Michael Jackson : ce que l’enquête a révélé sur ses dernières heures glace encore le sang
Le 25 juin 2009, peu avant midi, dans une villa louée du quartier de Holmby Hills, à Los Angeles, un homme de cinquante ans cesse de respirer. Il s’appelle Michael Jackson. Dans dix-huit jours, il doit ouvrir à l’O2 Arena de Londres une série de cinquante concerts.
Cinquante concerts. Toutes les places parties. Un retour titanesque, celui qui devait tout effacer : les procès, les rumeurs, les dettes, les années de silence. Il ne montera jamais sur cette scène.
Ce qui s’est joué dans cette chambre a mobilisé une enquête entière, un procès retentissant, des milliers de pages de procédure. Et la conclusion, quand elle est enfin tombée, n’avait rien d’un mystère hollywoodien. Elle était bien pire : banale, humaine, sordidement prévisible.
Vous croyez connaître l’histoire ? Attendez de voir par quel chemin on y arrive. Parce que la chute du Roi de la Pop n’a pas commencé ce jour-là. Elle a commencé bien plus tôt, à l’instant précis où il est devenu trop grand pour le monde qui l’entourait.

Gary, Indiana : l’enfant à qui on n’a jamais laissé le droit de jouer
Imaginez une petite maison de deux chambres. Deux. Pour une famille de onze. Nous sommes à Gary, dans l’Indiana, ville ouvrière posée au sud-est de Chicago, à l’ombre des aciéries. Michael Joseph Jackson y naît le 29 août 1958, huitième d’une fratrie de dix.
Le père, Joseph, est grutier chez U.S. Steel. Ancien boxeur. Le soir, il gratte la guitare dans un groupe de rhythm and blues, les Falcons, pour arrondir les fins de mois. La mère, Katherine, travaille à temps partiel chez Sears ; elle jouait de la clarinette et du piano en rêvant d’une carrière country qui ne viendra jamais.
Dans cette maison, la guitare de Joseph est sacrée. Interdite aux enfants. Sauf que Tito, l’un des frères, y touche en cachette dès que le père tourne le dos. Un jour, une corde casse. Joseph découvre le sabotage et menace de tous les corriger — à moins qu’ils ne lui prouvent qu’ils savent en jouer.
Ils jouent. Et quelque chose bascule. Joseph comprend que ses gosses ont du talent. Il offre sa guitare à Tito, une basse à Jermaine. En 1964, Marlon et Michael rejoignent le groupe. Un voisin souffle un nom : The Jackson Five.
Michael, le plus jeune, prend le micro principal. Une voix d’une maîtrise qui n’a aucun sens pour son âge, doublée d’une capacité stupéfiante à reproduire les pas de James Brown après les avoir vus une fois.
Des années plus tard, face à Oprah Winfrey en 1993, il résumera cette enfance en une phrase qui dit tout : « Je ne pouvais pas faire des choses que les autres enfants pouvaient faire, avoir des amis et des soirées et des copains. Il n’y avait rien de tout cela chez moi. Je n’avais pas d’amis quand j’étais petit. Mes frères étaient mes amis. »
Motown, ou l’usine à fabriquer un prodige
Le 23 juillet 1968, Joseph et ses fils font le voyage jusqu’à Detroit pour auditionner chez Motown. Berry Gordy n’est même pas là : il est à Los Angeles. On filme les garçons, on lui envoie la cassette. Il signe le groupe en mars 1969 et le fait venir en Californie.
Puis il fabrique la légende avant même le premier disque. En août 1969, c’est Diana Ross qui présente les frères à la presse, et Gordy laisse courir la rumeur qu’elle les aurait découverts elle-même. Pure stratégie : accrocher les nouveaux venus à une star déjà installée.
Autre détail savoureux : on rajeunit officiellement Michael de deux ans. Il a onze ans et demi quand I Want You Back devient numéro un du Billboard, le 31 janvier 1970. Sur le papier, il en a neuf. Le mythe du prodige a besoin d’être bien calibré.
Suivent ABC, The Love You Save, I’ll Be There. Trois autres numéros un la même année. Jamais un groupe n’avait placé ses quatre premiers singles en tête des classements américains. La machine tourne à plein régime.
