Mylène Farmer : le jour où elle a fait un album sans son Pygmalion… et ce que personne n’avait vu venir
Mardi 27 octobre 2026, plus de 65 500 spectateurs ont convergé vers les salles obscures. Dans plus de 400 cinémas, en France, en Belgique, en Suisse, au Canada et jusqu’au Mexique, un film d’environ 65 minutes a dévoilé d’un seul bloc les treize chansons du nouvel album de Mylène Farmer, Égrégore.

Le secret a été gardé comme un trésor d’État. Selon Planet, lors d’écoutes tests organisées quarante-huit heures plus tôt au Pathé Palace, à Paris, les téléphones ont été mis sous pli et des accords de confidentialité exigés. Le 30 octobre, le disque arrive enfin dans les bacs, et Le Monde le juge, dès son titre, « plus efficace qu’audacieux ».
Pour mettre ces chansons en images, la chanteuse a convoqué du beau monde : Julia Ducournau pour C’est à qui le tour, Gilles Lellouche pour Combien pour la nuit, mais aussi Antonin Baudry et les frères Poiraud. Aux commandes de l’ensemble, François Hanss, qui a salué sur ses réseaux « beaucoup d’émotion et un immense bonheur de voir cette aventure prendre vie et se partager ».
Mais les fans de la première heure, eux, ont un autre réflexe : retourner la pochette et éplucher les crédits. DJ Lewis, DJ Snake, Moby : des noms neufs, des noms fidèles. Et derrière, cette vieille question qui hante la planète Farmer depuis 2010.
Car dans l’histoire de la chanteuse, il existe une date que ses admirateurs connaissent par cœur. Celle où, pour la première fois, elle a fait un disque sans l’homme qui l’avait inventée. Ce qui s’est passé ensuite raconte une tout autre histoire que celle qu’on a voulu croire.
Avant la légende, une gamine qui se taisait
Pour comprendre ce lien, il faut remonter très loin. Le 12 septembre 1961, Mylène Jeanne Gautier naît à Montréal, à l’hôpital du Sacré-Cœur, troisième d’une fratrie de quatre. Son père, ingénieur des ponts et chaussées, a été muté au Québec pour bâtir le barrage de Manicouagan.
Ses huit premières années se déroulent à Pierrefonds, un bourg à une vingtaine de kilomètres de Montréal, où elle est scolarisée chez des religieuses. Elle n’en gardera presque rien, sinon des paysages de neige. En 1969, la famille rentre en France et s’installe à Ville-d’Avray, en banlieue parisienne.

Le choc est rude : la fillette s’intègre mal et se replie sur elle-même. Adolescente solitaire, on la décrit comme un « garçon manqué ». Celle qui deviendra la reine du mystère a déjà, à cet âge, le goût du retrait.
Elle passe ses vacances en Bretagne, terre natale de sa mère. Elle rend aussi visite à des enfants malades, notamment de jeunes patients tétraplégiques de l’hôpital de Garches. Une activité qu’elle poursuivrait encore aujourd’hui, loin de toute caméra.
Son rêve d’alors n’a rien à voir avec la chanson : elle veut devenir monitrice d’équitation et ouvrir un centre hippique pour personnes handicapées. Elle passe même les examens pour entrer au Cadre noir de Saumur, avant de lâcher la formation. La scène ? Personne n’y pense encore.
Puis vient le coup d’éclat. Deux jours après sa rentrée en terminale, elle quitte le lycée, au grand dam de ses parents, et file à Paris. Suivent deux ans de cours Florent, des petits boulots et quelques essais de mannequinat pour des catalogues et des publicités.
Une jeune femme qui cherche sa place, donc. Elle ignore encore qu’au même moment, dans Paris, un garçon de son âge cherche, lui, une voix. Et que cette rencontre va dicter les quarante années suivantes de sa vie.
Un samedi soir, quatre accords et une inconnue

Ce garçon s’appelle Laurent Boutonnat. Il a la vingtaine et un complice, Jérôme Dahan. En novembre 2022, cet homme qui ne parle presque jamais a raconté la scène au Parisien : selon Purepeople, sa précédente interview remontait à 2007. Autant dire que chaque mot compte.

