Freddie Mercury : ce qu’il a fait annoncer aux journalistes la veille de sa mort
Il y a des objets qui valent plus que leur poids en bois et en cordes. Un piano à queue Yamaha C3, un micro AKG C414 EB, deux brouillons griffonnés à la main et un ours en peluche. Quatre-vingt-deux lots au total. Voilà ce qui part sous le marteau. Et voilà, surtout, ce qui remue une histoire qu’on croyait connaître par cœur.
La maison d’enchères Propstore a annoncé la mise en vente de la collection Reinhold Mack, le producteur allemand qui a travaillé avec Queen aux studios Musicland de Munich. Elle est proposée par Mack et son fils, Freddie Jr. Le piano sur lequel Freddie Mercury a composé Crazy Little Thing Called Love et enregistré The Game, Hot Space et The Works est estimé entre 200 000 et 400 000 livres. Le micro qui a capté sa voix, visible dans le clip de One Vision : entre 40 000 et 80 000 livres.
Et l’ours en peluche ? Un simple cadeau à la famille Mack. Estimé entre 800 et 1 600 livres. C’est peut-être le lot le plus bouleversant du catalogue, parce qu’il ne raconte rien de la star et tout de l’homme. « Pour nous, il n’a jamais été une célébrité ; c’était tonton Freddie », a confié Mack dans le communiqué de la maison d’enchères.
Sauf que tonton Freddie, lui, a emporté avec lui un secret gardé avec une discipline de fer pendant des années. Un secret que son propre groupe a démenti par communiqué officiel. Un secret dont la vérité a été livrée aux journalistes d’une manière tellement inattendue que, trente-cinq ans plus tard, elle continue de glacer. Et non, ce n’est pas lui qui a parlé ce jour-là.

Le gamin de Zanzibar que personne n’attendait sur les scènes du monde
Reprenons du début. Le vrai début. Pas Wembley, pas les capes en hermine, pas les 80 000 personnes qui tapent dans leurs mains. Une île de l’océan Indien, un 5 septembre 1946, et un bébé qu’on prénomme Farrokh Bulsara.
Stone Town, protectorat britannique de Zanzibar. Le père, Bomi, est comptable pour le bureau colonial britannique. La mère s’appelle Jer. Ils sont Parsis, descendants de Perses qui avaient fui vers l’Inde la conquête arabo-islamique au début du Moyen Âge indien. Leur religion : le zoroastrisme. Leur nom de famille vient de Bulsar, une ville du Gujarat.
Autant dire que rien, absolument rien, ne prédestinait ce gosse à devenir la plus grande bête de scène du rock britannique. En 1952 naît sa petite sœur, Kashmira. Un an plus tard, ses parents prennent une décision qui va tout enclencher : ils l’envoient étudier en Inde, chez une tante maternelle.
Il a sept ou huit ans. Direction la St. Peter’s Boys School de Panchgani, une station de villégiature de montagne à 380 kilomètres au sud-est de Bombay, réputée pour ses écoles. Un internat. Loin de tout. Loin de sa mère.
Et c’est là que les choses deviennent intéressantes. Parce que le petit Farrokh ne se contente pas de survivre à l’internat : il y excelle. En boxe — une discipline qu’il choisit délibérément pour s’endurcir dans un contexte scolaire difficile. Et en tennis de table. Retenez ce détail, il reviendra bien plus tard, dans un salon de Munich.

La lettre d’un directeur d’école qui a changé l’histoire du rock
Un jour, le principal de St. Peter écrit aux Bulsara. Le message est simple : votre fils a quelque chose en musique, payez-lui des cours en plus du programme classique. Les parents acceptent.
Farrokh se met au piano. Il rejoint la chorale de l’école. Il monte sur les planches pour les productions théâtrales de l’établissement. Et il progresse à une vitesse qui laisse tout le monde sur le carreau : il atteint le Grade IV, un niveau sérieux, celui des gamins dont les profs commencent à parler entre eux.
À douze ans, en 1958, il intègre son premier groupe : The Hectics. Il y est pianiste. Quatre camarades l’accompagnent : Derrick Branche, Bruce Murray, Farang Irani, Victory Rana. Ils reprennent du rock’n’roll d’époque, du Elvis, ce genre de choses. Interdiction de jouer hors de l’école — le règlement, c’est le règlement.
C’est aussi à St. Peter qu’il perd son prénom. Farrokh, ses camarades trouvent ça trop compliqué. Alors ils l’appellent Frederick. Puis Freddie. Le surnom colle si bien que même ses parents finissent par l’adopter.
Une de ses influences musicales de ces années-là ? La chanteuse Lata Mangeshkar, monument absolu de la musique indienne. Voilà pour les racines qu’il ne revendiquera presque jamais en public. En 1962, il entre à la St. Mary’s High School de Mazagon.