Pendant ce temps, l’enfant vit quelques mois chez Diana Ross, à l’arrivée en Californie. Il l’observe répéter. Il l’étudie comme on étudie une partition. « C’est elle que j’étudiais, sa façon de bouger, sa façon de chanter, sa façon d’être, tout simplement. Et après, je lui disais : je veux être exactement comme toi, Diana. »
Ces fameux « oooh » soudains qui ponctuent ses intonations ? Volés à Diana Ross. Il les diversifiera plus tard, y ajoutera le « heee-heee » et ces brèves expirations syncopées qui ressemblent à des hoquets. Sa signature vocale est née d’une imitation d’adolescent.

1979 : le jour où il jure que plus jamais on ne l’ignorera
Le divorce avec Motown est brutal. En signant chez Epic Records avant la fin de leur engagement, les frères déclenchent un procès. Motown conserve les droits sur le nom « Jackson Five ». Ils deviennent « The Jacksons ». Jermaine, marié à la fille de Berry Gordy, reste chez Motown. Randy le remplace.
Michael, lui, prépare autre chose. Sur le tournage de la comédie musicale The Wiz, il croise un producteur nommé Quincy Jones. En 1979 sort Off the Wall, coproduit avec lui : vingt millions d’exemplaires écoulés dans le monde, selon les estimations de 2003.
Et puis vient la vexation. Aux Grammy Awards de 1980, Michael repart avec la statuette du meilleur chanteur R&B pour Don’t Stop ‘Til You Get Enough. Mais rien, absolument rien, du côté de l’album de l’année.
Il encaisse. Et il jure une chose, une seule : son prochain album ne pourra pas être ignoré. Retenez cette phrase. Toute la suite de sa vie en découle — le meilleur comme le pire.
Parce qu’un homme qui décide de battre le monde entier ne s’arrête jamais quand il a gagné. Il continue. Et c’est exactement là que les choses commencent à dérailler, très lentement, sans que personne s’en aperçoive.
Thriller : l’album qui écrase absolument tout sur son passage
30 novembre 1982. Thriller sort. Un million d’exemplaires en un mois. Dix millions la première année. Le disque reste deux ans dans les hit-parades et occupe la première place du Billboard pendant trente-sept semaines cumulées.
En 1984, le Livre Guinness des records le sacre album le plus vendu de tous les temps : vingt-cinq millions à l’époque, autour de soixante-six millions selon les estimations actuelles. Trente-quatre fois disque de platine aux États-Unis. Huit American Music Awards, huit Grammy Awards.
Sept des neuf titres sortent en single et se classent tous dans le Top 10. Billie Jean, Beat It, Wanna Be Startin’ Somethin’, Human Nature, P.Y.T…. Trois clips sont tournés comme de véritables courts-métrages, avec des budgets jamais vus. Celui de Thriller coûte un demi-million de dollars.
Détail énorme, souvent oublié : Billie Jean est l’une des premières vidéos d’un artiste noir américain diffusée massivement sur MTV. La chaîne, alors, ne passait quasiment que des groupes blancs. Jackson fait tomber ce mur-là aussi.
Son avocat John Branca lâche une information qui donne le vertige : son client touche le plus haut taux de royalties de toute l’industrie du disque. Environ deux dollars par disque vendu. En mai 1984, on trouve en magasin une poupée à son effigie, habillée de rouge comme dans le clip, à douze dollars.
Il n’est plus un chanteur. Il est devenu un produit de consommation courante. Et à ce niveau-là, on ne redescend pas. On peut seulement tomber.

Le moonwalk télévisé qui sidère l’Amérique entière
16 mai 1983. NBC diffuse Motown 25: Yesterday, Today, Forever, émission spéciale pour les vingt-cinq ans du label. Les frères reprennent leurs grands succès. Puis Michael reste seul sur scène.
Il interprète Billie Jean — la seule chanson de la soirée qui n’appartient pas au répertoire Motown. Chapeau noir, chaussettes blanches, gant scintillant. Et à un moment, il glisse en arrière comme si le sol se dérobait sous lui.
