Ce que Mylène Farmer a caché en 2010 : ce que personne n’avait vu venir
Vendredi 11 septembre 2026, en pleine nuit. Aucune annonce, aucune tournée promo, aucun plateau télé. Un titre apparaît sur les plateformes de streaming, et la France se réveille avec une chanson qu’elle n’attendait pas. La méthode n’a pas changé depuis quarante ans.

Le morceau s’appelle Des lols et des quoi. Quelques heures plus tard, la vidéo arrive et la toile s’embrase. Casque sur les oreilles, regard perçant, l’artiste réapparaît dans un décor que personne n’aurait parié voir dans un clip de variété française.
Une bibliothèque. Pas n’importe laquelle : la Bibliothèque nationale de France, site historique de Richelieu, transformée en atelier de censure d’État. Et elle, bandana sur le visage, jean, veste en cuir noire, un fusil d’assaut entre les mains.
Ce 12 septembre 2026, elle fête ses 65 ans. Soixante-cinq ans de vie dont le public connaît, grosso modo, trois pour cent. Et une année, dans tout ce brouillard organisé, où elle a fait passer une rupture majeure pour un simple caprice d’artiste. Personne ne l’a vue venir.
Un braquage à la Bibliothèque nationale, et personne n’avait été prévenu
Le clip dure 4 minutes et 58 secondes. Il est signé Thierry Poiraud et Didier Poiraud, et il ne perd pas de temps : dès les premières secondes, un carton plante le décor. « Sous un régime totalitaire, les mots ont été vidés de leur sens. Les bibliothèques sont devenues leurs prisons », rapporte Marie Claire.
Ce qui suit ressemble à un film d’action. Elle mène une troupe de rebelles au milieu des rayonnages pour libérer des ouvrages condamnés à l’oubli. Une prise d’otages fictive, dans le sanctuaire des livres. Difficile de faire plus frontal.
Derrière l’esthétique dystopique, la cible est limpide : l’appauvrissement du vocabulaire, les tics de langage nés des écrans, la dictature de l’abréviation. Le tout sur un rythme électro composé par DJ Lewis, connu pour sa collaboration avec le rappeur Drake. Une chanteuse de 65 ans qui dégomme le langage SMS sur un beat de producteur de rap : le grand écart est assumé.
Les paroles ne font pas dans la dentelle non plus. « Dis-moi, où sont passés les mots ? / Ils ont perdu leur âme / Ont déposé les armes », clame-t-elle avant un refrain qui convoque un poète du XVIe siècle : « Des lols et des quoi, la langue au plus bas / Des lols sans littérature, et Ronsard est là, sature ».

Ronsard contre les « lol ». Voilà le programme. Mais ce n’est pas ce détail-là qui a fait exploser les réseaux ce week-end.
Le faux président qui a mis les réseaux sens dessus dessous

Car au détour d’un plan, les fans ont repéré autre chose. Un homme. Un visage. Un sosie d’Emmanuel Macron, glissé dans une fiction où l’on censure les livres et où l’on vide les mots de leur sens.
Sur X, la question a tourné en boucle. « On dirait pas trop Macron dans le nouveau clip de Mylène Farmer ? », « Faudra m’expliquer la présence d’un faux Macron dans le nouveau clip de Mylène Farmer », « Mylène vs Macron LOL », pouvait-on lire.
Hasard de casting ou clin d’œil ? Aucune explication, évidemment. Aucun communiqué, aucune mise au point. L’énigme fait partie du produit depuis 1984, et elle le sait mieux que quiconque.
Le reste du programme, lui, est connu. Le 27 octobre, un film événement de 65 minutes sera projeté en France, en Suisse et en Belgique sur une quarantaine d’écrans géants, avec la plupart des clips du nouvel album. Sa maison de disques promet « Une expérience unique ». Trois jours plus tard, le 30 octobre 2026, l’album Égrégore sortira dans les bacs.
Et la machine tourne déjà à plein. Le jeudi 3 septembre 2026, la société de management Hashtag NP a dévoilé une photo de tournage : costume blanc et noir, air de famille avec l’ère Désenchantée, et à ses côtés, le réalisateur Gilles Lellouche. Ces derniers jours, un autre clip a été tourné près de Rouen.
Quarante-deux ans de carrière, et toujours le même dispositif : beaucoup d’images, zéro confidence. Pour comprendre comment on construit un silence pareil, il faut remonter très loin. Jusqu’à un hôpital de Montréal.

