« J’ai voulu tout arrêter » : Géraldine Nakache brisée par les témoignages qui l’ont finalement sauvée
Cinq ans à écrire un film sur un sujet aussi lourd, ça laisse des traces. Géraldine Nakache le confie sans détour : plusieurs fois, elle a voulu tout laisser tomber. Manque de financement, doutes sur sa propre légitimité à raconter ça. Mais quelque chose l’a retenue, une force qu’elle n’attendait pas et qui a fini par changer toute la donne.

Un quatrième film sur un sujet qui ne pardonne pas
Avec Si tu penses bien, la réalisatrice quitte le registre plus léger de Tout ce qui brille pour s’attaquer aux violences psychologiques et à l’emprise conjugale. Un virage radical, porté par Monia Chokri et Niels Schneider, qui incarnent un couple où la religion devient un outil de contrôle parmi d’autres.
Mère de trois enfants, Géraldine Nakache a été témoin de situations de violences conjugales dans son entourage proche. C’est cette proximité qui l’a poussée à interroger la place de ceux qui regardent sans agir, ceux qui savent sans oser intervenir. Dans une interview accordée à Paris Match, elle explique avoir voulu montrer ce qui se joue derrière une porte fermée, loin des regards. Un sujet casse-gueule, qu’elle a pourtant refusé de traiter en donneuse de leçons.
Les rencontres qui l’ont empêchée de renoncer
Pendant cinq années d’écriture, la tentation d’abandonner a été réelle. « Il y a eu des moments où j’ai voulu tout arrêter, par manque de financement, ou parce que je me disais que je n’y arriverais pas », reconnaît la réalisatrice. Un aveu rare, loin des discours lissés qu’on entend habituellement sur les tournages.
Ce qui a tout changé, ce sont les rencontres faites en chemin. « J’avais rencontré tellement de victimes, des femmes comme des hommes. Je ne pouvais pas les laisser tomber », confie-t-elle. Ces témoignages, recueillis au fil de l’écriture, ont nourri sa compréhension d’un phénomène souvent invisible de l’extérieur : l’emprise ne laisse pas toujours de trace sur le visage, ce qui la rend d’autant plus difficile à prouver et à dénoncer.
Cette réalité rejoint d’autres histoires de parents confrontés à des drames intimes qu’ils n’avaient jamais vu venir, ou de célébrités comme Élodie Gossuin qui ont dû affronter des attaques d’une nature toute différente mais tout aussi insidieuse.

« Comment prouver que 69 appels en une heure c’est anormal »
Géraldine Nakache voulait répondre à une question qui revient sans cesse face aux victimes : pourquoi tu n’es pas partie plus tôt ? Sa réponse tient en une phrase glaçante : « Quand tu n’as pas de trace sur le visage, comment vas-tu voir un flic ? Comment prouver que 69 appels en une heure c’est anormal ? C’est insidieux. »
C’est précisément cette mécanique progressive, presque invisible, que son film cherche à mettre en lumière. Pour l’incarner, elle a choisi le judaïsme, une réalité qu’elle connaît personnellement, sans vouloir enfermer son propos dans une seule communauté.
Dans Si tu penses bien, la religion devient un outil d’emprise au même titre que « la famille, l’argent ou l’isolement ». Mais la cinéaste tient aussi à montrer l’inverse : la croyance peut, à d’autres moments, servir de béquille pour se reconstruire.
Derrière ce quatrième long-métrage se cache donc un projet longtemps fragile, tenu debout par les paroles de dizaines de victimes rencontrées en cours de route. Un fardeau qu’elle n’avait pas anticipé au départ, mais qui a fini par devenir son véritable moteur jusqu’au tournage. Certaines histoires marquent plus qu’on ne le pense, comme celle de révélations tardives qui bouleversent un récit familial qu’on croyait connaître.
Cinq ans de doutes, des dizaines de témoignages, et un film qui refuse enfin de fermer la porte sur ce sujet. Géraldine Nakache n’a jamais voulu porter un étendard, juste raconter ce qui se passe quand personne ne regarde. Reste une question qui dépasse le cinéma : combien de témoins silencieux, autour de nous, attendent encore le bon moment pour parler ?