Le moonwalk. Première exécution publique. La salle explose en ovation spontanée. Le pays entier, devant son poste, vient de voir quelque chose qu’il ne comprend pas physiquement.
Le lendemain de la diffusion, son téléphone sonne. Au bout du fil, Fred Astaire, quatre-vingt-quatre ans. Il lui dit qu’il est un sacré danseur, qu’il a mis la salle par terre. Jackson racontera que ce fut le plus beau compliment de sa vie.
Le 20 novembre 1984, son étoile est scellée sur le Hollywood Walk of Fame. À vingt-six ans, il a tout. Absolument tout. Et c’est précisément à ce moment-là que son corps commence à le lâcher.
Le corps qui trahit : ce que les rumeurs n’ont jamais voulu voir
27 janvier 1984. Tournage d’une publicité Pepsi-Cola. Des équipements pyrotechniques placés à soixante centimètres à peine de sa tête — une violation grave des règles de sécurité — envoient une étincelle. Ses cheveux prennent feu.
Miko Brando, le fils de Marlon Brando, se précipite. D’autres témoins suivent. Direction le Cedars Sinai Hospital. Diagnostic : brûlures aux deuxième et troisième degrés du cuir chevelu. Plusieurs interventions chirurgicales et des greffes suivront.
Les images de son arrivée aux urgences font le tour du monde : le crâne sous un large bandage, la main gantée qui salue la foule malgré tout. Ce qu’on ne montre pas, ce sont les antidouleurs. Ceux qu’il doit prendre, et dont il devient rapidement dépendant.
Geste stupéfiant : il refuse de poursuivre Pepsi et exige un don à la place. Les assurances lui versent un million et demi de dollars ; il remet la somme au Brotman Medical Center, le centre pour grands brûlés qui l’a soigné. L’établissement sera rebaptisé « Michael Jackson Burn Center ».
En 1986, le Dr Arnold Klein pose deux diagnostics. Un lupus discoïde — maladie inflammatoire chronique de la peau, avec cet érythème en « ailes de papillon » déjà visible sur des clichés de 1982. Et un vitiligo, qui fait apparaître des taches blanches par poussées.
Les traitements à base de corticostéroïdes, certains injectés directement dans le cuir chevelu et accompagnés d’analgésiques, provoquent ce que les médecins appellent le « moon face » : le gonflement du visage. Pendant vingt ans, la presse mondiale va rire d’un homme malade sans jamais se demander pourquoi il changeait.

Le pari financier de 1985 que personne ne comprend
- La société d’édition musicale ATV Music est mise en vente. Elle détient les droits de plusieurs milliers de titres, dont le catalogue Northern Songs — c’est-à-dire l’essentiel des chansons signées Lennon-McCartney enregistrées par les Beatles.
Michael Jackson veut ce catalogue. Il aurait dit à son avocat, sans détour : « Je m’en fiche. Je veux ces chansons, apporte-moi ces chansons, Branca. » Branca contacte l’avocat de Paul McCartney, qui trouve la société trop chère.
McCartney change d’avis en cours de route et tente de convaincre Yoko Ono de faire affaire avec lui. Elle décline. Le bras de fer dure dix mois. Jackson l’emporte pour 47,5 millions de dollars.
À l’époque, beaucoup ricanent. Un chanteur qui achète les chansons des Beatles ? Un caprice de star. Un quart de siècle plus tard, la valeur de la société est estimée à un milliard de dollars. Le « caprice » était le coup financier du siècle.
Mais ce catalogue va devenir autre chose : une garantie. Un actif que l’on met en gage. Les emprunts adossés à ce trésor deviendront, dans les années 2000, la corde qui lui serre le cou. Comment le roi de la pop s’est-il retrouvé, à 50 ans, sous la coupe d’un système qu’il ne contrôlait plus ? La réponse commence ici.
Quand l’Amérique décide qu’il est devenu trop grand
Il y a un moment précis où le regard de la presse bascule. Le biographe Joseph Vogel le situe après Thriller et l’achat d’ATV. La presse britannique invente alors un surnom : « Wacko Jacko ». Jacko le dingo.
