Geneviève de Fontenay : le jour où la justice lui a arraché bien plus que son concours
Il y a des silhouettes que la France reconnaît sans avoir besoin d’un nom. Un chapeau noir et blanc, un tailleur assorti, une voix qui ne demande jamais la permission. Pendant des décennies, cette femme-là a été le visage moral d’un rendez-vous télévisé que des millions de familles regardaient ensemble.

Le 30 août approche, et avec lui la date à laquelle elle aurait soufflé ses 94 bougies. L’occasion de rouvrir un dossier que le grand public croit connaître par cœur. Spoiler : il n’en connaît que la moitié.
Parce que derrière la légende du chapeau, il y a une bataille juridique dont presque personne ne parle. Une bataille qu’elle a perdue. Et qui lui a coûté quelque chose de bien plus intime qu’un simple concours de beauté.
Ce qui suit, c’est l’histoire d’une femme qui a claqué la porte de la plus grande vitrine de la télévision française en pensant emporter son honneur avec elle. Elle n’imaginait pas ce que les tribunaux lui réservaient ensuite.
Une silhouette que tout le monde reconnaît, une histoire que personne ne connaît vraiment
Commençons par le commencement, parce que le commencement est déjà un roman. Geneviève Suzanne Marie-Thérèse Mulmann naît le 30 août 1932 à Longwy, en Meurthe-et-Moselle. Terre d’acier, de hauts-fourneaux et de cheminées qui crachent.
Son père, André Mulmann, est ingénieur des mines dans les aciéries d’Hagondange. Sa mère, Marie-Thérèse Martin, tient une maison qui va vite devenir un petit royaume. Dix enfants. Et elle, l’aînée.
Retenez ce détail, il explique beaucoup de choses. Quand on est la première d’une fratrie de dix, on apprend très tôt à commander, à trancher, à faire régner un ordre. On ne devient pas garde-chiourme d’un empire de la beauté par hasard.
Elle est scolarisée chez les religieuses de la Miséricorde, à Metz. Discipline, tenue, morale, droiture. On imagine sans peine les rangs bien alignés et les jupes à la bonne longueur. Ce vernis-là ne partira jamais.
Et puis elle plaque le lycée. Coup de tête ? Envie d’ailleurs ? Elle file à l’école hôtelière de Strasbourg, avant de monter à Paris à 17 ans pour se former au métier d’esthéticienne. Une main sur les visages, un œil sur les proportions.
Paris, 1949. Une provinciale de dix-sept ans, un métier de peau et de crème, aucune idée de ce qui l’attend. Dans cinq ans, elle entrera dans une organisation qui va absorber le reste de sa vie.
1953 : la rencontre qui change tout, et qui va tout compliquer

En 1953, elle a 21 ans. Elle rencontre un homme de vingt-six ans son aîné : Louis Pierre Joseph Poirot, né le 23 octobre 1906 dans le 13e arrondissement de Paris. Un personnage. Le mot est faible.
Louis Poirot n’a pas exactement un curriculum vitae de premier communiant. Avant la guerre, il est arrêté et incarcéré dans une affaire d’escroquerie de très grande envergure : plus de 200 000 francs de l’époque de préjudice. Une somme qui donne le tournis.
Après la guerre, il se présente comme ancien résistant et comme journaliste-publiciste. Le voilà de nouveau condamné, cette fois pour faux. Vous lisez bien : l’homme qui va co-construire la maison Miss France a un passé judiciaire chargé.
Le 24 juillet 1954, dans le 9e arrondissement de Paris, naît leur premier fils : Ludovic. Le couple s’installe à Saint-Cloud, dans les Hauts-de-Seine. Une adresse qu’elle ne quittera pratiquement jamais, jusqu’à son dernier souffle.
L’esthéticienne se transforme. Elle devient modéliste, puis mannequin. Le corps, le maintien, le vêtement : elle passe de l’autre côté du miroir. Et elle apprend, en observant, tout ce qu’un jury regarde chez une jeune femme sur une scène.
