Line Renaud, 98 ans : le regret que ni l’Élysée ni la gloire n’ont jamais effacé
Le 1er octobre 2026, une salle de près de 370 places a changé de nom à Fresnes, dans le Val-de-Marne. Sur l’écran, un visage que toute la France connaît. Line Renaud n’a pas pu venir, alors elle a envoyé une vidéo. Avec un sourire en coin, elle a lâché : « Dans moins de deux ans, j’aurai 100 ans et c’est mon tout premier théâtre ! »
Ce théâtre s’ajoute à une liste qui donne le vertige. Une rue à Las Vegas, un jardin à deux pas des Champs-Élysées, une place à Rueil-Malmaison, et la grand-croix de la Légion d’honneur, remise à l’Élysée. À 98 ans, elle a reçu à peu près tout ce qu’un pays peut offrir à une artiste.
À peu près seulement. Derrière les médailles et les rubans, un manque a traversé toute sa vie de couple. Ni les présidents, ni le public, ni la gloire n’ont jamais pu le combler. Elle l’a avoué elle-même, sans détour.
Et la décision qu’elle a prise récemment en dit long sur ce manque. Pour la comprendre, il faut tout reprendre depuis le début. Un café du Nord, un homme de vingt ans son aîné, et une phrase qui a glacé une salle entière.
« J’aperçois le bout du chemin » : le soir où personne n’a applaudi tout de suite
Novembre 2024, Maison de la Recherche, dans le VIIe arrondissement de Paris. Ce soir-là a lieu la sixième cérémonie du Prix Line Renaud-Loulou Gasté, qui récompense des chercheurs. Le genre de soirée où l’on applaudit poliment et où l’on parle de mécénat. Rien ne laisse prévoir ce qui va suivre.
Puis la reine de la soirée prend la parole. Selon Le Parisien, repris par le Journal des Femmes puis par Paris Match, elle déclare : « À bientôt 97 ans, j’aperçois le bout du chemin. Bientôt je ne serai plus là, mais vous, vous serez là ! » Pas de trémolo, pas de mise en scène. Juste un constat.

Elle enchaîne aussitôt, en s’adressant aux chercheurs : « Et alors vous vous souviendrez de cette soirée, de ce combat initié ensemble. » Ce ne sont pas des adieux : elle passe le relais. Elle parle de sa propre fin comme d’une étape à organiser, pas comme d’un drame à cacher.
Dans un milieu où l’on maquille son âge et où l’on tait ses hospitalisations, cette franchise détonne. Chez elle, pourtant, ce n’est pas nouveau. Depuis des décennies, cette femme parle de la mort, de l’argent, de l’amour et de la maladie, souvent à contre-courant de tout le monde. Pour mesurer le poids de cette phrase, il faut remonter très loin.
Jusqu’à une gamine du Nord qui chantait debout sur un tonneau. Jusqu’à une rencontre, à 17 ans, qui allait tout décider. Retenez bien cet homme-là. C’est autour de lui que se noue la question restée sans réponse de toute cette vie.
Une gamine sur un tonneau, un père derrière les barbelés

Elle naît Jacqueline Ente le 2 juillet 1928, dans le quartier de Pont-de-Nieppe, à Nieppe, dans le Nord, près d’Armentières. Un coin modeste, loin des projecteurs. Rien ne destine alors cette enfant aux tapis rouges. Elle a pourtant déjà une idée en tête.
Sa première scène ? Un tonneau. Elle raconte avoir débuté à douze ans en chantant La Madelon, perchée dessus, dans le café que tenait sa grand-mère. Le public se résume aux clients du bistrot, mais elle a déjà le réflexe de la scène. Elle ne descendra plus jamais vraiment de cette estrade improvisée.