Montréal, un barrage et une petite fille qui ne se souvient de rien
Le 12 septembre 1961, à l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, naît Mylène Jeanne Gautier. Pas Farmer. Gautier. Troisième d’une famille de quatre enfants, dans un pays où sa famille n’a rien à faire, ou presque.
Son père, Max Albert Gautier, né le 19 mars 1925 à Marseille, est ingénieur des ponts et chaussées. Il vient d’être muté au Canada pour travailler à la construction du barrage de Manicouagan. Sa mère, Marguerite Marie Martin, née le 14 février 1928 à Lennon, est secrétaire administrative puis mère au foyer.
La famille vit au 10405 rue du Belvédère, à Pierrefonds, un bourg situé à une vingtaine de kilomètres de Montréal. Il y a là sa grand-mère paternelle Jeanne, sa sœur Brigitte, née le 5 mai 1959, et son frère Jean-Loup, né le 13 avril 1960. Elle y passe ses huit premières années.
Scolarisée au collège international des Marcellines, un établissement catholique tenu par des religieuses, elle grandit dans un décor de neige. Et c’est à peu près tout ce qu’il en reste : de cette enfance canadienne, elle garde peu de souvenirs, hormis des paysages enneigés.
Retenez ce détail. Une femme qui a passé sa vie à ne rien raconter commence par une enfance dont elle-même ne raconte presque rien. Le silence, chez elle, n’est pas une stratégie tardive. C’est un terrain natal.
En 1969, retour en France, direction Ville-d’Avray, en banlieue parisienne. Le dernier enfant du couple, Michel, y naît le 30 décembre 1969. Pour la petite Québécoise transplantée, l’arrivée est rude : elle a du mal à s’intégrer et se renferme sur elle-même.
L’ado qui préférait les chevaux et les hôpitaux aux salles de classe

Adolescente, elle a des allures de « garçon manqué ». Elle passe ses vacances dans la Bretagne natale de sa mère. Et elle prend une habitude qui ne cadre pas franchement avec l’image de la future icône sulfureuse.
Elle se rend fréquemment au chevet d’enfants malades hospitalisés, notamment auprès de jeunes patients tétraplégiques de l’hôpital de Garches. Une activité qu’elle poursuit encore aujourd’hui, des décennies plus tard, loin des caméras et sans le moindre communiqué.
Son rêve d’ado n’est pas la scène. C’est le cheval. Elle veut devenir monitrice d’équitation pour créer un centre hippique destiné aux personnes souffrant de handicap. Elle passe même les examens pour entrer au Cadre noir de Saumur, mais ne poursuit pas sa formation.
Le lycée, lui, ne fait pas long feu. Deux jours après sa rentrée en Terminale A4, elle claque la porte et part vivre à Paris, au grand dam de ses parents. Elle a une idée fixe : être indépendante.
Suivront deux années au cours Florent pour devenir comédienne, et des petits boulots en cascade, dont le mannequinat — quelques essais pour des catalogues ou des publicités. C’est dans ce Paris-là, celui des figurants et des fins de mois, qu’elle croise un assistant régisseur nommé Jérôme Dahan.
1984 : la chanson dont personne ne voulait, et la fille qu’on a vue tout de suite
Dahan a monté une maison d’édition avec un producteur et compositeur : Laurent Boutonnat. Ensemble, ils ont écrit une chanson inspirée notamment du film Frances, consacré à l’actrice américaine Frances Farmer. Elle s’appelle Maman a tort.
Il leur manque une voix. Ils organisent un casting, une dizaine de jeunes filles défilent. Parmi elles, Mylène Gautier.