Un second garçon arrive en 1961 : Xavier, né le 13 octobre à Saint-Cloud. Union libre, jamais de mariage. Un détail administratif qui semble anodin à l’époque. Il aura pourtant, quarante ans plus tard, des conséquences judiciaires spectaculaires.
Le comité Miss France, une maison qu’elle n’a pas fondée seule
Voici le point que beaucoup de gens racontent de travers, et il mérite d’être remis à l’endroit. Le comité Miss France, en 1954, n’est pas son œuvre personnelle. Il est fondé par Guy Lévy, dit « Guy Rinaldo », avec Louis Poirot.
Elle, Geneviève Mulmann, y entre la même année comme secrétaire générale. Autrement dit : elle arrive dans une maison en construction, pas dans un terrain vague. Elle en deviendra l’âme, mais elle n’en a pas posé la première pierre.
Nuance capitale pour la suite. Parce que toute l’affaire qui nous occupe tourne autour d’une question simple et brutale : à qui appartient réellement un nom, une marque, une image ? Elle apprendra la réponse à ses dépens.
En 1957, elle est élue Miss Élégance. Elle est alors mannequin chez Balenciaga. Balenciaga, tout de même. On ne parle pas d’un défilé de province : on parle de l’une des maisons les plus radicales et les plus exigeantes de la haute couture.
La même année, quelque chose de décisif se produit dans sa garde-robe. Un modiste, Daniel Masson, crée pour elle un chapeau unique. Un seul modèle. Baptisé, tout simplement, « Le Fontenay ».
Et l’origine de ce chapeau est délicieusement cruelle. C’est son compagnon qui lui conseille de se couvrir la tête, estimant que « sa tête est trop petite pour son corps ». Une remarque un peu rude qui va accoucher de la signature visuelle la plus reconnaissable de la télévision française.
Comment un accessoire est devenu une armure
Regardez la mécanique, elle est brillante. À partir de 1957, année où le chapeau devient à la mode, son style se fige. Noir et blanc, tenues assorties, couvre-chef obligatoire. Et ça ne bouge plus. Pendant plus d’un demi-siècle.
Dans un univers où tout le monde change de look chaque saison, elle fait exactement l’inverse. Elle devient un logo humain. Une silhouette identifiable à trois mètres, de dos, dans une foule.
C’est une leçon de communication avant l’heure, à une époque où le mot « branding » n’était pas encore arrivé en France. Le chapeau n’est pas un accessoire : c’est une armure et une carte de visite.
Et quand on comprend ça, on comprend aussi pourquoi la suite de l’histoire fait si mal. Parce que le jour où on lui interdira d’utiliser un logo inspiré de ce chapeau, ce n’est pas un dessin qu’on lui retirera. C’est un morceau d’elle-même.
Mais n’allons pas trop vite. Nous sommes encore dans les années 1960, et elle n’est encore que dans l’ombre.
En 1962, elle devient l’assistante de Louis Poirot au sein du comité. Officiellement, c’est lui le patron. Officieusement, tout le monde dans le milieu sait déjà qui pose les questions qui fâchent aux candidates.
1981 : l’année où tout bascule, et pas dans le bon sens

Pendant dix-neuf ans, de 1962 à 1981, elle reste l’assistante. Une éternité. Elle apprend, elle encaisse, elle observe. Elle construit son réseau, son vocabulaire, sa réputation de femme qu’on ne roule pas dans la farine.
Puis vient le 16 mars 1981. Louis Poirot meurt à Saint-Cloud. Elle a 48 ans. Elle vient de perdre son compagnon, le père de ses deux fils, et le patron de la structure qui est toute sa vie professionnelle.
Beaucoup, à sa place, auraient tout vendu. Elle fait l’inverse. Elle reprend le comité, y associe son fils, et transforme l’organisation en société. Elle passe de l’ombre à la lumière en quelques mois.