La guerre, elle, creuse un vide. Son père est prisonnier pendant la Seconde Guerre mondiale, et cette absence la marque durablement. À la maison, ce sont les femmes qui tiennent. Des décennies plus tard, c’est à elles qu’elle rendra hommage, au soir de sa plus haute distinction.
« Je garde d’elles le goût de l’effort, le sens de l’entraide et la joie de vivre », dira-t-elle en 2022 en évoquant sa mère, sa grand-mère et son arrière-grand-mère. Ce discours, elle l’a partagé sur Instagram. Ce sont des « précieux bagages » sans lesquels, dit-elle, elle n’aurait pas fait son voyage. C’est le Nord ouvrier qui lui a forgé une carapace.
L’école, en revanche, ne lui sourit pas : à 14 ans, elle échoue au certificat d’études. Mais le destin a le sens de l’ironie. Elle tente le concours d’entrée au conservatoire de Lille. Le soir même de l’audition, le directeur de Radio-Lille lui propose d’intégrer son orchestre, où elle se fait connaître sous le nom de Jacqueline Ray.
17 ans, une moto et un homme de 37 ans
En 1945, la guerre à peine terminée, elle tente sa chance à Paris. Son premier engagement l’attend aux Folies-Belleville. « Je me revois gamine de 17 ans quittant mon nord natal », confiera-t-elle bien plus tard, lors d’une cérémonie dont on reparlera. Pour l’instant, elle n’a qu’un nom d’emprunt et un culot monstre.
Le 8 septembre 1945, la chanteuse Josette Daydé lui fait rencontrer un compositeur déjà célèbre. Il s’appelle Louis Gasté, mais tout le monde dit Loulou. Il a 37 ans, elle en a 17. Vingt ans d’écart, et deux mondes qui se croisent.

Loulou n’est pas n’importe qui. Pionnier du banjo, il est entré en 1929 comme guitariste chez les « Collégiens » de Ray Ventura. Sous l’Occupation, il a signé des succès comme Avec son ukulélé. En cinquante ans de carrière, il composera environ 1 200 chansons.
Pour elle, c’est le coup de foudre. Dans son autobiographie Et mes secrets aussi, citée par Purepeople, elle décrit sa « classe folle » et « un air mélancolique à cause d’un divorce dont il ne se remettait pas ». Il l’invite à dîner, puis à danser un slow dans un night-club. Ensuite, il l’embarque sur sa moto.
La suite est moins romantique qu’au cinéma. De cette première nuit, elle dit n’avoir gardé « aucun souvenir d’ivresse sensuelle ». Elle la résume même d’une formule cinglante : « Il me déshabilla comme on plume un poulet. » Au petit matin, il lui demande de partir sans ménagement, et c’est elle qui se croit coupable.
Ce départ raté aurait pu tout arrêter. Au contraire, il va tout lancer. Ce que cette nuit a déclenché, elle ne le racontera publiquement que des décennies plus tard. Et ce secret pèse lourd dans la question qui nous occupe.
Un nom emprunté à sa grand-mère, et la France à ses pieds
Loulou prend sa carrière en main, et sa première décision porte sur le nom de scène. Elle choisit Renaud, d’après le nom de sa grand-mère, Marguerite Renard, en changeant une seule lettre. Jacqueline Ray devient Line Renaud. Celle qui chantait sur un tonneau entre dans la légende sous le nom d’une femme du café.

Début 1946, elle chante dans les émissions du dimanche matin sur Radio Luxembourg. Pathé-Marconi la signe dans la foulée. Loulou lui écrit des chansons à la chaîne, comme Le Complet gris ou Autant en emporte le vent. En 1947, elle enregistre le titre qui la suivra toute sa vie : Ma cabane au Canada.
La chanson décroche le Grand Prix du disque de l’Académie Charles-Cros en 1949. Mais le succès ne tombe pas du ciel. Comme le public ne la connaît pas encore assez, elle suit le Tour de France dans la caravane qui précède les coureurs, avec un spectacle à chaque étape. Peu à peu, toute la France apprend à la reconnaître.
Une photo du fonds France-Soir, conservée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, en garde la trace. Le 24 juillet 1949, au Parc des Princes, la « mascotte » du Tour remet son bouquet au maillot jaune et vainqueur de l’épreuve, Fausto Coppi. La gamine de Nieppe partage la photo avec un champion.
Le 18 décembre 1950, elle épouse Loulou. À la maison comme en studio, le duo est parfaitement réglé : il compose et négocie, elle chante et séduit. Les tubes s’enchaînent, d’Étoile des neiges à Ma p’tite folie. En 1953, les aboiements du Chien dans la vitrine sont même faits par Roger Carel.
La même année, Mademoiselle from Armentières, clin d’œil à ses racines, est même distribuée aux États-Unis. Au cinéma, elle partage l’affiche de Paris chante toujours avec Tino Rossi et Édith Piaf. Et c’est justement de ce côté-là que l’orage gronde.
Piaf voulait la faire taire, Bob Hope l’a envoyée en Amérique