L’origine supposée du mot est glaçante. « Jacco Macacco » aurait été le nom d’un singe qui participait, dans les années 1820 à Londres, à des combats organisés par des parieurs. Le terme serait ensuite passé dans les jouets et les histoires pour enfants.
Jackson dénoncera ce surnom face à Barbara Walters en 1997, en disant simplement qu’il n’est pas un animal et qu’il veut être appelé « Jackson ». On l’écoutera poliment. On continuera.
Il faut se rappeler le contexte. La ségrégation raciale n’est officiellement abolie aux États-Unis que depuis 1964. Vingt ans. Né noir et pauvre à Gary, Indiana, Jackson vient de faire exploser un plafond de verre que personne n’avait même imaginé fissurer.
L’écrivain James Baldwin a écrit sur lui des lignes d’une lucidité brutale : « Le tumulte autour de Michael Jackson est fascinant, car il ne le concerne pas du tout. On ne lui pardonnera pas de sitôt d’avoir renversé tant de situations. »
Baldwin ajoutait que tout ce bruit concernait l’Amérique elle-même, « gardienne malhonnête de la vie et des richesses des Noirs ». Vingt-cinq ans avant l’issue qu’on connaît, l’avertissement était déjà écrit noir sur blanc.

Neverland : l’utopie qui devient un piège
Mars 1988. Jackson achète 2 700 acres de terrain — onze kilomètres carrés — à Los Olivos, au nord de Santa Ynez, en Californie. Prix le plus souvent avancé : 19,5 millions de dollars. Le domaine devient le ranch de Neverland.
Le nom vient du pays imaginaire de Peter Pan, l’enfant qui refuse de grandir. Difficile de faire plus explicite. Il installe une grande roue, un carrousel, une salle de cinéma, un zoo.
Une quarantaine d’agents de sécurité patrouillent en permanence. C’est un parc d’attractions privé, ouvert à des enfants malades, à des familles invitées, à des amis. C’est aussi, pour un homme qui n’a jamais eu d’enfance, la reconstitution grandeur nature de ce qu’on lui a volé.
La presse va s’en emparer et le retourner comme un gant. Chaque élément du domaine deviendra une pièce à charge dans le procès de l’opinion publique. Le zoo, le manège, les invitations : tout ce qui semblait tendre deviendra suspect.
Et l’homme au sommet du monde, celui qu’Elizabeth Taylor présente en 1989 comme « le véritable roi de la pop, du rock et de la soul », celui que le président George H. W. Bush qualifie depuis la Maison-Blanche d’« artiste de la décennie », ne le voit pas venir.
1991 : le contrat le plus fou de l’industrie, juste avant la chute
Le 20 mars 1991, Michael Jackson signe avec Sony un contrat de 65 millions de dollars sur quinze ans. Il s’engage à produire six albums pour Epic et à apparaître dans des films et des courts-métrages. Les revenus escomptés ? Entre 890 millions et un milliard de dollars.
Dangerous sort le 26 novembre 1991 et prend la tête des classements en trois jours. Plus de trente millions d’exemplaires écoulés, dont huit millions aux États-Unis. Neuf singles en sont extraits, de Black or White à Gone Too Soon.
Les clips deviennent des défilés de célébrités. Michael Jordan et Kris Kross dans Jam. Naomi Campbell dans In the Closet — avec, en voix féminine, la princesse Stéphanie de Monaco. Eddie Murphy, Magic Johnson et Iman dans Remember the Time. Macaulay Culkin dans Black or White. Slash dans Give In to Me.
Début 1992, il visite l’Afrique. Première escale au Gabon : plus de 100 000 personnes l’accueillent. Le président Omar Bongo le nomme officier de l’ordre national du Mérite le 14 février 1992.
Le 19 janvier 1993, il chante au gala d’investiture de Bill Clinton. Douze jours plus tard, le 31 janvier, il se produit à la mi-temps du Super Bowl — premier artiste mondialement connu à le faire, inaugurant une institution qui dure encore. Le 24 février, sa sœur Janet lui remet un Grammy Legend Award.