Une révolution le chasse de son île, un pays entier l’adopte
La famille Bulsara retourne à Zanzibar pour raisons professionnelles. Et là, l’Histoire avec un grand H débarque dans le salon. En 1964, la révolution de Zanzibar chasse le sultan et débouche sur la création de la Tanzanie.
Freddie a dix-sept ans. La famille doit partir. Direction le Royaume-Uni, sans possibilité de retour.
Ils s’installent d’abord chez des amis à Feltham, juste à côté de l’aéroport d’Heathrow. Le contraste est vertigineux : l’océan Indien remplacé par le bruit des avions et la grisaille de la banlieue ouest de Londres. La famille trouve ensuite une petite maison — celle sur laquelle une plaque commémorative sera apposée en 2016.
Il opte pour des études artistiques, s’inscrit en préparation à l’école polytechnique d’Isleworth. Et il découvre, selon le magazine Record Collector, Jimi Hendrix, John Lennon, les Beatles. Le choc.
Des années plus tard, il dira de Hendrix : « Jimi Hendrix est très important. D’une certaine façon, il résume, de par ses représentations sur scène, tous les aspects du travail d’une rock star. On ne peut le comparer à personne. Soit on a la magie, soit on ne l’a pas. Personne ne peut l’égaler. Personne ne peut prendre sa place. »
Il découvre aussi Liza Minnelli sur scène, et il est fasciné. Pas par sa voix seulement : par l’énergie, par sa façon, selon ses propres mots, de « se donner au public ». Vous voulez comprendre d’où vient le showman de Wembley ? Il est déjà là, dans un fauteuil de théâtre londonien, en train de prendre des notes mentales.
Kensington Market : la fabrique secrète d’un personnage
Printemps 1966. Il quitte Isleworth avec la note nécessaire pour entrer au Ealing Art College de Londres. Il y commence des études d’illustration graphique — décision qui aura, quelques années plus tard, une conséquence que personne n’imaginait.
Il s’installe à Kensington, dans un appartement loué par un ami. Et le quartier, à l’époque, est une ruche : des artistes partout, des idées qui fusent, un bouillonnement permanent. À deux pas de chez lui s’étend Kensington Market, où traîne l’élite intellectuelle et artistique de Londres.
Ce jeune homme ne se contente pas d’étudier. Il lance une ligne de vêtements. Il dessine de courtes bandes dessinées pour de petits journaux londoniens. Il expérimente. Il cherche.
Et il rôde autour d’un groupe précis : Smile. Trois types — Tim Staffell au chant et à la basse, Brian May à la guitare, Roger Taylor à la batterie. Staffell est son camarade d’école à Ealing. Freddie tente d’intégrer le groupe. On lui dit non.
Alors il suit leur carrière de très près. Il observe. Il attend. Parce qu’il y a chez lui une conviction inébranlable, presque agaçante pour l’entourage : sa place est là-dedans.
En attendant, pour manger, Freddie et Roger Taylor se lancent dans le petit commerce : ils achètent des vêtements d’occasion et les revendent sur le marché. Le futur « ultime dieu du rock » vendait des fripes à Kensington Market.

Ibex, Wreckage, Sour Milk Sea : le tour de France des groupes ratés
Août 1969. Il croise un petit groupe venu de Liverpool : Ibex, influencé par Cream. À l’origine un trio : Mike Bersin à la guitare et au chant, John « Tupp » Taylor à la basse, Mick « Miffer » Smith à la batterie.
Freddie s’installe brièvement à Liverpool, au-dessus d’un pub qui programme des concerts, le Dovedale Towers. Détail savoureux : le pub se trouve sur Penny Lane. Oui, celle-là.
Quelques jours après avoir rencontré le groupe, il connaît déjà par cœur l’intégralité de leur répertoire. Il les rejoint sur scène à Bolton, dans la région de Manchester, et le 23 août 1969, il fait sa toute première apparition publique en tant que chanteur. Deux jours plus tard, Ibex joue en plein air dans le Queen’s Park de Bolton.
Le 9 septembre 1969, Ibex se produit au Sink, un petit club de Liverpool. Un enregistrement de trente-cinq minutes est réalisé sur bande — quasi intégralement perdu depuis. Selon les témoins, le chanteur se tient au pied de la scène, au niveau du public.
Ce soir-là, les membres de Smile jouent dans un autre club de la même ville. Et une légende s’est installée, propagée par des biographes mais jamais confirmée : May et Taylor auraient rejoint Freddie sur scène pour jouer quelques morceaux. L’enregistrement, trop court, n’en garde aucune trace.