En 1954, elle remplit le Moulin-Rouge. Ses disques se vendent, et cela ne plaît pas à tout le monde. Selon elle, Édith Piaf, qui enregistre dans la même maison de disques, aurait fait pression pour qu’elle arrête d’enregistrer.
Elle l’a raconté en 2022 face à Jean-Luc Reichmann dans Les 12 coups de midi, rapporte Charts in France : « Elle est allée demander que j’arrête de chanter sinon elle quittait la maison de disques. » Et la direction cède. « Mon directeur artistique pleurait, il me disait : « Tu dois arrêter un an » », se souvient-elle.
On lui impose donc un an de silence, en pleine ascension. Sur France Inter, dans le podcast Femmes puissantes, elle n’a pas mâché ses mots sur sa rivale. Elle a qualifié Piaf de « femme très méchante » qui « détestait les femmes plus jeunes ». C’est l’un de ses règlements de comptes les plus francs.
Mais la vie, dit-elle, est parfois « bien faite ». Le soir même, Bob Hope est dans la salle et lui griffonne, sur un bout de papier posé sur une nappe : « Vous êtes engagée pour cinq « Bob Hope Show » ! » Elle répond aussitôt au clan Piaf par l’intermédiaire de son directeur artistique : « Tiens Pierre, tu donneras ça à Piaf, dis-lui que je pars. »
Le 1er février 1955, elle débute à l’Empire Room, le cabaret du Waldorf Astoria. Suivent l’Ed Sullivan Show et des duos avec Dean Martin, dont Relaxez-vous. Fin 1955, elle s’essaie même au rock and roll avec Tweedle Dee. Celle qu’on voulait faire taire triomphe de l’autre côté de l’Atlantique.
Elvis dans sa loge, Sinatra dans son carnet d’adresses

Elle revient à Paris en reine. En 1959, elle devient meneuse de revue au Casino de Paris dans Plaisirs, mis en scène par Henri Varna. Toute la musique est signée… Loulou. La revue se joue à guichets fermés jusqu’en 1962, et elle remet au goût du jour un genre qu’on croyait dépassé.
En janvier 1960, après une représentation, Elvis Presley lui offre un concert privé dans sa loge. Trois mois plus tard, en avril, elle parraine un débutant nommé Johnny Hallyday dans L’École des vedettes, l’émission d’Aimée Mortimer. Le King américain et le futur rocker français se croisent dans sa vie à quelques semaines d’écart.
Vient ensuite Las Vegas, où elle est engagée au Dunes de 1963 à 1966. Elle fréquente alors le gotha et la jet-set, de Frank Sinatra à Marlon Brando, en passant par Paul Anka et Elizabeth Taylor. Pour une fille du Nord, à cette époque, c’est presque irréel.
Elle y laisse une trace durable. En 1966, sa nouvelle revue est présentée en avant-première à l’inauguration du Caesars Palace. En 2017, elle inaugure la Line Renaud Road, près du Strip, non loin des rues baptisées en l’honneur de ses amis Frank Sinatra et Dean Martin. Depuis 2018, le 2 juillet est même le « Line Renaud Day » à Las Vegas.
Elle a aussi apporté un morceau de Paris à Las Vegas. Dans les années 1990, pendant le projet de l’hôtel-casino Paris Las Vegas, elle contacte le maire de Paris, Jean Tiberi, pour qu’il autorise une réplique de la tour Eiffel. Devenue directrice artistique de l’établissement, elle invite Catherine Deneuve et Charles Aznavour à l’inauguration en 1999.
Mais Las Vegas cache aussi le plus grand secret de cette femme mariée. Elle a fini par le raconter elle-même. Et il en dit long sur l’étrange équilibre qui la liait à Loulou.