Six mois de triomphe absolu. Puis, le 17 août 1993, tout s’arrête.
L’accusation de 1993 : le premier coup de hache
Le 17 août 1993, en pleine tournée mondiale, Michael Jackson est accusé d’agressions sexuelles sur mineur. C’est l’affaire Chandler. Le monde entier apprend l’information en quelques heures.
L’artiste doit d’abord suivre une cure de désintoxication, rendue nécessaire par sa dépendance aux analgésiques et aux tranquillisants — celle qui remonte, en partie, à l’incendie Pepsi de 1984 et aux traitements de ses maladies de peau.
Il se dit prêt à affronter un procès. Mais son entourage, les compagnies d’assurances et les gestionnaires de sa fortune l’en dissuadent. Une transaction est conclue. Dans l’esprit du public, une transaction ressemble toujours à un aveu, même quand elle n’en est pas un juridiquement.
L’affaire ravage sa santé. Il doit annuler plusieurs concerts de fin de tournée. L’homme qui remplissait sept fois Wembley avec 504 000 spectateurs — un record du Guinness — se retrouve incapable de tenir un calendrier.
Retenez ce détail, il est capital pour la suite : dès 1993, l’entourage de Michael Jackson prend des décisions à sa place. Sur sa santé, sur sa défense, sur son argent. Le mécanisme est enclenché. Il ne s’arrêtera plus jamais.
HIStory, ou l’art de répondre au monde par un double album
Le 20 juin 1995 sort HIStory: Past, Present and Future – Book I. Un double album écoulé à plus de vingt millions d’exemplaires, auxquels s’ajoutent des dizaines de millions de singles.
Le premier disque est une compilation de quinze succès remastérisés. Le second contient quinze titres inédits. Et ces titres-là ne parlent que d’une seule chose : ce qu’on lui a fait.
Premier extrait en mai 1995 : Scream, duo avec Janet. Le clip coûte plus de sept millions de dollars — le plus cher jamais réalisé à l’époque. Un cri de rage filmé dans un vaisseau spatial monochrome.
Puis You Are Not Alone en août 1995, premier single de l’histoire à entrer directement à la première place du Billboard. Dans le clip apparaît une jeune femme : sa première épouse, Lisa Marie Presley, la fille d’Elvis.
Suivent Earth Song, hymne pop-gospel contre la destruction de l’environnement, resté six semaines en tête au Royaume-Uni et devenu son single le plus vendu là-bas, devant Billie Jean. Puis They Don’t Care About Us, dont les paroles déclenchent une polémique d’antisémitisme qu’il devra affronter frontalement.
Spike Lee tourne deux versions du clip. L’une dans les favelas de Salvador de Bahia. L’autre dans une cellule tapissée d’écrans diffusant des images de guerre, de famine, de bavures policières, dont celles de Rodney King. Les chaînes américaines refuseront de la diffuser avant 21 heures.

Le tournant Invincible : quand la machine commence à gripper
Le 30 octobre 2001, six ans après HIStory, sort Invincible. Budget estimé : trente millions de dollars. À ce jour, l’album le plus cher de l’industrie musicale. Promotion : vingt-cinq millions supplémentaires, selon Sony.
Numéro un aux États-Unis et dans treize autres pays. Double disque de platine le 3 décembre 2001. Sur le papier, un succès. Dans les faits, un désastre au regard des attentes.
La promotion est écourtée à trois mois. Trois singles seulement sont extraits. Jackson accuse Sony d’avoir saboté l’album : annulation de sorties de singles, annulation de clips, réédition de Dangerous deux semaines avant, puis une compilation Number Ones lancée trop tôt après.
Sony renvoie la balle : c’est l’artiste qui n’a pas assuré la tournée promotionnelle. Le PDG Tommy Mottola quittera finalement son poste après cette série d’incidents. Mais le mal est fait, et il est profond.
Il y a aussi le calendrier. L’album sort quelques semaines après les attentats du 11 septembre 2001. Le pays a d’autres priorités que le retour d’une star des années 80.
Michael Jackson vient de dépenser trente millions pour un album qui ne rembourse pas ses frais. Et le contrat qui le liait à Sony depuis 1991 arrive doucement à son terme. La mécanique financière commence à craquer de partout.