Fin 1969, Freddie décide de rebaptiser Ibex. Le groupe devient Wreckage — « Naufrage ». Il choisit lui-même. C’est un motif qui va se répéter.
Le pied de micro cassé qui est devenu une signature mondiale
Le batteur Smith quitte alors la formation. Mercury en parlera des années plus tard dans une lettre à son amie Celine Daley : il est possible, dit-il, que des penchants homophobes l’aient poussé à s’éloigner.
Wreckage tourne peu, et de façon erratique. Une première partie pour Iron Butterfly début novembre 1969. Un concert final peu après Noël, à la Wade Dean Grammar School for Girls, où la sœur de Tupp Taylor est scolarisée.
Et c’est ce dernier soir que se produit l’un des accidents les plus rentables de l’histoire du rock. Son pied de micro casse — ou refuse de tenir à la bonne hauteur. Un autre aurait paniqué. Freddie le dévisse complètement, ne garde que la partie supérieure, et l’intègre à son jeu de scène.
Ce demi-pied de micro brandi comme un sceptre deviendra indissociable de son image. Des millions de personnes l’ont vu faire ce geste sans jamais savoir qu’il venait d’un accident dans un gymnase d’école de filles.
Après Wreckage, il répond à une annonce du Melody Maker : « le groupe Sour Milk Sea recherche un chanteur ». Audition le 6 février 1970. Le groupe est un quatuor professionnel : Chris Dummett (de son vrai nom Chris Chesney) au chant, Jeremy Gallop à la guitare, Paul Milne à la basse, Robert Tyrell à la batterie.
Le rythme est autrement soutenu : environ trois concerts par semaine. Le seul concert notable a lieu à Oxford en mars 1970. Un entretien paru le lendemain dans la presse locale raconte que Chesney et Freddie avaient écrit ensemble, en recyclant des éléments préparés pour Ibex. Sur scène, Freddie s’impose. Sur la photo de presse, il vole aussi la vedette.
Résultat : les relations se dégradent. Chesney évoque un « manque de cohésion » dû aux origines et influences de Bulsara, très différentes des leurs. Sour Milk Sea meurt. Et Freddie a toujours l’œil sur Smile.
Novembre 1970 : il change le nom du groupe sans demander la permission
En 1970, Smile signe avec le label américain Mercury Records. Le label offre au groupe d’enregistrer trois morceaux, puis trois autres. Les bandes ne sortent jamais commercialement.
Tim Staffell se lasse. Il ne voit plus d’avenir dans Smile, quitte le groupe — et propose à Farrokh Bulsara de le remplacer au chant. Ce que le jeune homme attendait depuis des mois arrive enfin.
Il accepte. Et là, il fait quelque chose de sidérant pour un nouvel arrivant : il change le nom du groupe. Sans laisser grand choix aux autres. Novembre 1970. Il choisit Queen.
Provocateur, ambigu, royal, camp : le mot est un manifeste à lui seul. Brian May et Roger Taylor n’étaient pas franchement enthousiastes, mais celui qui venait d’arriver avait déjà pris le pouvoir.
Il ne manque plus qu’un bassiste. En 1971, après plusieurs essais décevants, c’est John Deacon qui est choisi. Le quatuor est complet, sous sa forme définitive, prêt pour vingt ans de composition collective.
Petit détail qui dit tout du personnage : en 1972, Freddie exploite sa formation de graphiste pour dessiner le logo du groupe, le Queen Crest. Un Q majuscule au centre, encadré de symboles rappelant les signes zodiacaux des quatre membres. Le type dessinait son propre blason. Ça vous donne une idée de l’ambition.

La femme qui allait tout savoir de lui — et le comprendre avant tout le monde
1969, une boutique de vêtements à Londres. Il rencontre une jeune femme. Elle a un prénom qui reviendra, en 1991, à un moment absolument décisif de cette histoire — le moment où un notaire ouvrira un testament.
Leur relation démarre. Il habite alors Stafford Terrace, à Kensington, non loin de chez elle. Elle sera là pendant les années de galère, pendant les premiers succès, pendant tout.
En 1973, il la demande en mariage. À la grande surprise de l’intéressée, qui accepte quand même. Le couple vit un temps sous le même toit. Mais après six ans de relation, la demande n’a toujours pas été suivie d’effet. Pas de mariage. Jamais.
Revenons un instant en arrière. En 1972, Queen répète aux studios Trident pour son premier album. Robin Cable, producteur maison du studio, entend le chanteur depuis un couloir. Il cherche une voix pour I Can Hear Music, titre créé par les Ronettes et popularisé par les Beach Boys, qu’il veut enregistrer à la manière du mur de son de Phil Spector.