Une passion interdite au Caesars Palace

Il s’appelle Nate Jacobson et dirige le Caesars Palace. Elle le rencontre au milieu des années 1960, et il deviendra son amant pendant dix-huit ans. Elle participe même à la création de son hôtel-casino, pour la décoration de la salle de spectacle. Pourtant, il n’a rien d’un jeune premier.
Elle l’a écrit sans fard dans Et mes secrets aussi, que relaie Purepeople : « Ce n’est pas un bel homme, il est autoritaire, colérique. Loulou le vaut cent mille fois. Je dois rompre immédiatement. » Et pourtant, à chaque retrouvaille, ses bonnes résolutions fondaient. « Nous avons vécu une folle passion », confiait-elle à Point de vue en 2020.
Toujours selon ce récit, elle sait que Loulou entretient de son côté une relation avec une danseuse du Crazy Horse. Le jour où elle quitte Las Vegas, il l’attend dans la voiture et lui pose la question : « Tu l’aimes ? » Elle répond par une phrase restée célèbre : « Je ne l’aime pas, je l’adore. »
Elle lui demande alors s’il veut divorcer. Elle, elle ne le veut pas. « Nous sommes rentrés à Paris et on n’en a plus jamais reparlé », raconte-t-elle. Ce couple encaisse tout et ne se quitte jamais, mais il porte une faille dont personne ne parle encore.
En 1986, Nate l’invite trois semaines au Mexique. À la fin du séjour, il lui annonce qu’il a un cancer, et il meurt l’année suivante. Elle se tourne vers son mari : « La vie continue, Loulou. Pardonne-moi. » Il lui répond : « Que veux-tu que je te pardonne ? Je ne t’en ai jamais voulu. »

La chanson volée qui a fait le tour du monde
Pendant ce temps, Loulou mène sa propre guerre. En septembre 1956, il avait composé Pour toi pour Dario Moreno, qui devait la chanter dans le film Le Feu aux poudres. C’est un échec. Sa femme l’enregistre à son tour, sans grand succès non plus.
Vingt ans plus tard, une mélodie conquiert la planète. Feelings, attribuée au Brésilien Morris Albert, est publiée à São Paulo en 1974. En 1975, Mike Brant la reprend en français sous le titre Dis-lui. En 1976, on en compte 500 enregistrements dans le monde, et Frank Sinatra la chante lui aussi.
En décembre 1977, Loulou tombe des nues : le tube qui trône depuis des mois en tête des hit-parades, c’est sa chanson. Pire encore, l’éditeur brésilien est une maison avec laquelle il avait déjà travaillé. Commence alors un combat de David contre Goliath, en France puis aux États-Unis.
Le procès en plagiat s’ouvre en juin 1981 et dure jusqu’en juillet 1987. Le 11 juillet 1987, la justice américaine reconnaît la « touche Loulou Gasté », une transition harmonique très particulière entre le couplet et le refrain. La partie adverse tente de faire appel, mais le 22 décembre 1988, Loulou est définitivement reconnu comme le compositeur de Feelings.
Entre-temps, en octobre 1982, à 74 ans, Loulou a subi un grave accident de santé qui l’oblige à lever le pied. L’homme qui a fait d’elle une star commence à ralentir. Au même moment, elle triomphe au théâtre dans Folle Amanda, à partir de 1981. Le couple entre dans une nouvelle époque.

« Laissez-les mourir » : les lettres qu’elle recevait
En 1985, on lui propose d’adapter Folle Amanda à Los Angeles. Sur place, raconte-t-elle à Télérama en 2018, elle assiste à « la montée du sida, la panique, la mise à l’écart des homosexuels ». Elle voit aussi des enfants hémophiles chassés des écoles. Puis arrive un gala organisé par Elizabeth Taylor.
La star hollywoodienne lui dit une phrase qui va changer sa vie : « Les artistes vont devoir prendre en main la lutte parce que les politiques ne le feront pas. » En octobre 1985, à la mort de Rock Hudson, William Leymergie l’invite sur Antenne 2. Elle y répète le message d’Elizabeth Taylor.
Ensuite, le téléphone n’arrête plus de sonner. Même l’Institut Pasteur l’appelle : « On a l’équipe gagnante pour la recherche, mais on n’a même pas une centrifugeuse. » Elle organise alors un gala au Paradis Latin. Elizabeth Taylor l’avait prévenue : « Tu vas avoir besoin de courage… »
Elle en aura besoin, car les lettres d’insultes affluent. « Laissez-les mourir, ils l’ont bien cherché… », cite-t-elle dans Télérama. La haine dure un an, puis s’arrête d’un coup. La meneuse de revue à plumes est devenue une militante qu’on insulte par courrier.
En 1994, plusieurs forces s’unissent et Sidaction voit le jour. Elle en devient cofondatrice et vice-présidente, aux côtés de Pierre Bergé, aujourd’hui disparu. En 2024, elle préside pour la trentième année consécutive la soirée du Sidaction. Le combat est devenu une institution.