Boutonnat racontera plus tard le moment : « Ça a été elle tout de suite. […] On aurait juré qu’elle sortait de l’hôpital avec ses cheveux longs, à la limite de la psychose ». Voilà le compliment fondateur d’une des plus grandes carrières françaises.
En hommage à Frances Farmer, la chanteuse choisit son nom de scène. Elle ne s’appellera plus jamais autrement en public. Première couche de peinture sur l’identité réelle.
Le trio galère un an. Les maisons de disques refusent les unes après les autres, jugeant le titre trop subversif et trop éloigné des productions de l’époque. Finalement, RCA signe.
Avec l’aide du manager Bertrand Le Page, le morceau s’installe peu à peu comme l’un des succès de l’été 1984 et dépasse les 100 000 exemplaires, tout en créant une jolie controverse. Une chanteuse est née. Sauf que le vrai architecte, lui, reste hors champ.
Le gamin de 17 ans qui allait dessiner tout le reste
Laurent Boutonnat est né le 14 juin 1961 à Paris. Trois mois avant elle, presque jour pour jour. Deux enfants de la même année qui vont passer trente ans à fabriquer le même univers.
À 17 ans, il réalise son premier film, Ballade de la Féconductrice, projeté hors compétition au Festival de Cannes. Les partis pris graphiques de ce coup d’essai continueront de caractériser son style.
Très vite, il ne compose pas seulement la musique : il prend en main l’image. Il tourne des clips longs, chers, nourris de références littéraires, qui ressemblent davantage à des courts-métrages qu’à des vidéos promo. Du jamais-vu dans la variété française de l’époque.

Elle écrira les textes, il composera et arrangera. La répartition tiendra des années, jusqu’à devenir une évidence pour le public : l’un ne va pas sans l’autre.
Jean-Louis Murat, qui chantera plus tard en duo avec elle, résumera son admiration sans nuance : « Mylène et Laurent sont les deux personnes les plus estimables que j’ai rencontrées. Je les adore et les respecte infiniment. Ce sont les plus intelligents. D’une intelligence à la Warhol. » Deux noms, toujours collés. Retenez ça aussi.
Janvier 1985 : le flop qui a failli tout arrêter

Le deuxième 45 tours arrive début 1985. On est tous des imbéciles, écrit et composé par Jérôme Dahan, ne rencontre pas le succès espéré. La suite est brutale : RCA ne renouvelle pas le contrat.
Une carrière qui s’arrête au bout de deux singles, ça s’appelle un fait divers musical. La collaboration avec Dahan s’achève dans la foulée. Il ne reste qu’un duo, elle et Boutonnat, et un projet d’album.
Polydor signe. En septembre 1985 paraît Plus grandir, écrit par la chanteuse, avec un clip de Boutonnat tourné en CinemaScope. Plusieurs émissions le censurent. Le titre marche mieux que le précédent mais n’entre pas au Top 50.
Puis 1986 change tout. L’album Cendres de lune sort en même temps qu’un titre appelé Libertine. C’est à cette occasion qu’elle adopte les cheveux roux, la couleur qui ne la quittera plus.
Le clip, inspiré du film Barry Lyndon, la montre entièrement nue. Il fait scandale et révolutionne littéralement le vidéo-clip en France. Elle entre pour la première fois au Top 50 — et y reste vingt semaines consécutives.