Freddie accepte, à condition d’embarquer Brian May à la guitare et Roger Taylor à la batterie. Mais le disque sort sous un pseudonyme, Larry Lurex, moquerie du glam de Gary Glitter, pour ne pas nuire à la notoriété naissante de son groupe. Il paraît fin juin 1973, deux semaines avant le premier album de Queen. Déjà, il calculait tout.
Bohemian Rhapsody : six minutes qui n’auraient jamais dû exister
Les premiers albums sont bien accueillis, le succès commercial arrive assez vite. Mais Freddie Mercury ne veut pas d’un succès de plus. Il veut créer dans des styles réellement novateurs, quelque chose qui n’existe pas encore.
- A Night at the Opera. Et au milieu, ce morceau que personne n’avait commandé, que personne n’avait vu venir, et que Mercury compose quasi intégralement en y mettant des moyens inédits à l’époque : Bohemian Rhapsody.
Une ballade au piano, un passage d’opéra, une explosion hard rock, un retour au calme. Aucune structure couplet-refrain. Une durée délirante pour la radio. Sur le papier, un suicide commercial. Dans les faits, l’album offre à Queen une notoriété internationale.
Le morceau devient, au fil des ans, l’emblème absolu de la créativité du groupe et surtout de son chanteur. Détail qui donne le vertige : en 2018, Bohemian Rhapsody devient la chanson du XXe siècle la plus écoutée sur les plateformes de streaming. Quarante-trois ans après.
Dès les premières années, Queen s’impose aussi comme un pionnier du clip. Pas un simple support de promo, mais un vrai moyen d’expression artistique. Les autres suivront, avec dix ans de retard.
Et pourtant, la critique rock ne suit pas. Vers la fin des années 70, malgré le succès, le New Musical Express et Rolling Stone tapent dur. Le punk séduit les journalistes, et on reproche à Queen d’être surproduit. En 1974 déjà, un critique de Rolling Stone qualifiait Queen II — dont Mercury est le principal auteur — de « [d’une] complexité de composition abrupte et dénuée de sens ». À l’époque, ça piquait.
1976 : la conversation qui a mis fin à six ans d’amour
Leur couple bat de l’aile depuis plusieurs années. En 1976, Freddie Mercury choisit de révéler sa bisexualité à sa compagne. Il pose les mots.
Sa réponse est restée célèbre : elle lui rétorque qu’il serait gay, et non bisexuel. Cette discussion met officiellement fin à leur relation intime. Et Mercury deviendra, même après sa mort, un exemple emblématique d’occultation de la bisexualité.
Mais — et c’est là que cette histoire devient bouleversante — elle ne disparaît pas. Elle restera une amie très proche pendant tout le reste de sa vie. Toute. Sa. Vie.
Le parfum de scandale lié à son orientation sexuelle devient, avec la provocation et l’iconoclastie, partie intégrante de son image. Il arbore le style glam rock de l’époque : cheveux longs, ongles longs recouverts de vernis noir. Sur scène, justaucorps, capes, accessoires — tout renforce la théâtralité de sa gestuelle.
À la fin des années 70, il se forge aussi une réputation sulfureuse dans le milieu artistique londonien : des fêtes orgiaques mêlant sexe et cocaïne, qu’il consomme en quantité. Avec une conséquence concrète : l’annulation d’un projet de collaboration avec Michael Jackson, qui ne supporte pas la toxicomanie du leader de Queen.
Mercury et Jackson. Le plus grand duo fantôme de l’histoire de la pop, sacrifié sur l’autel d’un désaccord très concret.
Munich, la moustache et un piano qui écoutait tout
Début des années 80, virage esthétique brutal. Il coupe ses cheveux et se laisse pousser la moustache, suivant la mode « Castro clone » lancée par certains homosexuels à l’époque. Et sur sa vie sentimentale, il continue de ne dire presque rien en public.
Fin 1982, Queen annonce que la prochaine tournée n’aura lieu que l’année suivante. Mercury, lui, brûle depuis des années de composer un album personnel. Il s’envole pour Munich début 1983 et entre en studio.
Munich, c’est Musicland. C’est Reinhold Mack. C’est ce piano à queue Yamaha C3 qui part aujourd’hui aux enchères — le même clavier qu’ont aussi utilisé les Rolling Stones, Deep Purple, Led Zeppelin, Black Sabbath, Leonard Cohen, Donna Summer et Bryan Ferry. Un instrument qui a entendu plus de choses que la plupart des confesseurs.
Sur place, il rencontre Giorgio Moroder. Le compositeur travaille depuis trois ans sur une version modernisée du Metropolis de Fritz Lang : colorisation des images, musique contemporaine. Il invite Mercury et d’autres artistes à participer. Résultat : Love Kills, premier single solo de Mercury, en 1984.