« J’aimerais vraiment voir, de mon vivant, une solution définitive », confiait-elle à 90 ans. En mars 2022, elle joue encore pour la cause dans Les 12 coups de midi et remporte un chèque de 100 000 euros pour Sidaction, selon Charts in France. Cette année-là, l’association récolte plus de 4 millions d’euros de promesses de dons en trois jours.
Janvier 1995 : elle chantait encore pour lui

Loulou est atteint d’un cancer généralisé. Le 8 janvier 1995, il meurt d’une crise cardiaque chez eux, à Rueil-Malmaison, à 86 ans. Ainsi s’achèvent quarante-quatre ans de mariage et près de cinquante ans de vie commune, dans la maison qu’ils avaient bâtie ensemble.
Des années plus tard, sur le plateau de LCI, elle a raconté ces derniers instants, rapportés par AmoMama. Elle chantait pour lui et sentait sa main battre la mesure. Puis elle lui a parlé de sa mère : « Loulou tu vas rejoindre ta maman. Regarde, elle t’attend avec des fleurs. »
Il repose au cimetière de Passy, dans le même caveau que sa belle-mère, Simone Boute, née Renard. Le nom Renard, celui dont la chanteuse a tiré son pseudonyme, accompagne donc Loulou jusque dans la tombe. Étrange coïncidence de l’histoire.
Veuve, elle ne s’est jamais remariée, toujours selon AmoMama. Depuis, elle associe son nom au sien partout où elle le peut : la rue Line-Renaud – Loulou-Gasté à Antibes en 2013, et depuis 2018, le Fonds de dotation qui porte leurs deux noms. Leur histoire continue, gravée dans les plaques et les statuts.

En 2022, elle dira encore de lui : « Il était un compositeur très célèbre, il s’est placé dans l’ombre pour mieux me faire entrer dans la lumière. » C’est une déclaration d’amour, et aussi un aveu : elle a presque tout bâti avec lui. Il manque pourtant une pièce au puzzle, qu’elle n’avouera que bien plus tard.
Une revanche tardive : 20 millions d’entrées à 80 ans
En 1989, elle revient au cinéma après trente ans d’absence. Ensuite, tout s’accélère. J’ai pas sommeil, de Claire Denis, lui vaut sa première nomination aux César, avant Belle Maman, avec Catherine Deneuve, puis Chaos. À l’âge où d’autres prennent leur retraite, elle décolle.
Au théâtre, en 2007, elle triomphe aux côtés de Muriel Robin dans Fugueuses. Depuis 1991, elle apparaît sans interruption dans au moins un téléfilm par an. En 2015, elle est l’une des premières à accepter de jouer dans Dix pour cent, la série de son ami et agent Dominique Besnehard.
En 2008, à 80 ans, elle fait partie des têtes d’affiche de Bienvenue chez les Ch’tis, de Dany Boon, qui dépasse les 20 millions d’entrées en France. Dix ans plus tard, La Ch’tite Famille en ajoute 5,5 millions. Au total, elle cumule plus de 56 millions d’entrées dans l’Hexagone.
Dany Boon, Muriel Robin : on va retrouver ces deux noms dans la suite de l’histoire, encore et encore. Autour de la star s’est formée une famille qui n’a rien à voir avec les liens du sang. C’est elle que les magazines vont scruter.

« J’ai perdu un frère » : une seconde famille nommée Chirac
Si elle a une seconde famille, celle-ci porte un nom célèbre. Proche de Jacques Chirac, elle chante dans les meetings du RPR et lance même : « Avec le RPR, il fera beau demain. » L’amitié dépasse vite la politique. Elle devient une intime de Bernadette et de leur fille Claude.
Le 26 septembre 2019, l’ancien président meurt. Elle l’apprend avant même l’AFP, car Claude l’a appelée : « Je veux que vous l’appreniez la première, papa est parti ce matin. » En direct sur CNews, en pleurs, elle confie, selon Purepeople : « J’ai perdu un frère. C’est mon frère. »
Ce lien a survécu à tout. En 2026, après un problème d’ascenseur chez elle, Bernadette Chirac vient s’installer chez son amie. « Nous avons partagé six semaines très sympathiques, émouvantes », raconte la comédienne à Paris Match, propos repris par Purepeople.
L’ancienne Première dame aime le chant des oiseaux, et elle est arrivée « alors que les roses venaient d’éclore ». Le 5 juin 2026, elle s’éteint à 93 ans. « Je suis heureuse qu’elle ait pu vivre ici ses derniers instants, car je sais qu’ils ont été heureux, paisibles », confie celle qui l’a accueillie.
Le 12 juin, aux obsèques, Claude Chirac remercie publiquement son hôte de les avoir accueillies dans « un petit paradis d’amour, de fleurs, et de chant des oiseaux ». Ce paradis se trouve à Rueil-Malmaison. Et tout le monde se demande ce que deviendra cette maison.