Le scandale comme méthode de travail
Début 1987, Tristana enfonce le clou et rejoint la réédition du premier album. Le clip sera même nommé aux Victoires de la musique. À partir de là, elle écrira elle-même les textes de toutes ses chansons.
Fin 1987, Sans contrefaçon grimpe à la deuxième place du Top 50 et annonce l’album Ainsi soit je…, sorti au printemps 1988. Le disque devient le premier disque de diamant remis à une chanteuse et s’écoule à près de deux millions d’exemplaires.
Le single Pourvu qu’elles soient douces devient son premier numéro 1. Son clip dure 18 minutes et constitue la suite de celui de Libertine. À une époque où un clip de variété fait trois minutes, Boutonnat en livre un moyen-métrage en costumes du XVIIIe siècle.
Le prix de cette audace, ce sont les portes qui se ferment. Deux clips seront purement et simplement censurés par les chaînes pour contenu jugé trop explicite : Beyond My Control, puis Je te rends ton amour.
Ce dernier, privé de diffusion intégrale, finira vendu en kiosques au profit de la lutte contre le sida. Une censure transformée en opération caritative : même les scandales, chez elle, finissent par servir le récit.
La soirée des Victoires où elle a tout envoyé valser
En 1988, la profession la récompense : Victoire de la musique de l’« Artiste de l’année ». Elle a passé des heures en coulisses à répéter pour la soirée. Et puis, au dernier moment, elle annule sa prestation.

Ce qu’elle déclare ensuite restera gravé. « J’ai passé des heures en coulisses pour les répétitions de cette soirée. Tout le gratin du show-business était là et ces gens m’ont écœurée. Ils se détestent tous. J’étais triste d’avoir été récompensée et reconnue par ces gens-là. Ce sont les Victoires de l’hypocrisie ! »
À partir de là, plus jamais. Elle refuse systématiquement de se déplacer aux remises de prix décernées par la profession. Elle ne garde que ceux attribués par le public.
En 2005, récompensée du prix de l’« Artiste féminine des vingt dernières années », elle est absente et se contente d’un communiqué laconique, rappelant que son dernier single s’intitule Fuck Them All. Puis, fait unique, elle demandera elle-même à ne plus être nommée.
Un an d’entraînement pour un cimetière sur scène
Pendant que le public voit des clips, la machine se construit ailleurs. Selon le site de référence Mylene.Net, Laurent Boutonnat aurait commencé à réfléchir aux concerts dès le début de l’année 1988, et la décision aurait été fermement prise après la sortie de l’album, le 14 mars 1988.
Ils appellent Gilles Laurent, déjà co-auteur du scénario du clip de Pourvu qu’elles soient douces. Le spectacle est bâti sur l’écoulement du temps, organisé comme une ronde des saisons autour de L’Horloge de Baudelaire.
Gilles Laurent expliquera en interview l’influence de la littérature du XIXe siècle, « morbide, effrayante et romantique », et cite Le Tour d’écrou d’Henry James. Pour un show de variété destiné à remplir des salles, c’est un programme assez peu dansant.
Le décor est confié à Hubert Monloup, chef décorateur de cinéma, de télévision, d’opéra et de théâtre. C’est son premier travail sur un spectacle de variétés. Il conçoit en une semaine un décor sur le temps qui passe, inspiré des pierres de Stonehenge.

Résultat sur scène : l’agencement des « pierres » évoque immédiatement des tombes et un cimetière. En 1989, en France, une chanteuse de 27 ans chante devant des sépultures. Et ça marche.
Les costumes, eux, sont signés Thierry Mugler. L’idée viendrait du manager Bertrand Le Page, fan du couturier depuis le début des années 80. Mugler réclame le story-board du show pour habiller chaque tableau.
Coca, cigarettes, sucreries : ce qu’elle a supprimé de sa vie pour tenir 46 soirs
Le plus fou n’est pas le décor. C’est ce qu’elle s’inflige. Toujours selon Mylene.Net, sa préparation physique démarre près d’un an avant le premier concert.
Son entraîneur s’appelle Hervé Lewis. Le même homme qui jouait Rambo Kowalski dans les clips de Plus Grandir et de Libertine. Au programme : jogging au bois de Boulogne, musculation et assouplissements, quatre fois par semaine, puis tous les jours.
Elle travaille aussi la danse avec Sophie Tellier, quatre heures par jour, pendant des mois. Et prend une heure et demie de cours de chant quotidiens. Une préparation d’athlète, pour une artiste qu’on décrit comme fragile et lunaire.
Côté assiette, elle modifie une diététique qu’elle reconnaît assez anarchique avec l’aide du diététicien et chef Emmanuel Engrand. Elle renonce au Coca-Cola, à la cigarette et aux sucreries. Tout ça pour une tournée, à une époque où les chanteurs français se contentent souvent d’un tabouret et d’un rideau.
Le résultat est un rouleau compresseur. Première date le 11 mai 1989 à Saint-Étienne, dernière le 8 décembre 1989 à Bercy. 46 concerts, trois pays, sept soirs au Palais des sports complets en cinq semaines, plus de 300 000 spectateurs.