Mais 1981 ne s’arrête pas là dans sa vie intime. Son fils aîné, Ludovic, né en 1954, se suicide à l’âge de 29 ans dans son appartement de Versailles. Un drame dont elle ne se remettra jamais complètement.
On parlera d’elle pendant quarante ans comme d’une femme dure, cassante, intransigeante. Peu de gens rappelleront qu’elle a enterré un enfant. Ça remet certaines colères en perspective, non ?
La voilà donc à la tête du comité Miss France au début des années 1980. Un concours qui existe depuis les années 1920, avec ses rituels, ses écharpes, ses provinces. Et une immense opportunité qui frappe à la porte : la télévision.
31 décembre 1986 : la nuit où Miss France entre dans les salons
Voilà l’autre idée reçue à corriger. Non, elle n’a pas « régné un demi-siècle » sur un rendez-vous télévisé. Parce que ce rendez-vous télévisé n’existait tout simplement pas avant elle.
La date exacte : 31 décembre 1986. Pour la première fois, l’élection de Miss France est retransmise à la télévision, sur FR3. Une décision portée par la directrice des programmes de variétés et divertissements Sabine Mignot et par l’animateur Guy Lux.
Guy Lux à la présentation, Europe 1 en radio associée, et au standard, Céleste, animateur de la station. Une soirée de Saint-Sylvestre, la France attablée, le champagne qui refroidit. Tous les ingrédients du rendez-vous familial sont réunis.
Sauf qu’il y a un accroc. Cette toute première retransmission intégrale et en direct connaît un cafouillage lors de l’annonce du résultat final, un raté venu de la régie d’Europe 1 au moment d’annoncer les dauphines. Le baptême du feu n’est pas parfait.
Peu importe. La formule est trouvée. FR3, devenue France 3, diffusera l’élection jusqu’en décembre 1994. Huit années pendant lesquelles la dame au chapeau et son fils accompagnent les présentateurs successifs.
Guy Lux, puis Sacha Distel, puis Yves Lecoq, puis Julien Lepers. Quatre générations d’animateurs, une seule constante à leurs côtés : ce couvre-chef noir et blanc, immuable, planté au bord de la scène.
Le passage sur TF1 et l’explosion d’un rendez-vous national
Décembre 1995 : changement de dimension. L’élection quitte le service public pour TF1, avec une production signée Glem, la société dirigée par Gérard Louvin. Nouvelle chaîne, nouveaux moyens, nouvelle audience.
Et là, la machine s’emballe. Miss France devient l’un de ces programmes que même ceux qui jurent ne pas les regarder connaissent par cœur. Les régions, les costumes, les questions du jury, le décompte des dauphines.
Le rituel est parfaitement huilé. On regarde en famille, on commente, on parie sur sa région, on râle contre le verdict. Trois générations dans le même canapé, une rareté absolue à la télévision.
Elle, au milieu, incarne la caution morale. Elle rappelle les règles, s’indigne des tenues, veille sur les jeunes femmes comme une directrice de pensionnat qui aurait pris goût aux projecteurs.
À l’antenne, elle coprésente l’élection aux côtés de Jean-Pierre Foucault, et certaines années avec Sylvie Tellier, Miss France 2002 devenue ensuite la patronne de l’organisation. Ce duo-là, retenez-le. Il finira mal.
Sa présence à l’écran court de 1986 à décembre 2009. Vingt-trois éditions. Un bail. Mais le décor était déjà en train de se fissurer, et elle ne le voyait pas encore.
Mars 2002 : la signature qui allait tout changer
Nous y voilà. Au début de l’année 2002 — les sources hésitent entre février et mars —, Geneviève de Fontenay et son fils Xavier vendent la partie commerciale et télévisuelle de leur entreprise. L’acheteur ? Endemol.
Endemol, ce n’est pas n’importe qui. C’est le géant qui produit des jeux télévisés, des divertissements, de l’information, et surtout, à cette époque précise, la téléréalité qui déferle sur la France : Loft Story, Star Academy.
