, elle confie à Gala ne plus supporter ses médicaments : « Je dois les avaler en six fois, et encore avec difficulté. Je crois que ça correspond à un ras-le-bol, je n’en peux plus. »
Le 8 juin 2022, la nouvelle tombe sur Instagram. Elle est en soins intensifs depuis un mois. « Mon cœur est arrivé en bout de course et j’attends donc celui qui sera mon 3ème », écrit-elle, avec une photo portant l’inscription : « En attente de mon troisième cœur ».
Celle qui a toujours affiché sa force laisse entrevoir la fatigue : « J’ai besoin de toutes vos ondes positives. D’amour, de bienveillance, de vos prières. Car la Warrior est moins Warrior… », écrit-elle à ses abonnés.
« Mon greffon vient d’arriver »
Le cœur reçu en novembre 2003 aura battu près de dix-neuf ans en elle. Dix-neuf ans d’une cohabitation qu’elle n’a jamais vécue comme anodine. Et l’attente, cette fois, sera courte.
Le 14 juin 2022, un nouveau cœur arrive enfin pour elle, dans un hôpital parisien. Sur Instagram, une photo d’elle souriante depuis son lit d’hôpital, et ces mots : « Mon greffon vient d’arriver. Et il était plus que temps. C’est merveilleux. »
Selon les informations de Closer relayées par Planet, elle aurait été opérée de 9 heures à 17 heures. L’intervention se serait bien passée. Purepeople évoquera plus tard une opération de huit heures qui s’était bien déroulée.
Juste avant le bloc, elle passe un coup de fil à une amie de longue date, Nathalie. Celle-ci le racontera à Paris Match : l’actrice lui demande de lui envoyer une photo de coquelicots qu’elle aimait tant, pour la partager avec ses abonnés. « Puis tout s’est très vite enchaîné », se souvient l’amie.
Un deuxième cœur de rechange, un « troisième cœur » comme elle disait. Tout le monde veut croire au miracle, une fois de plus. Mais pour comprendre ce que ce cœur-là représentait pour elle, il faut rouvrir le livre de 2011. Et lire ce qu’elle y avoue.
Trois lettres et un secrétaire entrouvert
Tout commence un mois après la sortie de L’Amour dans le sang. Elle reçoit une lettre anonyme, avec ces mots qui la bouleversent : « Je connais le coeur qui bat en vous, je l’aimais… » Le courrier promis tout à l’heure, le voilà.
Il y en aura d’autres. « Trois lettres, au total, écrites par un homme anonyme qui m’assure que je porte le coeur de sa femme disparue et qui s’adresse à elle à travers moi », racontera-t-elle. Un inconnu qui parle à une morte, à travers elle.
Purepeople pose alors la question qui la taraude : cette femme serait-elle morte dans un accident de voiture dans la nuit du 3 au 4 novembre 2003, quelques heures avant sa greffe ? La loi interdit de le savoir. Elle ne sera jamais fixée.
Puis, au printemps 2007, un inconnu vient la voir régulièrement jouer La Mémoire de l’eau sur une scène parisienne. Il revient, encore et encore, jusqu’à finir par l’aborder. Ce qui va suivre, elle le racontera elle-même, et c’est là que tout bascule.
« Il s’appelle Yann, se dit divorcé. Nous tombons amoureux », écrit-elle de cet homme, un architecte. « Tout se passe très bien jusqu’au jour où, un peu plus tard, me trouvant seule chez lui, j’ouvre son secrétaire, poussée par une intuition », poursuit-elle. Dans le secrétaire, un dossier, avec un certificat de décès d’un hôpital et un article de journal sur un accident place de la Nation.
La suite tient en une phrase : « Je comprends alors que Yann est le mari de la jeune femme morte ce soir-là. » Dans De cœur inconnu, elle raconte ainsi avoir cru intimement que l’homme dont elle était tombée amoureuse était le mari de sa défunte donneuse.
« Lorsque j’ai découvert la vérité, j’ai pris une énorme claque. Cette histoire n’est certainement pas pour rien dans le troisième infarctus qui m’est tombé dessus peu après », a-t-elle confié. Le cœur greffé l’avait hantée jusque dans ses amours, aux côtés d’une autre liaison qu’elle raconte dans le même livre, avec son cardiologue.
« Son troisième cœur n’a pas vécu »

Et c’est ce cœur-là, celui qu’elle croyait relié à Yann, qui arrive « en bout de course » en 2022. Le nouveau, reçu le 14 juin à la Pitié-Salpêtrière, ne prend pas. Le 13 juillet 2022, elle meurt dans ce même hôpital, un mois après la greffe. Elle avait 53 ans.
Ses proches l’annoncent dans un communiqué, avec ces mots que Planet a relayés : « Son troisième cœur n’a pas vécu. » Quelques semaines plus tôt, le 24 juin, son amie Cathy était venue la voir. Elle a raconté à Paris Match l’avoir trouvée intubée, les yeux éveillés, sans qu’elle la reconnaisse.
Selon ce témoignage, l’actrice aurait alors dit : « Je ne veux pas être branchée. J’aimerais que mon coeur reprenne, tout simplement. » Elle avait prévenu son père, sa sœur et sa fille : pas d’acharnement si la greffe ne prenait pas. Elle pouvait rejoindre sa mère, confie Cathy.
Le 19 juillet, elle est inhumée à Pléneuf-Val-André, aux côtés de sa mère, dans l’intimité. Le Val-André, la plage du télégramme, celle de son nom de scène et de son mariage. Sa fille Tara lui rend hommage : « C’est la personne la plus forte que je connaissais, avec la plus grande rage de vivre. »
Le 6 octobre 2022, un hommage public est organisé en l’église Saint-François-Xavier, à Paris. Brigitte Macron est présente, Rachida Dati prononce un discours. Dominique Besnehard, Alexandre Brasseur, Smaïn, Bernard Menez ou encore Ariane Séguillon sont venus saluer sa mémoire, selon Purepeople.
En août 2023, Dominique Besnehard livre au Parisien un souvenir troublant. Victime d’un malaise cardiaque après la cérémonie de Miss France 2023, il raconte s’être réveillé après cinq jours de coma : « C’est le visage de Charlotte que j’ai vu, comme si elle me disait : ‘Ne viens pas, ça n’est pas ton heure’. »
Il confie alors œuvrer pour qu’une rue de Paris porte son nom. Le 4 avril 2025, c’est finalement un jardin du 12e, l’arrondissement de sa naissance, qui est rebaptisé jardin Charlotte-Valandrey, en présence de son père, de sa sœur et de Bruno Madinier. Entre ce jardin et sa tombe du Val-André, une question reste sans réponse officielle. À qui appartenait le cœur qui l’a portée près de dix-neuf ans ?