De l’Élysée à sa propre mort : une femme qui a tout prévu

Ses amitiés ne suivent pas les étiquettes. Elle refuse de soutenir Nicolas Sarkozy en 2007, puis appuie Bertrand Delanoë aux municipales parisiennes de 2008. En 2017, elle soutient Emmanuel Macron et se trouve à La Rotonde le soir où il fête sa qualification pour le second tour. En 2021, elle soutient Valérie Pécresse aux régionales.
Le 2 septembre 2022, à l’Élysée, Emmanuel Macron l’élève à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur. « Par cette carrière étourdissante qui rend la France fière, par vos engagements multiples, vous avez concouru au rayonnement de notre pays », lui dit-il. Dans la salle se trouvent notamment Dany Boon, Claude Chirac, Pascal Obispo, Nathalie Baye et Nana Mouskouri.
Pendant la cérémonie, seul le président a la parole, et elle souffle simplement : « J’ai tellement envie de répondre, de dire quelque chose. » Elle se rattrape sur Instagram : « La France est un cadeau inestimable ! Elle m’a tout donné. » Tout donné ? Retenez bien ces mots, car ils prendront bientôt un autre sens.
Ses dîners avec le président servent aussi ses combats. Le 14 septembre 2022, sur RTL, elle affirme : « Oui, je l’ai convaincu. » Selon Le JDD, il lui aurait « fait comprendre que ça se ferait » lors d’un dîner. Le sujet, c’est la fin de vie. « J’aime les gens, je n’aime pas les voir souffrir », explique-t-elle.
Membre du comité décisionnaire de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, elle va plus loin en 2023 dans Le Parisien, selon Paris Match : « Quand les gens souffrent trop, il faut abréger. » Elle dit s’être déjà renseignée sur les démarches. Pour protéger ses proches, elle a même tout prévu : « Je laisserai un mot : « C’est moi qui ai fait ça ». »

Cette conviction vient d’une blessure intime. À la fin de sa vie, sa propre mère souffrait trop. « Elle me disait : « Fais quelque chose », mais je ne pouvais rien faire. Si la loi avait existé… », confie-t-elle. C’est un souvenir qui ne l’a jamais quittée.
La même année, elle assurait à Gala qu’en ce qui concerne ses funérailles, « tout est prêt » et « personne n’aura à s’en occuper ». Elle a tout organisé, jusqu’au moindre détail. Restait la question que tout le monde se posait : à qui reviendrait tout le reste ?
La Jonchère : la maison que les magazines lui ont prêtée à tout le monde
La maison, d’abord. Elle vit à Rueil-Malmaison depuis 1948, dans la propriété de La Jonchère, achetée par Loulou. Dans Merci la vie !, elle décrit un « terrain qui n’était raccordé ni à l’eau ni à l’électricité et ne comprenait même pas une route pour s’y rendre ». Le couple a tout construit à partir de rien.
Faute de moyens pour la pierre de taille, la maison est bâtie en meulière. Au jardin poussent un cerisier offert par Michel Audiard et un séquoia planté en 1964. Liza Minnelli, Brigitte Bardot et Jerry Lewis y sont passés, selon Purepeople. Elle l’appelle son « petit paradis terrestre ».
Elle avoue aussi : « je me demande encore comment je suis parvenue à maintenir à flot cette propriété ». Forcément, les magazines s’emballent. Selon Paris Match, des rumeurs plaçaient sur son testament ses « filles de cœur », Muriel Robin et Claude Chirac, ou encore Dany Boon. Il n’en serait rien.

