« Il a pété les plombs » : une comédienne balance sur Gérard Depardieu
Il y a des phrases qui font plus de dégâts qu’une plainte. Des phrases lâchées sans micro tendu de force, sans avocat dans le dos, juste comme ça, au détour d’une interview, par quelqu’un qui n’a plus rien à prouver et encore moins à perdre.
En janvier 2024, alors que Gérard Depardieu voyait son empire se fissurer de partout, une comédienne française a lâché quatre mots qui ont fait le tour des rédactions. Quatre mots sur son état mental. Quatre mots que personne, dans ce milieu, n’avait osé formuler à voix haute.
Elle le connaît depuis quarante ans. Elle a partagé l’affiche avec lui. Elle sait exactement de quoi elle parle. Et surtout : elle avait déjà osé l’attaquer publiquement des années plus tôt, à une époque où c’était un suicide professionnel.
Ce qu’elle a dit, et pourquoi ça a fait mal à ce point, mérite qu’on remonte tout le fil. Accrochez-vous, parce que l’histoire est plus retorse que vous ne l’imaginez.
Décembre 2023 : la soirée où le colosse a commencé à tomber
Le 7 décembre 2023, France 2 diffuse un numéro spécial de Complément d’enquête. Le sous-titre est déjà un coup de poing : « La Chute de l’ogre ». Ce soir-là, des millions de Français découvrent des images tournées en Corée du Nord.
Le voyage remonte à 2018. Depardieu s’y était rendu pour les 70 ans du régime nord-coréen, accompagné de Yann Moix, qui filmait alors l’acteur. Personne ne s’attendait à ce qu’on en voie un jour la moindre seconde.
Les extraits diffusés montrent l’acteur tenant des propos à connotation sexuelle devant une fillette qui monte à cheval. Le lendemain matin, la France ne parle plus que de ça. Le monstre sacré n’est plus sacré du tout.
La suite ressemble à une démolition contrôlée. Le 18 décembre, le musée Grévin retire sa statue de cire, inaugurée par l’acteur lui-même en 1981. La Ville de Bruxelles lui retire sa médaille de reconnaissance. La commune belge d’Estaimpuis lui reprend son titre de citoyen d’honneur, décroché le 19 août 2013 à l’époque de son exil fiscal.
Et l’Ordre national du Québec le radie, une première absolue dans l’histoire de cette distinction. Le 15 décembre, la ministre de la Culture Rima Abdul Malak annonce une procédure disciplinaire visant sa Légion d’honneur, reçue des mains de Jacques Chirac en 1996. En quelques jours, quarante ans d’honneurs vacillent.
En Suisse, la RTS suspend la diffusion des films où il tient un rôle principal. France Télévisions, de son côté, annonce ne plus vouloir « célébrer » l’acteur, sans jamais décider de retirer ses films du catalogue. Or c’est précisément sur ce point que notre comédienne mystère va dire quelque chose de très inattendu.

Un empire bâti sur deux cents films et une réputation d’intouchable
Pour comprendre le séisme, il faut mesurer la taille du monument. Plus de deux cents films. Le deuxième acteur français de tous les temps en nombre d’entrées cumulées, juste derrière Louis de Funès. Un record que personne ne battra de sitôt.
Regardez le parcours brut, il donne le vertige : des dizaines de films au-dessus du million de spectateurs, une poignée au-dessus des dix millions, et un statut de valeur sûre pendant quatre décennies. Sa seule présence suffisait parfois à financer un film.
Deux Césars du meilleur acteur, obtenus en 1981 pour Le Dernier Métro et en 1991 pour Cyrano de Bergerac. Un prix d’interprétation à Cannes en 1990. Un Golden Globe en janvier 1991 pour Green Card. Une nomination à l’Oscar. Un astéroïde qui porte son nom depuis 2010, le (19999) Depardieu, partagé avec son fils Guillaume.
Il a joué Danton, Rodin, Balzac, Christophe Colomb, Jean Valjean, Edmond Dantès, Maigret, Cyrano et Obélix. Il a tourné pour Truffaut, Godard, Pialat, Resnais, Chabrol, Bertolucci, Ridley Scott. Plus de cent cinquante réalisateurs.
Voilà pourquoi, pendant des décennies, personne ne l’attaquait. Pas par lâcheté seulement : par arithmétique. Le contredire, c’était se priver d’une carrière. Le milieu avait une règle non écrite, et cette règle disait : on se tait.