Elle en parlera à France Inter le 2 décembre 1989 en termes d’écriture, pas de performance : « Il était très important de finalement réécrire une histoire avec, déjà, de petites histoires. On a essayé de faire évoluer un personnage, qui est le mien, dans la vie. » Un personnage. Le mot est lâché.
12 novembre 1991 : le drame qui a verrouillé le silence
Début 1991, elle revient après un an d’absence avec Désenchantée. Le titre devient son plus grand tube en France et à l’étranger, avec plus de 1 300 000 exemplaires vendus. L’album L’Autre… reste 20 semaines numéro 1 et dépasse les deux millions.
C’est le sommet. World Music Award de l’artiste français ayant vendu le plus de disques dans le monde, singles en cascade au Top 50. Et c’est exactement à ce moment-là que tout bascule.
Le 12 novembre 1991, dans les locaux de sa maison de disques, un fan obsédé par la chanteuse, Laurent Berger, tue d’un coup de fusil le réceptionniste de Polydor, Jean-François Pigaglio, parce que celui-ci refusait de lui donner l’adresse de Mylène Farmer.
Le forcené monte dans les étages. Il s’apprête à faire feu de nouveau. Son arme s’enraye. Il sera maîtrisé par les forces de l’ordre, puis placé en institut psychiatrique.
Un homme est mort parce qu’il n’a pas voulu livrer une adresse. À partir de là, la chanteuse prend énormément de distance vis-à-vis de son personnage public et se fait de plus en plus discrète dans les médias. Le mystère n’est plus seulement un style. C’est une protection.
Douze millions d’euros, trois heures de film, 70 000 entrées


Fin 1992, Que mon cœur lâche arrive avec un clip réalisé par Luc Besson. Puis vient le projet le plus fou du duo — et le plus douloureux.
En 1994, Laurent Boutonnat sort son second long métrage, Giorgino, dans lequel elle partage l’affiche avec Jeff Dahlgren. Le film est très sombre et dure plus de trois heures. La critique le juge souvent comme un « long clip ».
Le verdict commercial est sans appel : moins de 70 000 entrées en France, pour un budget de douze millions d’euros. Le couple créatif le plus performant de la décennie vient de se prendre le mur en pleine face.
Elle s’exile alors à Los Angeles, en compagnie de Jeff Dahlgren, également guitariste rock. La star française la plus vendue disparaît de la circulation.
Elle revient en 1995 avec Anamorphosée, enregistré à Los Angeles, plus rock, plus lumineux. XXL, L’Instant X, California, Rêver : le pari dépasse le million de ventes. Et le live qui en découle, Live à Bercy, détient depuis 1997 le record de l’album live le plus vendu par une chanteuse française, avec près d’un million d’exemplaires.
Une statue de 11 mètres, des stades, et un anniversaire au Stade de France
En 1999, Innamoramento marque un retour aux ambiances des débuts. Nouveauté : en plus des textes, elle compose elle-même près de la moitié des musiques. Certifié disque de diamant, l’album franchit le million.
La tournée qui suit, le Mylenium Tour, rassemble plus de 450 000 spectateurs, avec une scène dominée par une statue d’Isis haute de 11 mètres. Trois dates sont ajoutées en Russie, dans des salles de 25 000 personnes par soir. Là-bas, le spectacle sera élu « Meilleur concert du siècle ».