Et puis il y a mai 1983. Il assiste à une représentation d’opéra. La soprano s’appelle Montserrat Caballé. Il en sort profondément impressionné. Il fera sa connaissance quatre ans plus tard, et l’idée d’un album en duo germera. Personne, en 1983, n’aurait parié une livre sur ce projet.
13 juillet 1985 : vingt minutes, 80 000 mains, 2 milliards de témoins
Live Aid, stade de Wembley. Deux scènes, Londres et Philadelphie. Une audience télévisée estimée à 2 milliards de personnes.
Queen monte sur scène. Et ce qui se passe ensuite est salué par la critique comme la « plus grande performance live de tous les temps ».
Il fait taper dans les mains les 80 000 spectateurs sur Radio Ga Ga. Puis il les fait répéter ses vocalises, comme un chef de chœur qui aurait pris un stade en otage. Jusqu’à cette note tenue d’une longueur inattendue, restée dans l’histoire sous le nom de « la note qui a parcouru le monde ». Toute la foule reprend ensuite We Are the Champions.
Brian May, des années plus tard, résumera la chose sans détour : « Le reste du groupe a bien joué, mais sur cette scène, Freddie a emmené le tout à un autre niveau. »
Participants et observateurs s’accordent : Mercury et Queen ont volé la vedette à tous les musiciens présents ce jour-là, à Londres comme à Philadelphie. Dans le Guardian du 14 janvier 2005, John Harris écrira : « Ceux qui font des classements des plus grands frontmen du rock et accordent les premières places à Mick Jagger, Robert Plant et consorts font une terrible erreur. Freddie, comme le prouve sa performance dionysiaque au Live Aid, est facilement, de tous, celui qui se rapproche le plus d’un dieu. »
1985 est aussi l’année où il collabore à l’écriture de la comédie musicale Time, avec Dave Clark. Et où sort son premier album solo, Mr. Bad Guy. Ce disque dont deux brouillons manuscrits, pour My Love is Dangerous et Let’s Turn It On, sont estimés respectivement entre 3 000 et 6 000 livres, et entre 1 500 et 3 000 livres, dans la vente de Propstore.
Un homme discret entre dans sa vie, et personne n’en parle
Toujours en 1985, il s’installe avec celui qui restera son dernier compagnon. Un homme dont le nom ne fera jamais les gros titres du vivant du chanteur. Le couple vit entre Londres et Montreux, en Suisse, où Mercury possède une maison et un studio d’enregistrement personnel.
Montreux devient son refuge. Le lac, le calme, la Suisse discrète, à mille lieues des tabloïds londoniens. Il y passera de plus en plus de temps dans les années suivantes — et pour une raison qu’il gardera pour lui.
1986 est l’année-clé. Queen enregistre et sort A Kind of Magic, composé pour illustrer le film Highlander. Six des neuf morceaux figurent effectivement dans la bande originale. Succès commercial.
Le groupe part en tournée européenne. Ce sera la dernière. Personne, dans le public, ne le sait encore.
Ils veulent aussi donner, près de chez eux, un concert aux dimensions inédites pour un groupe seul. C’est le fameux Live at Wembley. Le stade compte alors 70 000 places : les billets pour les deux soirs s’écoulent en moins de deux jours.
Les vidéos ont figé pour l’éternité le style et l’exubérance du chanteur, qui termine ses deux prestations drapé dans un manteau écarlate bordé d’hermine, coiffé d’une réplique parfaite de la couronne royale britannique, sur l’hymne officiel du Royaume-Uni, God Save the Queen. Le gamin de Zanzibar, en couronne, devant 70 000 Anglais.
Knebworth, 9 août 1986 : le dernier concert, et personne ne le sait
Les fans en veulent encore. Le groupe organise une date supplémentaire : Knebworth, le 9 août 1986. Plus de 125 000 personnes. Les images de l’arrivée du groupe survolant la foule en hélicoptère sont restées célèbres.
Ce sera le tout dernier concert de Freddie Mercury avec Queen. Sur environ sept cents concerts donnés à travers le monde.
Un chiffre pour mesurer l’ampleur : Queen fut le premier groupe à remplir les stades d’Amérique du Sud, battant des records mondiaux d’assistance en Argentine et au Brésil. Au Morumbi Stadium de São Paulo, deux concerts avaient attiré un public cumulé d’environ 250 000 personnes.
En 1986, la tournée européenne les avait aussi conduits à Budapest devant quatre-vingt mille personnes, faisant de Queen l’un des premiers groupes d’Europe de l’Ouest à jouer de l’autre côté du rideau de fer.
Un album, Live Magic, est tiré du Magic Tour peu après. Et puis le rideau tombe sur les scènes. Officiellement, à cause de la fatigue des tournées. Officiellement.