Vous voyez le télescopage ? D’un côté, une dame qui exige des candidates une conduite irréprochable et des jupes à la bonne longueur. De l’autre, l’usine qui a introduit la piscine et les micros-cravates dans les foyers français.
Elle conserve un rôle : directrice adjointe de la société Miss France. Son salaire à ce poste est de 5 000 euros par mois. Sur le papier, tout va bien. Elle garde la voix, le chapeau, la scène.
Sauf qu’en vendant, elle a fait une chose irréversible. Elle a séparé son image de la propriété. Elle reste le visage de Miss France sans en être la propriétaire. Une situation confortable tant que tout le monde est d’accord.
Et une bombe à retardement le jour où plus personne ne l’est. Ce jour arrivera. Et il arrivera plus vite qu’elle ne le pense.
Pendant ce temps, une autre bataille : celle du nom

Petit détour, mais un détour essentiel, parce qu’il éclaire tout le reste. Au tournant des années 2000, une procédure judiciaire s’ouvre autour du patronyme « de Fontenay » lui-même.
L’origine du nom est floue et romanesque : le pseudonyme aurait été utilisé par Louis Poirot en tant que résistant durant l’occupation allemande. Ses deux fils, Ludovic et Xavier, sont déclarés à l’état civil sous le patronyme « Poirot de Fontenay ».
Sauf que la particule et le pseudonyme sont contestés. La procédure implique le procureur de la République de Nanterre, mais aussi d’autres porteurs du nom « de Fontenay » qui ne voient pas d’un bon œil ce partage.
Résultat : les actes de naissance et de mariage de Xavier Poirot, ainsi que les actes de naissance de ses filles, sont rectifiés. Exit la particule. Exit le pseudonyme. Retour à « Poirot », tout court.
La cour d’appel de Versailles confirme le 24 octobre 2002. La Cour de cassation enfonce le clou le 11 juillet 2006. Deux juridictions successives, même verdict : ce nom ne leur appartient pas.
Vous sentez le motif se dessiner ? Une femme dont l’identité publique repose sur un nom qu’un tribunal peut lui retirer. Ce n’est pas la dernière fois que la justice va s’attaquer à ce qu’elle croyait sien.
Le décret de 2007, ou la revanche administrative
Son fils ne baisse pas les bras. Le Journal officiel du 14 septembre 2006 publie sa requête auprès du garde des Sceaux. Xavier Poirot, né le 13 octobre 1961 à Saint-Cloud, demande officiellement à ajouter « de Fontenay » à son nom.
Il agit en son nom personnel, mais aussi au nom de ses enfants mineures : Adèle, née le 15 juillet 1996, et Agathe, née le 28 août 2000. Trois destins suspendus à une signature ministérielle.
Elle arrive, cette signature. Un décret de changement de nom est signé le 23 janvier 2007 par le Premier ministre Dominique de Villepin, publié au Journal officiel le 25. Les actes de naissance sont modifiés en avril 2007.
Et voici le détail savoureux. Comme elle n’avait jamais été mariée avec le père de ses enfants, Geneviève Mulmann n’était pas concernée par ce décret. Elle a donc pu continuer d’user librement du pseudonyme « Geneviève de Fontenay ».
L’union libre, décidée dans les années 1950, la sauve cinquante ans plus tard. Il y a des ironies du sort qui ne s’inventent pas.
Mais pendant que la famille se bat pour un nom, une autre tempête se prépare. Et celle-là va se dérouler en direct, devant des millions de téléspectateurs.
Décembre 2007 : la première fissure porte une écharpe et un titre
Le 8 décembre 2007, à Dunkerque, la Réunionnaise Valérie Bègue est élue Miss France 2008. Sourire, larmes, couronne, standing ovation. Une soirée parfaite.
Dans les deux semaines qui suivent, le magazine Entrevue publie des photos suggestives de la nouvelle Miss France. Et c’est l’incendie. Immédiat, total, incontrôlable.