En novembre 2001 arrive Les Mots, sa première anthologie. Meilleure vente de 2001 et de 2002, elle demeure la compilation la plus vendue pour un artiste français, avec près de deux millions d’exemplaires.
En janvier 2006, treize concerts à Bercy réunissent 170 000 spectateurs. L’infrastructure est tellement énorme qu’elle est intransportable : aucune date en province possible. Le DVD deviendra le DVD musical le plus vendu par une artiste française, avec 500 000 ventes.
Puis vient le coup d’éclat : les 11 et 12 septembre 2009, elle devient la première chanteuse française à se produire au Stade de France. Le 12 septembre, c’est le jour de son anniversaire. Coïncidence ou pas, elle fête ses 48 ans devant un stade entier.
La mise en vente des places provoque un bug sur tous les sites de réservation ; complet en moins de deux heures. La date du 11 est ajoutée : complet en une heure. Deux écorchés de 8 mètres, 700 m² d’écrans géants, la plus grande scène couverte jamais réalisée en Europe, et 600 000 spectateurs au total sur la tournée.
Ce qu’elle n’a jamais donné : les interviews, la Légion d’honneur, Grévin
Face à cette démesure, un vide organisé. Elle n’accorde que très peu d’interviews, estimant que ce qu’elle a à dire se trouve dans ses chansons. Elle se dit plus à l’aise sur scène qu’à la télévision.
Elle décline aussi, systématiquement, des reconnaissances que d’autres réclameraient à genoux : la Légion d’honneur, et sa statue au musée Grévin. Devenir une figure de cire, très peu pour elle.
L’écrivaine Amélie Nothomb, qui l’a côtoyée, a livré la description la plus troublante : « lorsqu’elle est cordiale, et elle peut assurément l’être, on sent quand même, quelque part, une muraille de glace. Il semblerait qu’elle n’y puisse rien. »

Elle-même résumait sa position en 2001 d’une phrase qui vaut manifeste : « Je n’ai pas fait ce métier pour être connue mais pour être reconnue. » En janvier 2015, après les attentats de Paris, elle sort de son silence par un dessin publié via les comptes de son label : « Je suis Charlie ».
Alors on résume : elle ne parle pas, elle ne s’explique pas, elle ne commente pas. Ce qui rend d’autant plus intéressant ce qui va arriver l’année d’après le Stade de France. Un virage discographique total, que rien ni personne n’est venu expliquer.
Vingt ans de vie privée en quelques lignes
Sa vie sentimentale, elle, tient en quelques faits rares. C’est en 2002, lors du tournage du clip de C’est une belle journée — composé d’illustrations qu’elle a réalisées elle-même —, qu’elle rencontre le réalisateur et producteur Benoît Di Sabatino. Il deviendra son compagnon pendant vingt ans.
Le reste est à l’avenant. En 2003 paraît son premier ouvrage, Lisa-Loup et le Conteur, un conte philosophique qu’elle illustre elle-même et qui s’écoule à plus de 100 000 exemplaires. Rien sur elle, tout par elle.
Côté disques, la machine reste implacable. Avant que l’ombre… dépasse les 800 000 exemplaires malgré une promotion réduite. En Russie, L’amour n’est rien… devient l’une des chansons les plus diffusées de 2006.
Le 19 juin 2008, Dégénération devient en trois jours la plus grosse vente de téléchargements hebdomadaires en France. L’album Point de suture, sorti le 25 août 2008, est certifié triple disque de platine avec plus de 700 000 ventes.
Quatre singles suivants enchaînent la première place, faisant d’elle l’artiste ayant classé le plus de titres en tête du Top 50. Au total, 21 chansons numéro 1 et 58 titres dans le Top 10 : personne d’autre en France n’a fait ça.