2003-2005 : le procès qui casse un homme en deux
En 2003, dix ans après l’affaire Chandler, une seconde plainte pour agressions sexuelles sur mineur est déposée. Cette fois, il y aura un procès. Public. Retransmis. Interminable.
Le procès de Santa Maria devient un feuilleton mondial. Chaque jour, des images de Jackson arrivant au tribunal, amaigri, parfois en pyjama, escorté par sa famille. Chaque détail de sa vie privée est disséqué à la barre.
Le 13 juin 2005, le verdict tombe : acquittement. Sur tous les chefs d’accusation. Juridiquement, l’affaire est close.
Humainement, non. Fin juin, quelques jours après le verdict, Michael Jackson quitte les États-Unis. Il s’installe au Bahreïn, invité par le cheikh Abdullah Bin Hamad Bin Isa Al-Khalifa, fils du roi. Il ne veut plus voir l’Amérique.
C’est un exil. Un homme acquitté qui fuit son propre pays. Neverland, l’utopie de 1988, est devenue une scène de crime dans l’imaginaire collectif, et il ne veut plus y remettre les pieds.
Pendant ce temps, les factures continuent d’arriver. Ce que révéleront les documents du procès de 2013 sur l’ambiance réelle des dernières années est encore plus dérangeant — mais nous n’y sommes pas encore.
Les dettes, les catalogues, les contrats rompus : la spirale
Le 16 novembre 2004, il sort The Ultimate Collection, coffret de quatre CD et un DVD. C’est le dernier produit vendu en accord avec Sony BMG. Jackson met fin au contrat signé en 1991.
Le 18 avril 2006, il quitte Epic Records — la maison qui a publié tous ses albums solo depuis Off the Wall en 1979 — et signe avec un label indépendant, 2 Seas Records, dirigé par le Britannique Guy Holmes.
Le contrat prévoit un nouvel album pour fin 2007. Il est rompu dès septembre 2006. Cinq mois. L’homme le plus vendeur de l’histoire du disque n’arrive plus à tenir un contrat.
En novembre 2006, il se rend à Londres, visite les bureaux du Guinness des records et reçoit un prix pour huit records battus, dont « Premier artiste à avoir gagné plus de cent millions de dollars en un an ». L’ironie est cruelle quand on connaît l’état de ses comptes.
Le même mois, il monte sur scène aux World Music Awards pour recevoir le Diamond Award. C’est son premier événement européen depuis l’acquittement. Ce sera aussi la dernière fois de sa vie qu’il chantera devant un public.
Sa styliste capillaire et son proche collaborateur Dieter Wiesner l’ont raconté : il ne voulait plus monter sur scène. Il avait dit à Wiesner qu’il ne voulait pas faire le moonwalk à cinquante ans.

Le come-back de la dernière chance
Fin 2008, Michael Jackson revient vivre aux États-Unis et loue une villa de Carolwood Drive, à Holmby Hills. Il a cinquante ans. Il n’a pas sorti d’album original depuis huit ans. Et il a besoin d’argent.
Le 5 mars 2009, conférence de presse à l’O2 Arena de Londres. Il annonce une série de concerts d’adieu : This Is It. Le titre est sans ambiguïté — « c’est tout », « c’est fini ».
Dix concerts sont d’abord prévus. Dès les préventes, en mars, tout part. Les producteurs ajoutent des dates. Puis encore. Le compteur s’arrête à cinquante concerts, étalés du 13 juillet 2009 au 6 mars 2010.
Selon Randy Phillips, organisateur chez AEG Live, le plan ne s’arrêtait pas là : une tournée de trois ans et un nouvel album étaient prévus dans la foulée. Trois ans de scène pour un homme qui confiait à ses proches ne plus vouloir danser.
L’ouverture est d’ailleurs repoussée du 8 au 13 juillet. Les producteurs invoquent officiellement un manque de temps « pour créer une expérience de musique en public exceptionnelle ». La formule est élégante. Ce qu’elle recouvre l’est beaucoup moins.