Sauf qu’une comédienne, elle, ne s’était pas tue. Et pas récemment. Bien avant que ce soit devenu à la mode.
La règle non écrite du cinéma français : silence radio
Quand l’affaire explose fin 2023, on cherche des voix. Des soutiens, des condamnations, n’importe quoi. Et là, surprise : le grand vide. Le milieu se planque.
Les rares prises de parole sont d’une prudence de notaire. On « attend la justice ». On « ne juge pas sur des extraits ». On rappelle qu’on n’était pas sur le tournage. Le grand art de parler sans rien dire.
Ce silence a une histoire, et cette histoire a un précédent célèbre. En décembre 2012, quand Depardieu s’installe à Néchin, en Belgique, pour échapper à l’impôt français, un seul acteur ose l’attaquer frontalement : Philippe Torreton, dans une lettre ouverte très virulente publiée par Libération le 17 décembre.
Résultat ? Le monde artistique ne le soutient quasiment pas. Catherine Deneuve lui répond publiquement pour dire sa colère. En 2024, Torreton racontera avoir été tenu à l’écart des tournages pendant plus de dix ans à cause de cette tribune. Voilà le prix du courage dans ce métier.
Le message de l’époque était limpide : on ne touche pas à Gérard. Ceux qui touchent à Gérard le paient.
Alors imaginez le culot qu’il fallait pour dire, non pas en 2024 quand tout le monde tapait, mais des années plus tôt, quand il était encore adoré : « Depardieu devrait fermer sa grande gueule ! »
Celle qui avait déjà osé, quand personne n’osait
Notre comédienne mystère, donc, avait déjà lâché cette phrase publiquement. Pas en 2024. Pas dans le confort du consensus. À une époque où, selon ses propres mots, l’acteur était « encore déifié ».
Le contexte : elle joue alors dans « Désolé pour la moquette », une pièce écrite et mise en scène par Bertrand Blier, montée au théâtre du Gymnase en 2012. Le hasard est savoureux, parce que Blier est exactement l’homme qui a fabriqué la légende Depardieu, avec Les Valseuses en 1974, puis Buffet froid, Tenue de soirée, Trop belle pour toi.
Autrement dit : elle attaque le dieu du cinéma français en travaillant sur le texte de son grand prêtre. Il y a des maladresses de calendrier plus discrètes.
« Qu’est-ce que j’avais osé dire ! J’avais attaqué notre dieu du cinéma », résumera-t-elle plus tard, avec cette ironie tranquille qui la caractérise. La formule dit tout : ce n’était pas un acteur qu’on critiquait, c’était une divinité qu’on blasphémait.
Et la réaction fut à la hauteur. Elle raconte s’être fait « taper sur les doigts » pour cette insolence. Pas condamner, pas censurer : taper sur les doigts. Comme une gamine qui a mis les coudes sur la table.
Mais le plus délicieux dans cette histoire, ce n’est pas la punition. C’est ce que Bertrand Blier lui-même a répondu à ceux qui s’indignaient.

La phrase de Bertrand Blier qui trahit tout un milieu
On demande alors à cette comédienne, avec ce mélange d’effarement et de reproche typique du milieu : « Mais pourquoi vous le haïssez ? » Comme si dire à quelqu’un de se taire relevait de la haine pathologique.
C’est là que Blier intervient. Le réalisateur qui a révélé Depardieu, qui l’a fait tourner encore et encore, qui le connaît intimement depuis les années 70. Sa réponse est un aveu déguisé en compliment.
« Anny dit ce qu’on pense tous, y compris ses meilleurs amis. »
Relisez-la lentement. Elle contient tout. Tout le monde pensait la même chose. Y compris ses amis les plus proches. Mais une seule personne l’a dit à voix haute, et c’est celle qu’on a accusée de haine.
C’est le portrait au vitriol d’un système entier. Un milieu où la vérité circulait dans les dîners mais mourait devant les micros. Où l’on chuchotait ce qu’on n’assumait jamais.
Et cette phrase de Blier, prononcée pour la défendre, était en réalité la pire chose qu’on pouvait dire du silence général. Une douzaine d’années plus tard, elle sonne comme une prophétie.
Les Compères, 1983 : ils se sont croisés sur le même plateau
Parce qu’il faut préciser un détail qui change tout : cette femme n’est pas une observatrice extérieure. Elle a donné la réplique à Depardieu. Sur un tournage. Devant la même caméra.