Le tabloïd qui a écrit la vérité avant tout le monde
Reprenons la chronologie, parce qu’elle est vertigineuse. Dès l’automne 1986, The Sun, le célèbre tabloïd britannique, attribue à Freddie Mercury les symptômes du sida. À une époque où le mot seul terrifiait.
Lui-même se sait malade vers 1987 : c’est l’année où son médecin lui annonce qu’il est atteint du sida. C’est aussi l’année où il organise, au Pikes Hotel, une fête d’anniversaire somptueuse restée comme l’une des plus mémorables d’Ibiza : trois jours, 500 invités.
L’homme qui vient d’apprendre la pire nouvelle possible balance une fête de trois jours pour 500 personnes. Il n’a jamais rien fait à moitié, pas même le déni.
1987, toujours : sortie de The Great Pretender, reprise réarrangée du titre des Platters. Dans la vidéo, Mercury recrée ses propres prestations issues des clips de Queen et de ses vidéos solo. Une mise en abyme troublante — comme s’il commençait déjà à archiver sa propre légende.
Et lors du tournage de cette vidéo, il coupe sa moustache. Sa marque de fabrique depuis 1980. Un geste minuscule, un signal énorme pour qui savait lire.
Barcelone, l’opéra, et un rêve accompli à contretemps
- Sort Barcelona, second et dernier album estampillé Freddie Mercury constitué de matériel original. La concrétisation d’un rêve avoué : se rapprocher du monde de l’opéra, et surtout travailler avec la soprano catalane Montserrat Caballé.
L’album est largement acclamé par la critique. La chanson-titre devient l’hymne de la ville natale de Caballé et le thème des Jeux olympiques de Barcelone en 1992. Le CIO parlera de « l’un des moments musicaux les plus imprégnés de magie des 122 ans d’histoire des Jeux olympiques modernes ».
Sauf qu’en 1992, il ne sera plus là pour l’entendre. Le morceau triomphe dans un stade où son auteur manque à l’appel.
Caballé, elle, savait exactement à qui elle avait affaire. Son témoignage sur la technique du chanteur est un des plus précis qui existent : « sa technique était impressionnante. Pas de problème de tempo, il chantait avec un sens du rythme incisif et glissait d’un registre à un autre sans effort. Il avait une grande musicalité. »
Elle ajoutait : « Son phrasé pouvait être subtil, délicat et doux ou bien énergique et claquant. Il était capable de trouver la bonne coloration, la bonne nuance expressive pour chaque mot. » Selon elle, sa voix s’étendait du fa1 au fa5, et il pouvait atteindre le fa4 en voix de poitrine.
Fait moins connu : sa voix parlée était naturellement de baryton, mais il interprétait la plupart de ses chansons dans des tessitures de ténor. Et il refusait de se faire opérer des nodules aux cordes vocales qui l’ont progressivement forcé, sur scène, à chanter plus bas au fil des années. Voilà pour la discipline du bonhomme.
Le maquillage blanc, les clips, et un corps qui parle malgré lui
1990-1991. Il enregistre ses dernières prises avec Queen. Dont son ultime composition, A Winter’s Tale, qui évoque la région de Montreux où il passe désormais tant de temps.
Les traces physiques de la maladie ne sont pas immédiatement décelables. Mais les toutes dernières apparitions du chanteur sont sans équivoque. Les clips de l’album Innuendo, en particulier I’m Going Slightly Mad, le montrent très amaigri et fatigué.
Alors il cache son visage sous une épaisse couche de maquillage blanc et noir. Il transforme la maladie en esthétique. Un dernier tour de passe-passe du plus grand illusionniste de la scène rock.
Malade, il insiste pour continuer. Il enregistre des chansons. Il tourne des clips : Headlong, I’m Going Slightly Mad, et These are the Days of Our Lives, sa dernière vidéo enregistrée. Mother Love est le dernier titre sur lequel il chante — il ne peut pas le terminer, et c’est Brian May qui chante le dernier couplet.
Et il y a The Show Must Go On. Une sorte de testament destiné à son public. Le voyant très faible, Brian May lui demande s’il lui sera seulement possible d’assurer ses vocaux.
Sa réponse est devenue légendaire : « I’ll fucking do it, Darling. » Putain que je vais le faire, chéri. Selon May, « il a bu un verre de vodka et a tout déchiré, il a complètement explosé cette prise vocale ». Il enchaînera les prises de voix tant qu’il peut, jusqu’à ce qu’une pneumonie l’en empêche, un mois avant sa mort.