La présidente du comité veut que la jeune femme restitue son titre, estimant qu’elle a enfreint le règlement. Position claire, tranchée, sans appel. Sauf qu’elle ne décide plus seule depuis 2002.
Car à La Réunion, l’île se soulève. Des manifestations éclatent en soutien à Valérie Bègue. Et la société Miss France arbitre : elle ne retire pas le titre.
C’est un compromis bancal qui est trouvé. Valérie Bègue garde son titre, mais une dauphine la remplace pour représenter la France dans les concours internationaux et certains galas régionaux. Laura Tanguy, deuxième dauphine, hérite du rôle.
Miss Monde 2008, Miss Univers 2008, les élections régionales : c’est Laura Tanguy qu’on voit aux côtés de la dame au chapeau. Une Miss France officielle et une Miss France de substitution. Du jamais vu.
Pour elle, le message est glaçant. Elle a demandé quelque chose, et on ne le lui a pas accordé. Elle n’est plus la patronne. Elle est une salariée avec un très beau chapeau.
Ce qu’une lettre écrite un jour de février 2010 a déclenché

Deux ans passent. Deux ans de non-dits, de compromis, d’agacements accumulés. Puis, début 2010, une nouvelle affaire éclate. Et cette fois, la coupe déborde.
Kelly Bochenko, Miss Paris, est destituée au début de l’année 2010 après la publication de photos dénudées. Le scénario se répète, presque à l’identique. Sauf que cette fois, il ne s’agit plus d’un incident isolé.
Le 13 février 2010, elle prend sa plume. Elle adresse à Endemol et à la société Miss France une lettre de récrimination, dans laquelle l’affaire Bochenko est explicitement visée. Une lettre de rupture, en réalité.
Mais attention à la chronologie, car c’est là que la légende s’est déformée. Cette lettre reste confidentielle pendant des semaines. Le public n’en sait rien. Les téléspectateurs non plus.
Ce n’est que le 31 mars 2010 que l’affaire éclate au grand jour, révélée par le blog médias de L’Express. Et c’est ce 31 mars qu’elle confirme publiquement son intention : elle quitte la société Miss France et créera son propre concours.
Six semaines entre l’écriture et la déflagration. Six semaines pendant lesquelles une femme de 77 ans a médité, pesé, et décidé de faire sauter cinquante-six ans de carrière.
Une rupture qui coupe le monde des Miss en deux
Il faut mesurer ce que ça représente. Elle est arrivée dans cette maison en 1954, comme secrétaire générale. Elle en part en 2010, à 77 ans, en claquant la porte devant la France entière.
Cinquante-six ans. Des générations entières de jeunes femmes sont passées entre ses mains. Des dizaines d’écharpes régionales, des centaines de galas, des milliers de kilomètres sur les routes de France.
Et elle part. Pas discrètement, pas avec une petite cérémonie et un bouquet de fleurs. Elle part en dénonçant publiquement ce qu’elle considère comme une dérive morale de l’organisation.
Le public se divise instantanément. Il y a ceux qui voient une gardienne des valeurs bafouée par des marchands. Et ceux qui voient une dame d’un autre siècle refusant obstinément que le monde ait changé.
Les plateaux de télévision s’arrachent la polémique. Chaque camp a ses arguments, ses fidèles, ses éditorialistes. Pendant des mois, on ne parle que de ça dès qu’il est question de concours de beauté.
Elle, elle ne recule pas d’un centimètre. Elle annonce un nouveau concours pour janvier 2011. Et là, sans le savoir, elle entre dans le piège qui va se refermer sur elle.
21 octobre 2010 : la naissance d’un concours dissident
Le 21 octobre 2010, c’est officiel. Elle crée un comité concurrent, parallèle à la société Miss France détenue par Endemol France. Le nom choisi ? « Miss Nationale ».
Un nom simple, patriotique, évident. Trop évident, peut-être. Mais nous y reviendrons, parce que c’est précisément là que tout va se jouer.
Elle ne perd pas de temps. La première Miss Nationale est élue le 5 décembre 2010. Elle s’appelle Barbara Morel. Et la date n’est pas choisie au hasard.