C’était dans Les Compères, la comédie de Francis Veber, sortie en 1983, où Depardieu formait avec Pierre Richard le tandem le plus rentable du cinéma français. La recette Veber tournait à plein régime : La Chèvre en 1981, Les Compères en 1983, Les Fugitifs en 1986.
Elle était là, dans ce dispositif. Elle a vu la machine de près. Elle a vu comment il se comportait, comment on lui parlait, comment on ne lui disait jamais non.
Et c’est précisément cette proximité qui rend son témoignage si redoutable. Ce n’est pas une militante qui commente une affaire depuis les réseaux sociaux. C’est une collègue qui a partagé les loges.
Elle n’a d’ailleurs jamais caché son antipathie. Aucune ambiguïté, aucun revirement opportuniste au moment où le vent tournait. Une constance de plusieurs décennies, ce qui, dans ce métier, relève presque de l’exploit.
Sauf que pour comprendre pourquoi ses mots ont fait tant de bruit, il faut d’abord mesurer l’état exact du dossier judiciaire à ce moment-là. Et là, on entre dans du très lourd.
Le dossier judiciaire, dans l’ordre : cinq ans de plaintes
Tout commence en août 2018. La comédienne Charlotte Arnould, alors âgée de 22 ans, accuse Gérard Depardieu de viol et de harcèlement sexuel. Elle porte plainte. Le nom de l’acteur entre pour la première fois dans un dossier de cette nature.
Le 16 décembre 2020, l’acteur est mis en examen pour « viols » et « agressions sexuelles ». Pendant deux ans, l’information circule mollement dans les médias. Il continue de tourner. Il continue de remplir les salles.
Avril 2023 : bascule. La journaliste Marine Turchi publie dans Mediapart les récits de treize femmes accusant l’acteur de violences sexuelles sur onze tournages de films différents, entre 2004 et 2022. Dix-huit ans de carrière passés au crible.
Trois de ces treize femmes apportent leur témoignage à la justice en soutien à Charlotte Arnould, sans porter plainte, par peur des conséquences sur leur carrière. L’acteur, lui, conteste l’ensemble des accusations pénales. Le rapport de force commence à s’inverser.
En juillet 2023, France Inter publie trois nouveaux récits, dont celui d’une femme dénonçant une agression sexuelle survenue sur un tournage en 2015. Le compteur ne s’arrête plus.

Les plaintes s’empilent, la prescription joue les videurs
Le 10 septembre 2023, l’actrice Hélène Darras dépose plainte pour agression sexuelle. Elle l’accuse de l’avoir « pelotée » en 2007, sur le tournage de Disco de Fabien Onteniente. Le parquet de Paris analyse le dossier.
Verdict : classement sans suite le 29 décembre 2023, rendu public le 22 janvier 2024. Les faits sont prescrits. Pas faux, pas contestés juridiquement : prescrits. Nuance essentielle, et particulièrement frustrante pour les plaignantes.
Le 19 décembre 2023, Ruth Baza, journaliste et écrivaine espagnole, porte plainte pour un viol qu’elle situe en 1995 à Paris, alors qu’elle avait 23 ans et interviewait l’acteur. Même issue prévisible : les faits sont prescrits en France.
Janvier 2024, quatrième plainte. Une ancienne assistante de tournage accuse l’acteur de propos obscènes et d’attouchements lors du tournage du court métrage Le Magicien et les Siamois, réalisé en 2014 par Jean-Pierre Mocky. Théoriquement prescrits, encore.
Le 23 février 2024, nouvelle plainte pour agression sexuelle, déposée par une décoratrice ensemblière. Cette fois, les faits ne sont pas prescrits. Ils concernent l’année 2021, sur le tournage des Volets verts de Jean Becker. Le mur de la prescription vient de céder.
Et c’est dans ce climat électrique, avec les honneurs qui tombent et les plaintes qui s’accumulent, qu’une actrice de la même génération que l’accusé choisit de parler. Sans filtre.
La question qu’on n’aurait pas dû lui poser
C’est Ciné-Télé-Revue qui recueille ses propos, en janvier 2024. Un entretien classique, à priori. Le genre d’exercice qu’elle a pratiqué mille fois en soixante ans de carrière.
Sauf que l’affaire Depardieu occupe alors toutes les conversations. Impossible d’y échapper. Le sujet arrive sur la table.
Vous vous attendez à une pirouette diplomatique ? Un « je préfère laisser la justice faire son travail » bien lissé ? Elle n’a jamais su faire ça, et elle n’allait pas commencer à soixante-seize ans.