Et c’est précisément au sommet de cette courbe, alors que tout fonctionne, qu’elle prend la décision la plus radicale de sa carrière. Sans un mot. Sans une interview d’explication. En 2010.
2010 : le nom qui a disparu des crédits
Le 6 décembre 2010 paraît son huitième album studio : Bleu noir. Douze titres, un son electro-pop, un carton immédiat. Et un détail que les fans ont mis un moment à digérer en regardant la pochette et le livret.
Laurent Boutonnat n’y est pas. Pas une composition, pas une réalisation. Comme le résume la fiche consacrée à l’album, Bleu noir est le premier album de Mylène Farmer produit sans son collaborateur de toujours.
C’est la première fois en vingt-six ans que la chanteuse ne collabore pas avec Laurent Boutonnat sur l’un de ses albums. L’homme qui l’avait choisie au casting, qui avait composé Libertine, dessiné les clips, imaginé les décors de tombes, cosigné les tournées : absent du disque.
À la place, un trio inattendu. Moby, avec qui elle avait déjà enregistré en duo. Le groupe britannique Archive. Et RedOne, producteur de Poker Face et Bad Romance pour Lady Gaga, alors au sommet mondial. Le premier extrait, Oui mais… non, composé par RedOne, était sorti le 11 octobre 2010.
Et le public, lui, n’a rien vu du séisme. L’album entre numéro 1 des ventes digitales avec plus de 9 100 téléchargements, puis numéro 1 des ventes physiques avec 139 176 exemplaires la première semaine — deux records à l’époque. Fin 2010, il s’est écoulé à 328 783 exemplaires.
Mieux : c’est son premier album studio depuis L’Autre… en 1991 à faire mieux que son prédécesseur en ventes nationales. Elle se sépare de l’architecte de son univers, et elle vend davantage. Disque de diamant en trois mois.

Voilà ce que 2010 a caché derrière son vernis de « nouvelle direction artistique ». Pas un caprice de production : la preuve, chiffrée et datée, que le mystère Farmer n’a jamais reposé sur un homme. Il reposait sur elle, capable de se réinventer même en se passant de celui qui l’avait façonnée.
Ce que les quinze années suivantes ont confirmé
Quinze ans plus tard, la radio M Radio consacrait un article anniversaire à ce disque, décrivant une chanteuse qui rompait partiellement avec les sonorités de son collaborateur historique et parlant d’un « point de bascule » et d’une renaissance artistique.
La suite lui a donné raison. En juillet 2011, elle clôt le défilé de Jean-Paul Gaultier en robe noire de mariée inspirée de Black Swan. Le 28 janvier 2012, le même Gaultier lui remet un NRJ Music Award de diamant, créé spécialement pour elle. Après quoi elle demandera à ne plus être nommée.
Le 3 décembre 2012, Monkey Me reforme le tandem Farmer/Boutonnat et est présenté comme un retour aux sources. Traduction : il avait bien fallu qu’il y ait un départ. L’album devient disque de diamant en moins d’un mois.
Mais le pli était pris. En 2015, Interstellaires se fait sans lui, les compositions étant signées Mylène Farmer et Martin Kierszenbaum. Elle décroche un duo avec Sting, un passage remarqué chez Jimmy Fallon aux États-Unis et une première place au Billboard Dance Club.
Depuis, elle a enchaîné : Désobéissance en 2018, neuf concerts à Paris La Défense Arena en 2019 devant plus de 243 000 spectateurs, L’Emprise en 2022, puis la tournée Nevermore qui aura rassemblé 700 000 spectateurs, et un film de concert vu par 210 000 personnes en une soirée le 7 novembre 2024.
Et ce 12 septembre 2026, jour de ses 65 ans, elle prépare Égrégore, son treizième album studio, avec DJ Lewis — le fils d’Hervé Lewis, son préparateur physique depuis 1989, celui-là même qui la faisait courir au bois de Boulogne avant le Tour 89. La boucle, elle, ne s’est jamais rompue.