18 février 1990 : la dernière apparition publique, et un silence assourdissant
Brit Awards, 18 février 1990. Queen reçoit le prix de la contribution exceptionnelle à la musique britannique. Freddie Mercury est là. C’est sa dernière apparition publique.
Il ne dit que quelques mots. Le discours, c’est Brian May qui le fait. Dans la salle et devant les télés, tout le monde le voit, tout le monde comprend, personne ne dit rien.
La rumeur de maladie se répand. Les médias reviennent à la charge sur l’hypothèse du sida. Le groupe réplique par un communiqué de presse officiel : démenti.
Paul Prenter, un de ses anciens assistants qui a déjà vendu à la presse beaucoup des secrets de sa vie privée, remet publiquement ce démenti en cause. Le siège médiatique se resserre autour de la maison de Kensington.
Sur le plan médical, il fait un choix radical. Il suit d’abord un traitement contre les symptômes, livré depuis les États-Unis. Puis il y met fin, pour ne pas souffrir des effets secondaires indésirables. Il se contente d’antalgiques.
Le 16 novembre 1991, un nouveau communiqué du groupe indique que Freddie Mercury ne souffre pas du sida. Un démenti officiel, noir sur blanc, à quelques jours seulement de la fin. Ce n’est pas un détail. C’est la clé de tout ce qui suit.
Les huit jours les plus étranges de l’histoire du rock
Faisons le calcul, parce qu’il est glaçant. 16 novembre 1991 : Queen affirme officiellement que son chanteur n’a pas le sida. 24 novembre 1991 : Freddie Mercury meurt.
Huit jours. Entre les deux, il s’est passé quelque chose que personne dans la presse n’avait anticipé. Une décision prise par le chanteur lui-même, exécutée avec une précision de metteur en scène.
Parce que c’est bien là le cœur de cette histoire : cet homme qui a passé vingt ans à contrôler chaque image, chaque logo, chaque nom de groupe, chaque pseudonyme, chaque note tenue devant 80 000 personnes, n’allait certainement pas laisser sa dernière annonce au hasard.
Il ne l’a pas laissée aux tabloïds. Il ne l’a pas laissée à son groupe. Il ne l’a même pas faite lui-même. Et il ne s’est pas contenté d’une annonce : il avait aussi préparé, en amont, une décision juridique qui allait stupéfier ses proches.
Les journalistes campaient devant la maison de Kensington. Ils allaient obtenir leur réponse — mais pas de la bouche qu’ils guettaient.
Ce qui s’est vraiment passé le 23 novembre 1991
La veille, il avait fait venir chez lui Jim Beach, le manager de Queen, pour rédiger le texte. Le 23 novembre 1991, à la veille de sa mort, ce n’est donc pas Freddie Mercury qui parle. Ce n’est pas Brian May, ni un attaché de presse, ni un manager.
C’est son médecin personnel, Gordon Atkinson. Selon le récit repris depuis par la presse, il va à la rencontre des journalistes massés devant la maison de Kensington et lit à voix haute le texte dicté par le chanteur, qui annonce être positif au VIH et atteint du sida. D’autres sources décrivent un communiqué écrit remis aux rédactions.
Voilà le dispositif. Après des années de rumeurs, après un démenti officiel publié une semaine plus tôt, la vérité sort par la voix d’un autre, portant les mots d’un homme qui n’a plus la force de les prononcer. Le lendemain, 24 novembre 1991, il meurt des suites de la pneumonie dont il souffrait depuis plusieurs semaines. Il avait 45 ans.
Et sa succession, elle, contenait un second choc. Conformément à la tradition zoroastrienne, il avait demandé des obsèques respectant le rite moderne de cette religion, et à être incinéré. Il légua 500 000 livres à son compagnon, Jim Hutton, qui mourra le 1er janvier 2010.
Mais l’essentiel n’est pas allé à son compagnon. Mary Austin — la jeune femme de la boutique de vêtements, la fiancée de 1973, celle à qui il avait tout dit en 1976, « le grand amour de sa vie » — reçoit la moitié de la fortune du chanteur. Plus sa demeure géorgienne de Kensington, au 1 Logan Place, où elle s’installera avec sa famille. Plus un pourcentage sur les futures ventes de disques de l’artiste et des quatre derniers albums de Queen.
Le compagnon des dernières années héritait d’une somme. L’ex-fiancée devenue confidente héritait de la maison, de la moitié de tout, et de l’avenir. Freddie Mercury avait tranché lui-même, jusqu’au bout.
Ce que Mary Austin a fait des cendres — et le prix qu’elle a payé
Dans un entretien accordé en 2013 au Daily Telegraph, elle a mis fin aux spéculations sur le devenir des cendres. Elle les a conservées deux ans. Puis elle a respecté le choix du chanteur : les disperser dans un endroit tenu absolument secret, connu d’elle seule.