Il faut se souvenir de ce que représentait encore l’acteur à cet instant. Une tribune de soutien publiée dans Le Figaro fin décembre. Un président de la République qui, à la télévision, dénonce une « chasse à l’homme ». Le camp Depardieu n’a rien d’un camp vide.
N’importe qui aurait esquivé. Elle, non. Elle a répondu avec la même brutalité tranquille qu’elle employait déjà des années plus tôt, quand l’acteur était encore un dieu vivant.
Et ce qu’elle a dit, mot pour mot, va vous scier.
« Il est complètement taré » : Anny Duperey ne prend aucun gant
Anny Duperey. C’est elle. La Catherine Beaumont d’Une famille formidable, la série culte de TF1 qu’elle a portée de 1992 à 2018. L’inoubliable actrice d’Un éléphant ça trompe énormément d’Yves Robert, en 1976.
Sa réponse à Ciné-Télé-Revue tient en une phrase, et elle est d’une violence rare dans le milieu : « Depardieu est complètement taré. »
Puis, comme si le sujet l’ennuyait franchement : « Maintenant, ça ne vaut pas le coup qu’on en parle pendant des heures… » Le mépris de la lassitude, la pire des condamnations.
Mais le pire — ou le meilleur, selon votre camp — était arrivé quelques jours plus tôt, dans les colonnes de Télé 7 Jours. Là, elle avait carrément diagnostiqué l’acteur.
« À une époque où il était sacré et pas encore maudit, je m’étais fait taper sur les doigts pour avoir osé lui dire publiquement de « fermer sa gueule ». Gérard est hors circuit mentalement, il a pété les plombs depuis un bout de temps d’ailleurs. »
« Hors circuit mentalement. » « Il a pété les plombs. » Prononcé par une femme qui a partagé l’affiche des Compères avec lui en 1983, qui a été nommée cinq fois aux Molières, qui est officier de la Légion d’honneur. Pas par un anonyme sur les réseaux.

La nuance que personne n’attendait d’elle
Et c’est là qu’Anny Duperey devient vraiment intéressante. Parce qu’après avoir démoli l’homme, elle a refusé de démolir l’œuvre.
Alors que le débat public s’enflammait sur la déprogrammation de ses films, elle a précisé, dans le même entretien : « Ce n’est pas une raison pour bannir tous ses films. » L’ancienne compagne de Bernard Giraudeau, mère de Gaël et de Sara, séparait les deux plateaux de la balance.
Jugement sur l’homme d’un côté, sort réservé à cinquante ans de cinéma de l’autre. Deux questions distinctes qu’elle refusait de mélanger, alors que tout le débat public les confondait allègrement.
Cette position, personne ne l’attendait. Elle contredit à la fois ceux qui voulaient tout effacer et ceux qui voulaient tout excuser. Comme d’habitude, Duperey ne rentre dans aucune case.
Restait un point qu’elle avait mentionné et qui intrigue : ce « taper sur les doigts » subi des années plus tôt. Qui l’avait sermonnée ? Le milieu, la production, les proches de l’acteur ? Elle ne l’a jamais détaillé.
Ce qu’on sait, c’est que Bertrand Blier avait pris sa défense avec cette phrase qui condamnait tout un système : « Anny dit ce qu’on pense tous, y compris ses meilleurs amis. »
Une voix qui vient d’un tout autre univers
Qui est-elle ? Une actrice née en 1947 à Rouen, formée au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, promotion 1967. Une carrière commencée sur les planches.
Elle a tourné pour Godard dès ses débuts, dans 2 ou 3 choses que je sais d’elle. Elle a été nommée aux Césars en 1977 dans la catégorie meilleure actrice dans un second rôle. Elle a décroché cinq nominations aux Molières.
Elle est aussi romancière. Son premier roman, L’Admiroir, publié en 1976, est couronné l’année suivante par le prix Alice-Louis-Barthou de l’Académie française. Son autobiographie, Le Voile noir, parue en 1992, rencontrera un immense succès public.
Photographe, également. Entrée à quinze ans à l’École supérieure des beaux-arts de Rouen. Peintre depuis toujours, elle refusera d’exposer ses toiles pendant des décennies avant d’accepter enfin, en 2026, au salon des Indépendants du Grand Palais.