Il reste, à ce moment-là, quelques semaines. Quelques semaines pour remettre en état un corps de cinquante ans, un dos abîmé, un sommeil détruit.
Ce que les documents du procès ont dévoilé sur les coulisses de This Is It
Il faudra attendre 2013 pour comprendre ce qui se jouait vraiment. Cette année-là, la famille Jackson attaque AEG Live pour négligence. Le procès ouvre les archives internes de l’entreprise.
Et là, une expression revient dans les communications internes, employée avant même la signature du contrat pour désigner l’artiste : « the freak ». Le monstre. Voilà comment on parlait de lui dans les bureaux de ceux qui vendaient ses billets.
Randy Phillips, l’organisateur, admet lui-même à la barre avoir giflé le chanteur peu de temps avant qu’il ne se rende à la conférence de presse annonçant ses derniers concerts. Giflé. Pour qu’il y aille.
Sa description de Jackson ce jour-là est encore plus terrible : « un désastre émotionnel paralysé et empli de haine de lui-même ». C’est l’homme qu’on envoyait, quelques minutes plus tard, sourire devant les caméras du monde entier.
Les répétitions au Staples Center sont filmées. Elles donneront, après sa mort, le documentaire Michael Jackson’s This Is It, réalisé par Kenny Ortega et sorti en salles le 28 octobre 2009. Sony Pictures paiera soixante millions de dollars pour les droits sur ces séquences.
On y voit un homme qui danse, qui dirige, qui corrige ses musiciens. On y voit aussi un homme fatigué. Et ce qu’on n’y voit pas, c’est ce qui se passait chaque nuit, après les répétitions, quand il rentrait chez lui et n’arrivait pas à dormir.
25 juin 2009 : les dernières heures
Ce matin-là, à Holmby Hills, Michael Jackson souffre d’un arrêt respiratoire peu avant midi. Les secours paramédicaux du Los Angeles Fire Department arrivent rapidement sur place.
À leur arrivée, quelqu’un pratique déjà une réanimation cardiopulmonaire. Un homme présent dans la maison. Un homme dont le nom ne dira encore rien à personne ce jour-là.
Transporté au Ronald Reagan UCLA Medical Center, l’artiste est officiellement déclaré mort à 14 h 26, heure locale. Plus d’une heure de tentatives de réanimation n’auront rien changé.
Son frère aîné Jermaine annonce la nouvelle à la presse quelques minutes plus tard. À 14 h 44, le site TMZ diffuse l’information le premier. À 14 h 51, le Los Angeles Times confirme.
Ce qui se produit ensuite est unique dans l’histoire d’Internet. Le trafic mondial bondit d’environ 11 %. La consultation des sites d’information grimpe de plus de 50 %. Google, submergé de requêtes « michael jackson », croit d’abord à une attaque de spammeurs.
Une première autopsie médico-légale est pratiquée. Puis une seconde, quelques jours plus tard, à la demande de la famille, dans un cadre privé : le père de l’artiste a des doutes sur les causes de la mort. Ces doutes vont s’avérer fondés — mais pas dans le sens qu’il imaginait.
Ce que l’autopsie a réellement établi
Le rapport d’autopsie, pratiqué au bureau du médecin légiste de Los Angeles par les docteurs Sathyavagiswaran et Rogers, est obtenu par l’Associated Press. Et il contredit vingt ans de rumeurs d’un seul coup.
Michael Jackson était en bonne santé. Il souffrait d’arthrite au bas de la colonne vertébrale et dans les mains, et d’une inflammation des poumons — des affections banales chez un quinquagénaire.
Son cœur était en bon état. Ses reins également. Ses autres organes aussi. Son poids se situait dans la moyenne basse, sans rien d’anormal. Contrairement aux rumeurs relayées partout, sa masse corporelle ne relevait pas de l’anorexie mentale.
Autrement dit : cet homme n’était pas en train de mourir de lui-même. Son corps tenait. Ce qui l’a tué est venu de l’extérieur, par injection, et l’enquête va mettre plusieurs mois à en établir la chaîne exacte.
Au fil des semaines, les enquêteurs resserrent le cercle. Et l’homme qu’ils finissent par désigner n’est pas un dealer, pas un inconnu croisé en tournée, pas une figure de l’ombre.