À Gala, elle a répondu avec un humour ravageur, rapporte Planet : « Mon testament n’est pas encore rédigé mais, non, je ne donnerai pas la Jonchère à Dany. Il a assez de maisons comme ça. » La suite est encore plus radicale : « À ma mort, la maison sera vendue et tout ce que je possède ira à la recherche scientifique. »
Selon Paris Match, citant Le Parisien, c’est le prix lancé avec son mari, porté par le Fonds de dotation Line Renaud-Loulou Gasté créé en 2018, qui hériterait. « Tous ces chercheurs travaillent à sauver nos vies, leur travail n’est pas suffisamment mis en valeur », justifie-t-elle. Pour la suite, elle a désigné deux femmes : « Claude et Muriel prendront la relève », a-t-elle déclaré à Paris Match, selon Planet.
Ce fonds, elle le fait vivre. Le 17 novembre 2025, elle organise à Paris la cérémonie du prix 2025, en présence de Brigitte Macron et de Muriel Robin, rapporte Legossip. Chaque année, le prix récompense un chercheur ou une équipe, et perpétue le souvenir de Loulou.
D’après Planet, ces prix annuels seraient dotés de 60 000 euros et soutiendraient par exemple la recherche sur la transplantation d’organes ou le diabète. La maison sera vendue, la fortune ira à la science. Ce choix rare s’explique par une blessure qu’elle a fini par avouer.
Le regret qu’aucune médaille n’a effacé

Derrière la gloire, les rues à son nom et la grand-croix, il y a ce manque. Elle a épousé Loulou Gasté le 18 décembre 1950, il est mort en 1995, et le couple n’a jamais eu d’enfant. En 2023, elle l’a confié à Gala : « Je regrette de ne pas avoir eu d’enfant. »

Elle s’en est expliquée, sans s’apitoyer : « Il aurait été inconcevable pour moi de ne pas m’occuper de cet enfant, de le confier à une nounou et, dans ce cas, je n’aurais pas fait la même carrière. Mais ça reste mon plus grand regret. » D’un côté, toute une vie de scène. De l’autre, une maternité qui n’a jamais eu lieu.
Elle avait déjà levé le voile en 2013, dans Et mes secrets aussi. Enceinte à 18 ans, après cette première nuit avec Loulou, elle avorte clandestinement et frôle la mort d’une septicémie. « Et Loulou ne souhaitait pas être père », écrit-elle. Selon Paris Match, elle a voulu adopter par la suite, mais Loulou a toujours refusé.
Tout prend alors un autre sens. Le 12 mai 2025, au ministère de la Culture, elle arrive en fauteuil roulant et remet à Rachida Dati une lettre : elle fait don de ses archives et de celles de Loulou à l’État, pour les Archives nationales. Elle y confie des milliers de partitions et de lettres, des centaines de photos. « Donner mes archives me donne envie de pleurer », avoue-t-elle, selon Paris Match.
Dans sa lettre, elle écrit : « Le public a toujours été ma famille et Dieu merci il l’est encore. » Faute de descendance, c’est l’État qui devient le gardien de la mémoire du couple. « Le jour venu, grâce à vous, je partirai tranquille », dit-elle à ceux qui l’ont aidée à trier. Puis, la larme à peine essuyée : « On va prendre une coupe ! À votre santé ! »
98 ans, et une porte « jamais ouverte »
L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais elle a choisi d’y ajouter un chapitre. Le 8 octobre 2026, sur Instagram, elle annonce la sortie le 14 octobre des Archives de ma vie, un beau livre de 304 pages chez Denoël. « Il est temps de vous ouvrir une porte que je n’avais encore jamais ouverte… », écrit-elle.
Le livre réunit des lettres, des photos, des objets et des documents annotés : un dernier tour dans ses souvenirs avant leur dépôt complet aux Archives nationales. « Je souhaitais partager avec vous ces fragments précieux de mon histoire, une histoire dont, vous aussi, vous faites partie », ajoute-t-elle, selon Purepeople. Comme toujours, c’est au public qu’elle s’adresse comme à sa famille.
Une semaine plus tôt, elle formulait un vœu pour le théâtre de Fresnes qui porte désormais son nom : « Puisse le Théâtre et Cinéma Line Renaud être un lieu vivant, rempli de rires, d’applaudissements, de musique et de belles rencontres. » On est loin d’un discours d’adieu.
Dans moins de deux ans, elle aura 100 ans. Elle n’a pas eu d’enfant, mais elle laisse un théâtre, des jardins, une fortune promise à la science et la mémoire de son couple confiée à la France. « Il n’est jamais trop tard pour vivre des premières fois », disait-elle à Fresnes. À 98 ans, elle le prouve encore.