Chevalier de la Légion d’honneur le 12 juillet 1996, promue officier le 30 décembre 2011. Membre de l’Académie Alphonse Allais depuis janvier 2020. Le pedigree est solide, diversifié, respecté.
Bref : ce n’est pas une provocatrice professionnelle. C’est une femme installée, décorée, cultivée. Ce qui rend ses mots d’autant plus fracassants.
Un tempérament forgé dans le pire des drames
Il y a chez elle une explication à ce refus absolu des convenances, et elle est bouleversante. Le 6 novembre 1955, à Sotteville-lès-Rouen, ses parents Lucien et Ginette Legras meurent accidentellement. Empoisonnés par le monoxyde de carbone d’un chauffe-eau défectueux dans leur salle de bains.
Elle a huit ans et demi. Sa petite sœur Patricia, née en juin 1955, n’a que quelques mois. Les deux fillettes sont séparées : l’aînée est recueillie par sa grand-mère paternelle et sa tante, la cadette par les grands-parents maternels.
Grandir séparée de sa sœur laissera une blessure définitive. Elle dira que la complicité qu’elles n’ont pas eue enfants « reste irrattrapable ». Patricia mourra en juin 2009, sans que ce manque ait jamais pu être comblé.
Son nom de scène lui-même est un hommage : elle a repris, à deux lettres près, le patronyme du mari de sa grand-mère paternelle, « Duperray ». Une manière de porter sa famille recomposée jusque sur les affiches.
Ses parents étaient photographes. Elle deviendra photographe à son tour et, en 2019, exposera à Vendôme ses propres images face à celles de son père et de sa sœur.
Quand on a connu ça à huit ans, on développe un rapport très particulier aux mondanités. Les intouchables du cinéma, franchement, ça n’impressionne plus beaucoup.

Ses engagements : la preuve qu’elle n’a jamais suivi le troupeau
Son parcours militant confirme le portrait. Elle a été marraine de SOS Papa, association d’aide aux pères évincés, jusqu’en 2006. Elle est toujours marraine du Rire médecin, qui envoie des clowns dans les hôpitaux pédiatriques.
Aux élections européennes de 2019, elle soutient le Parti animaliste. À la présidentielle de 2022, elle annonce son soutien à Jean-Luc Mélenchon, comme d’autres personnalités.
En novembre 2022, sur C8, elle s’indigne de la non-réintégration des soignants suspendus et se positionne contre la politique anti-Covid. Un choix qui ne lui a valu que des ennuis médiatiques, mais qu’elle a assumé.
En 2023, elle participe même à Mask Singer sur TF1, où elle est démasquée le 28 avril sous le costume du phénix. À soixante-quinze ans, elle enfile un déguisement de piaf géant en prime time.
Voilà le personnage. Imprévisible, indocile, insaisissable. Capable de soutenir Mélenchon et de chanter sous un costume à plumes la même année.
Et capable, aussi, de se prendre elle-même le mur en pleine face quelques semaines plus tard.
Février 2024 : un mois plus tard, elle tombe à son tour
Là, il faut être honnête, parce que l’histoire n’est pas un conte moral avec une héroïne parfaite. Un mois après avoir descendu Depardieu, Anny Duperey provoque elle-même un tollé retentissant.
Début février 2024, au micro de RTL, elle réagit au témoignage de Judith Godrèche. L’actrice venait de dénoncer publiquement l’emprise dont elle dit avoir été victime durant son adolescence, de la part des réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon.
La réponse tombe : « Je vais me faire taper dessus mais je pense que tout cela est extrêmement exagéré. Six ans avec un réalisateur, sous emprise je veux bien, mais quand même consentante non ? »
Le mot « consentante », appliqué à une adolescente, met le feu instantanément. Les associations de lutte contre les violences faites aux femmes s’indignent. Les réseaux sociaux s’embrasent en quelques heures, et plusieurs comédiennes la critiquent publiquement.
Elle présente ses excuses peu après : « Je tiens à exprimer mes excuses à Judith Godrèche et à toutes les victimes que mes propos maladroits ont heurtées. Je regrette que ma première réaction n’ait pas été de condamner l’inexcusable. »
Le prix payé : un partenariat de trente et un ans qui s’arrête net
Les excuses n’ont pas suffi. Le 19 février 2024, l’association SOS Villages d’enfants publie un communiqué. Sa directrice générale, Isabelle Moret, annonce la fin du marrainage, « d’un commun accord ».