La révélation : l’homme qui était payé pour le garder en vie
Les accusations se portent sur son propre médecin personnel : Conrad Murray. Un homme criblé de dettes, qui lui aurait injecté du Propofol, un anesthésique, et du Lorazépam, un sédatif, en doses excessives et sans la surveillance requise.
Le Propofol n’est pas un somnifère. C’est un anesthésique d’usage hospitalier, utilisé en bloc opératoire sous monitoring permanent. On ne l’administre pas dans une chambre à coucher pour aider quelqu’un à trouver le sommeil.
Les médecins légistes concluent à un homicide lié aux médicaments. L’autopsie révèle par ailleurs la présence d’autres substances : Midazolam, Diazépam, Lidocaïne et éphédrine. Un cocktail de calmants et de stimulants.
Et voici le plus glaçant. Pour sa défense, Conrad Murray avance une hypothèse : celle d’un suicide. Selon lui, l’artiste, soumis à une pression trop forte et ne se sentant pas en mesure d’assurer la série de concerts annoncée, se serait administré lui-même la dose fatale.
Accuser le mort de s’être tué par peur de remonter sur scène. Cette ligne de défense lui sera vivement reprochée. Le 7 novembre 2011, un jury de la cour supérieure de Los Angeles le reconnaît coupable d’homicide involontaire ; le 29 novembre, il est condamné à quatre ans de prison, la peine maximale.
Il en purgera moins de deux. Libéré le 28 octobre 2013 pour cause de surpopulation carcérale. Voilà le prix officiel de la mort de l’artiste le plus récompensé de l’histoire de la musique.
L’empire posthume : ce que la mort a rapporté
La suite tient du vertige. Le 2 juillet 2009, le Staples Center annonce une cérémonie d’hommage. Dix-sept mille billets attribués par tirage au sort. Le lendemain, un million six cent mille personnes se sont inscrites.
Le 7 juillet 2009, un service funèbre privé se tient à huis clos au Forest Lawn Memorial Park d’Hollywood Hills. Puis, le même jour, les funérailles publiques au Staples Center, retransmises en mondovision et suivies, dit-on, par un milliard de téléspectateurs.
La ville est bouclée. Plus de 1 400 policiers en renfort. Un budget de sécurité estimé à plus de quatre millions de dollars. Sur scène, pendant deux heures et demie, artistes et figures politiques se succèdent près du cercueil exposé.
Puis vient le moment que personne n’oubliera. Paris Jackson, sa fille, apparaît pour la première fois à visage découvert et rend hommage à son père. Une enfant, devant un milliard de personnes.
Il est inhumé le 3 septembre 2009 au Grand Mausolée du Forest Lawn Memorial Park de Glendale, dans une partie fermée au public.
Les chiffres, eux, s’affolent. Selon les chiffres de l’époque, l’écoute de ses chansons bondit de plusieurs centaines de pour cent du jour au lendemain. En quelques semaines, des millions d’albums s’écoulent dans le monde. Rupture de stock dans les magasins.
Le 21 novembre 2009, à New York, le gant blanc porté en 1983 pour le premier moonwalk télévisé part à 350 000 dollars — 420 000 frais compris — chez un homme d’affaires hongkongais, pour un hôtel de Macao. Un autre gant, celui du Victory Tour, atteindra 190 000 dollars à Las Vegas.
Et l’histoire continue de s’écrire. Le 22 avril 2026 est sorti en France Michael, biopic porté par son neveu Jaafar Jackson dans le rôle-titre, retraçant l’enfance et la jeunesse du chanteur jusqu’au Bad World Tour de 1988. Paris Jackson a préféré s’en désolidariser. Deux mois après sa sortie, il devenait le biopic le plus rentable de l’histoire, avant de franchir le milliard de dollars.
L’homme qui ne voulait pas faire le moonwalk à cinquante ans continue, dix-sept ans après, de remplir des salles qu’il ne verra jamais. C’est peut-être ça, la vraie fin de l’histoire : il aura gagné tous ses paris. Sauf le dernier.