Depuis, une plaque à son nom a été provisoirement apposée par un anonyme au cimetière de Kensal Green, indiquant que ses cendres y auraient été dispersées.
Mais cet héritage a eu un coût humain. Dans le même entretien, elle raconte comment le fait d’hériter de la fortune de Mercury a constitué une difficulté majeure au fil des années — allant jusqu’à causer une brouille avec les anciens membres de Queen, avec lesquels elle déclare avoir perdu tout contact après les obsèques du chanteur.
Après leur séparation, elle avait eu deux fils avec le peintre Piers Cameron. Mercury est le parrain de l’aîné, Richard, seul des deux enfants né de son vivant. Il n’a pas seulement légué : il a été de la famille.
Son refus d’avertir plus tôt le public a été critiqué. On lui a reproché de ne pas avoir utilisé sa notoriété internationale pour lever des fonds pour la recherche, et de laisser entendre à ses admirateurs que le sida était une maladie honteuse. On lui a aussi reproché, tout au long de sa carrière, d’avoir caché ses origines parsies — Roger Taylor a avancé qu’il les jugeait incompatibles avec son personnage public.
Un ami proche confiait au journaliste David Bret : « Farrokh Bulsara est un nom qu’il a enterré. Il ne souhaitait parler d’aucune période de sa vie avant qu’il ne devienne Freddie Mercury et tout ce qui concernait Freddie Mercury était fabriqué par lui-même. »
Trente-cinq ans plus tard, un piano, un micro et un ours en peluche
Le 20 avril 1992, May, Deacon et Taylor réunissent une pléiade d’artistes pour le Freddie Mercury Tribute, concert de charité au profit de la recherche sur le sida. Ils fondent le Mercury Phoenix Trust. La prestation de George Michael avec Queen est si appréciée qu’on en tire un mini-album de cinq titres, Five Live.
Les hommages n’ont plus cessé. Une statue sculptée par Irena Sedlecká, inaugurée à Montreux le 25 novembre 1996 face au lac Léman, dévoilée par Montserrat Caballé. Un astéroïde, (17473) Freddiemercury, baptisé par l’UAI en septembre 2016 pour son soixante-dixième anniversaire. Un timbre de la Royal Mail en 1999, qui a d’ailleurs déclenché une polémique parce que Roger Taylor apparaissait en arrière-plan alors que ce privilège était réservé à la famille royale.
En 2009, l’institut de sondage OnePoll l’a élu « ultime dieu du rock » sur une liste de 4 000 figures, devançant Elvis Presley de quelques voix. En 2018, un sondage britannique l’a placé en tête des artistes solo préférés des Britanniques. Et en 2018 toujours, Bohemian Rhapsody, le film de Bryan Singer avec Rami Malek — choisi après que Sacha Baron Cohen puis Ben Whishaw ont été envisagés — devenait le film biographique musical le plus rentable de tous les temps. Malek a décroché l’Oscar du meilleur acteur en 2019.
Et voilà pourquoi cette vente aux enchères, les 1er et 2 octobre, ne ressemble à aucune autre. Les pièces seront exposées au préalable à l’hôtel The Cumberland de Londres, du 23 au 27 septembre, gratuitement. Selon la maison d’enchères, ce piano est le plus important objet lié à Mercury à arriver sur le marché depuis la vente de sa collection personnelle en 2023.
Reinhold Mack, lui, ne parle pas d’argent. Il parle d’un homme : « Freddie n’a pas seulement été un collègue et un ami intime ; à bien des égards, il faisait partie de notre famille. Au-delà des innombrables heures passées à créer de la musique ensemble aux studios Musicland, notre maison de Munich est devenue un refuge où il pouvait échapper aux pressions de la célébrité, se détendre et être simplement lui-même. »
Il ajoute : « Pour nous, il n’a jamais été une célébrité ; c’était tonton Freddie : il passait du temps avec son filleul Freddie Jr., jouait au ping-pong avec Julian (notre fils aîné) et célébrait les anniversaires familiaux avec nous. »
Le ping-pong. Cette discipline dans laquelle un gamin de douze ans excellait, à 380 kilomètres au sud-est de Bombay, dans un internat où on l’appelait encore Farrokh. La boucle est bouclée dans un salon de Munich.
« Nous avons conservé ces objets avec soin pendant des décennies, non pour leur valeur matérielle, mais pour les souvenirs qu’ils renferment », conclut Mack. Il espère qu’ils offriront aux fans « une connexion non seulement avec le talent artistique extraordinaire de Freddie, mais aussi avec l’homme chaleureux, drôle et bon que nous avons eu le privilège de connaître ». Le 5 septembre prochain, il aurait eu 80 ans.