Il faut mesurer ce que cela représente. Elle était marraine de cette association depuis 1993. Trente et un ans d’engagement auprès de fratries placées. Une cause qui n’était pas décorative pour elle, mais viscérale, on comprend maintenant pourquoi.
Trente et un ans de marrainage effacés par deux phrases dites en direct à la radio. Voilà où en était Anny Duperey au printemps 2024 : au centre d’un cyclone, fraîchement excusée, sanctionnée.
C’est tout le paradoxe de cette femme. Elle avait vu clair sur Depardieu quand personne n’osait le dire, et elle s’est plantée, au même moment, sur une autre histoire d’emprise.
Le courage et l’angle mort peuvent parfaitement cohabiter chez la même personne. C’est même une des leçons les moins confortables de toute cette séquence.
Les images de Corée du Nord ressortent, et cette fois c’est acté
Entretemps, le camp Depardieu avait tenté une contre-attaque. La thèse : les images de Complément d’enquête auraient été manipulées au montage. Yann Moix et la famille de l’acteur accusent France Télévisions.
Sauf qu’en octobre 2024, un rapport d’huissier mandaté par le groupe confirme les propos obscènes tenus durant le voyage nord-coréen. La version de la manipulation prend l’eau. Sérieusement.
Le même mois, Le Journal du dimanche affirme avoir consulté les procès-verbaux des protagonistes du reportage et soutient l’inverse. Deux récits totalement contradictoires cohabitent dans la presse pendant des mois.
En février 2025, Libération diffuse sur son site des images inédites du voyage, où l’acteur et Yann Moix enchaînent les propos misogynes. Yann Moix, lui, avait pris ses distances avec les extraits dès décembre 2023.
Pendant ce temps, le 29 avril 2024, l’acteur est placé en garde à vue dans le cadre de deux plaintes pour agressions sexuelles. La procédure avance, cette fois sans obstacle de prescription.

Ce que la justice a tranché depuis
En août 2024, le parquet de Paris requiert un procès devant la cour criminelle départementale pour viols et agressions sexuelles sur Charlotte Arnould.
Le procès des Volets verts, d’abord fixé au 28 octobre 2024, est renvoyé pour raisons de santé. Il se tient finalement les 24 et 25 mars 2025. Le parquet requiert dix-huit mois de prison avec sursis. Le monstre sacré est dans le box.
Le 13 mai 2025, la condamnation tombe : dix-huit mois de prison avec sursis, deux ans d’inéligibilité, inscription au fichier des auteurs d’infractions sexuelles. Son avocat, Jérémie Assous, interjette appel immédiatement.
Fin août 2025, son renvoi devant la cour criminelle départementale de Paris pour viol et agression sexuelle sur Charlotte Arnould est ordonné. Sa défense annonce faire appel de ce renvoi.
En novembre 2025, changement de stratégie : Depardieu écarte Me Assous et confie ses dossiers de violences sexuelles à David-Olivier Kaminski.
Le procès qu’il avait lui-même intenté contre France Télévisions s’était ouvert le 2 octobre 2025. Le 17 avril 2026, après deux expertises judiciaires concluant qu’il avait bien tenu des propos à connotation sexuelle envers une fillette et écartant toute manipulation frauduleuse des images, Gérard Depardieu s’en désiste. Fin de partie.
Ce qui reste, deux ans après
Aujourd’hui, la carrière est en pause depuis 2023. Deux cents films, deux Césars, un astéroïde, et un silence quasi total sur les plateaux français.
Anny Duperey, elle, continue son chemin. Respire, c’est de l’iode ! paraît au Seuil en 2025. Et en 2026, à soixante-dix-neuf ans, elle expose enfin ses tableaux au Grand Palais.
Reste que sa formule de janvier 2024 a survécu à tout le reste. « Hors circuit mentalement. » Trois mots plus efficaces que trois cents pages d’analyse.
Elle avait dit la même chose des années avant, quand ça coûtait cher. Elle l’a redit quand ça ne coûtait plus rien. La constance, dans ce métier, vaut presque autant que le courage.
Et la vraie leçon de cette histoire n’est peut-être pas dans ses mots à elle, mais dans ceux de Bertrand Blier. « Anny dit ce qu’on pense tous, y compris ses meilleurs amis. »
Traduction : pendant quarante ans, tout un milieu a su. Et pendant quarante ans, tout un milieu s’est tu. Une seule a parlé, et on lui a tapé sur les doigts.
C’est peut-être ça, le véritable scandale de l’affaire Depardieu.