Le 5 décembre 2010, c’est très exactement le lendemain de l’élection de Miss France 2011, remportée par Laury Thilleman. Vingt-quatre heures d’écart. Un tir de barrage frontal.
Le message est limpide : vous avez votre soirée sur TF1, j’aurai la mienne le lendemain. Un duel de calendrier, une guerre de tranchées médiatique menée par une femme de 78 ans.
Ses élections seront retransmises certaines années par des médias comme RMC, BFM TV, Non Stop People et des chaînes de télévision locales. Pas TF1, pas le prime du samedi soir. Mais elle existe. Pour l’instant.
Ce que la justice s’apprêtait à lui interdire
Et c’est ici que le récit prend un tour que personne n’avait vu venir. Parce qu’elle a une bataille en tête : celle contre son ancien employeur. Elle n’a pas vu arriver la seconde.
Début novembre 2011, un tribunal arbitral rend une décision qui lui coupe les jambes — les sources divergent entre le 7 et le 10 novembre. Elle se voit interdire d’organiser son concours pour 2012.
Près de deux ans après sa lettre de rupture. Treize mois seulement après la création officielle de son comité. Le temps de monter une structure, d’élire une Miss, de croire à sa revanche. Et couperet.
Sa réponse est du pur Fontenay. Elle annonce que le concours aura bien lieu, mais sans elle. Christiane Lillio, Miss France 1968, est nommée présidente du comité Miss Nationale.
Elle-même n’en est plus que présidente d’honneur. Vous saisissez la violence symbolique de la scène ? Elle vient de créer un concours pour être enfin libre, et treize mois plus tard, elle n’est plus qu’une invitée de marque dans sa propre maison.
Elle croit sans doute avoir touché le fond. Elle se trompe. Le pire arrive une semaine plus tard, et il ne vient pas du tout de la direction qu’elle surveillait.
Une femme qui n’a jamais eu peur de déplaire

Faisons une pause dans le suspense, le temps de comprendre à qui on a affaire. Parce que ses positions publiques disent tout de son tempérament et de ses contradictions.
En 2002, elle soutient Arlette Laguiller, candidate de Lutte ouvrière à la présidentielle. Oui, vous avez bien lu : la dame au chapeau et aux bonnes manières roulait pour l’extrême gauche.
En 2007, elle se prononce pour Ségolène Royal. En 2012, elle appelle à voter François Hollande. Une fidélité à gauche assumée, revendiquée, martelée.
Mais son parcours est tout sauf linéaire. En 2016, elle rejoint La Manif pour tous de Ludovine de La Rochère, prend position contre l’homoparentalité, la gestation pour autrui et la PMA pour les lesbiennes. Elle propose même de rebaptiser le mariage homosexuel « gayriage ».
En 2017, elle soutient Emmanuel Macron et se rend à son meeting de Lyon le 4 février, invitée par le sénateur-maire Gérard Collomb. Un an plus tard, en avril 2018, elle lance avec Florian Philippot une initiative contre la politique sociale du même président.
Tollé immédiat, en raison du passé frontiste de l’intéressé. Elle recule et tranche : « J’ai toujours voté à gauche, sauf quand j’ai voté Jacques Chirac contre Le Pen. » Elle annonce qu’elle n’apparaîtra plus à ses côtés.
Les prises de position qui lui ont coûté cher
Elle soutient les Gilets jaunes, puis s’en désolidarise en jugeant « ridicule » le blocage des ronds-points. Toujours la même mécanique : un enthousiasme total, puis un retrait tout aussi total.
Mais en 2019, elle franchit une ligne qui la rattrapera. Alors que Sylvie Tellier, présidente de la société Miss France, avance qu’elle ne s’oppose pas à ce qu’une femme transgenre soit candidate au titre, elle réagit avec une violence verbale considérable.
Elle juge l’idée « contre nature », « déshonorante » et « salissante pour le titre de Miss France ». Des mots qui font le tour des médias en quelques heures.
Les conséquences sont judiciaires. Les associations STOP Homophobie et SOS Homophobie déposent plainte pour « injure publique » et « provocation à la haine et à la discrimination en raison de l’identité de genre ».
La procédure ne connaîtra jamais son épilogue : elle s’éteindra avec la mort de l’intéressée. Mais elle dit quelque chose d’essentiel sur sa dernière décennie publique.
Cette femme qui avait porté un concours de beauté au rang d’institution familiale s’est retrouvée en décalage frontal avec l’époque. Et elle le savait. Elle l’a même dit, à sa manière.
Janvier 2016 : « elle ne se sent plus dans son élément »
En janvier 2016, à 83 ans, elle annonce son retrait officiel de tous les concours de beauté. La date exacte : le 16 janvier 2016. Fin de partie.
Sa justification est d’une tristesse qui serre le cœur. Elle déclare qu’« elle ne se sent plus dans son élément dans cette société ». Six mots qui résument une vie entière devenue étrangère à son propre pays.
Elle ne disparaît pas pour autant. De 2016 à 2020, elle est la marraine de la finale du concours Reine de cœur France. Le chapeau continue de circuler, mais en périphérie.
Et surtout, elle reprend la route. Séances de dédicaces dans les supermarchés, salons du mariage, foires de province. Elle sillonne la France à la rencontre d’un public qui, lui, ne l’a jamais lâchée.
C’est peut-être l’image la plus juste de ses dernières années. Une icône nationale entre deux rayons de supermarché, signant des photos à des gens qui ont grandi devant elle un soir de décembre.
En 2020, la boucle se referme mal. À la suite d’un différend avec Sylvie Tellier, elle refuse l’invitation de la société Miss France à participer au centenaire du concours, lors de l’élection de Miss France 2021. Dix ans après, la plaie n’était pas refermée.
Une carrière qui déborde très largement du concours

Car il ne faudrait pas réduire cette femme aux couronnes et aux écharpes. Son visage a circulé bien au-delà.
Au cinéma d’abord, avec une apparition dans Les Clefs de bagnole, le film de Laurent Baffie sorti en 2003, où elle joue une femme du happy-end qui sonne à la porte. Un caméo à son image : bref et impossible à rater.
À la télévision ensuite, dans la série Léa Parker avec Sonia Rolland en 2004, puis dans La Minute vieille en 2019, où elle apparaît dans cinq épisodes de la saison 6.
Encore plus improbable : en 2013, elle devient un personnage de dessin animé aux côtés de Karl Lagerfeld dans un épisode d’Oggy et les Cafards. Quand un chapeau devient assez célèbre pour être caricaturé, on parle de patrimoine.
Elle publie aussi. En 2004 et 2005, une collection de livres avec CD, « Geneviève de Fontenay raconte », dans laquelle elle prête sa voix au Petit Chaperon rouge, aux Trois petits cochons, à La Belle au bois dormant, à Blanche-Neige et à Cendrillon.
Et en 2005, un livre d’entretiens chez Michel Lafon, Sans compromis : Conversations avec Sylvie Tellier, Miss France 2002. Le titre est devenu, avec le recul, d’une ironie presque cruelle.
Les honneurs qu’elle a acceptés, et celui qu’elle a refusé
En marge de l’élection de Miss Seine-et-Marne 2002 à Lizy-sur-Ourcq — la ville où elle passait ses vacances d’enfant —, elle reçoit la médaille du Mérite et dévouement français, qui récompense « le bien et la valeur ».
Une distinction discrète, dans une ville sans prétention, sur les lieux de son enfance. Elle l’accepte de bon cœur.
Mais quelques années plus tard, elle refuse la Légion d’honneur. La plus haute distinction française, celle que la moitié du showbiz réclame en silence. Elle dit non.
Et sa justification, publiée le 2 janvier 2015, est un uppercut : « C’est vraiment désacraliser le ruban que de le distribuer à n’importe qui comme des médailles en chocolat. »
Voilà résumé le personnage en une phrase. Une femme prête à refuser l’honneur suprême parce qu’elle estimait qu’on l’avait dévalué en le distribuant trop largement.
Sauf que cette femme-là, si soucieuse de ce que valent les titres et les symboles, allait bientôt découvrir que le symbole le plus précieux qu’elle possédait ne lui appartenait pas.
Ce que la justice lui a vraiment pris le 17 novembre 2011
Revenons à novembre 2011. Le tribunal arbitral vient de lui interdire d’organiser son concours pour 2012. Elle a riposté en installant Christiane Lillio à la présidence du comité. Elle pense avoir sauvé les meubles.
Le 17 novembre 2011, elle confirme publiquement que l’élection est maintenue. Mais ce jour-là, elle annonce autre chose. Quelque chose que personne n’attendait.
Elle vient d’être assignée devant le tribunal de grande instance de Nanterre pour contrefaçon et usage illicite d’une marque déposée à l’Institut national de la propriété industrielle. Le plaignant s’appelle Michel Le Parmentier, organisateur installé du milieu des concours, et il est le détenteur de la marque « Miss Nationale ».
Autrement dit : le nom qu’elle avait choisi pour son concours de la liberté ne lui appartenait pas. Elle avait quitté Miss France parce qu’on lui avait pris son pouvoir. Et voilà qu’on lui prenait son nom.
Contrainte, elle annonce le 17 novembre 2011 que le concours est rebaptisé « Miss Prestige National ». Et qu’elle n’utilisera plus le logo, celui qui s’inspirait directement de son propre chapeau.
Relisez cette dernière phrase. Le chapeau né en 1957 d’une remarque de son compagnon sur sa tête « trop petite pour son corps ». Le chapeau devenu sa signature, son armure, son identité. Interdit sur son propre concours.
Elle n’a pas seulement perdu Miss France en 2010. Elle a perdu, un an et demi plus tard, jusqu’au droit de se dessiner elle-même sur une affiche.
Ce qu’il est advenu du nom qu’elle avait dû abandonner
La suite achève le tableau. Depuis 2012, la dénomination « Miss Nationale » est utilisée par le comité Miss Nationale de Michel Le Parmentier. Le nom qu’elle avait choisi vit désormais sa vie sans elle.
Son concours à elle continue sous le nom de « Miss Prestige National », un titre de repli né dans l’urgence d’une assignation. Diffusé par RMC, BFM TV, Non Stop People, des chaînes locales. Loin, très loin du prime de TF1.
Elle tiendra encore quelques années, comme présidente d’honneur, avant le retrait définitif du 16 janvier 2016. Une sortie sans couronne, sans standing ovation, sans Jean-Pierre Foucault.
Elle meurt le 1er août 2023, à 90 ans, à la clinique du Val d’Or de Saint-Cloud, des suites d’une crise cardiaque. Dans cette ville des Hauts-de-Seine où elle s’était installée soixante-dix ans plus tôt avec Louis Poirot.
Selon ses dernières volontés, elle est inhumée aux côtés de son compagnon Louis et de son fils Ludovic, au cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine. Cérémonie d’une stricte intimité familiale. Pas de caméras, pas de chapeau sur les photos.
Le 16 décembre 2023, lors de l’élection de Miss France 2024, un hommage lui est rendu à l’antenne, avec un tableau réunissant une quarantaine de Miss France, de Muguette Fabris, couronnée en 1963, à Indira Ampiot, Miss France 2023.
Et en juin 2024, son dernier collaborateur, Hubert Guérin, publie Les derniers secrets de la dame au chapeau, présentée comme la première biographie officielle posthume. L’auteur y évoque des violences physiques et psychologiques qu’elle aurait subies de son fils cadet Xavier.
Une dernière onde de choc, au conditionnel, pour une femme qui aura passé sa vie à défendre l’image des autres. Sans jamais parvenir à protéger complètement la sienne.