« Un samedi soir, on s’ennuyait un peu, on a commencé à tapoter sur un petit synthé que j’avais chez moi. Jérôme s’est mis à jouer quatre accords et moi un gimmick », se souvient-il. De ce désœuvrement naît Maman a tort, avec un seul problème : il faut une jeune fille pour la chanter.
C’est là que le hasard s’en mêle. « Un jour, Jérôme me parle de Mylène, qu’il connaissait. À l’époque, elle faisait des photos, elle était un peu comédienne, elle faisait du théâtre, des pubs, Jérôme était un peu amoureux d’elle », confie Boutonnat au Parisien.
Dahan la fait venir chez lui pour un test, au piano. Le compositeur, lui, l’avait déjà croisée une première fois lors d’une soirée. Ce qu’il découvre ce jour-là le marque durablement.
« Mylène était charmante, mais elle parlait très très peu, elle avait une étrangeté, elle était assez marquante dans ses silences », raconte-t-il. Elle était même, ajoute-t-il, presque conforme à l’image de la chanson. Le silence, déjà, comme signature.
Le plus fou, c’est qu’elle n’était pas le premier choix. Pour Maman a tort, Boutonnat avait d’abord pensé à Lio, mais le projet n’a pas abouti. Il aurait ensuite repéré une jeune fille d’une quinzaine d’années, avant d’y renoncer pour des raisons juridiques. Sans ces deux rendez-vous manqués, pas de Mylène Farmer.
« À la limite de la psychose » : le coup de foudre du casting
Ailleurs, Boutonnat a eu des mots plus crus encore. « Ça a été elle tout de suite. […] On aurait juré qu’elle sortait de l’hôpital avec ses cheveux longs, à la limite de la psychose », a-t-il déclaré. Dans la bouche d’un autre, ce serait une insulte : dans la sienne, c’est une déclaration d’admiration.

Il l’a aussi résumé ainsi : « On ne l’avait pas encore entendue chanter mais je savais que c’était elle ». Un coup de foudre artistique avant même la première note. Quelques années plus tard, il deviendra un coup de foudre tout court.
Le nom de scène suit. La chanson s’inspire du film Frances, consacré à l’actrice américaine Frances Farmer : en hommage, Mylène Gautier devient Mylène Farmer. L’actrice tourmentée prête son nom à une chanteuse qui va bâtir toute son œuvre sur la mélancolie.
Ce duo-là vient de naître. Il va traverser des triomphes, un drame, un échec cuisant et des records en pagaille. Mais une question flotte déjà, en creux : que se passe-t-il quand l’un des deux veut aller voir ailleurs ?
Le garçon qui tournait des films interdits aux moins de 18 ans
Qui est ce jeune homme qui repère chez une débutante un « air psychotique » ? Laurent Boutonnat naît à Paris le 14 juin 1961, trois mois avant sa future muse. Il est élevé chez les jésuites et, raconte-t-il au Parisien, joue du piano depuis l’âge de 5 ou 6 ans.
Mais sa vraie obsession, c’est le cinéma. À dix ans, il tourne ses premiers courts-métrages. À la fin des années 1970, il signe un long métrage fantastique, La Ballade de la féconductrice, truffé de scènes d’une extrême violence.
Le film est interdit aux moins de 18 ans. Ironie savoureuse : son auteur n’en a alors que dix-sept. Diffusé deux semaines seulement dans une salle parisienne, il est tout de même projeté au marché du film de Cannes.

Ce détail dit tout du personnage : Boutonnat ne rêve pas de tubes, il rêve d’images. « J’avais envie de faire du cinéma, d’être réalisateur », résume-t-il au Parisien. La chanson sera pour lui un formidable terrain de tournage, et Mylène son actrice principale.
Les débuts sont pourtant laborieux. Pendant un an, les maisons de disques claquent la porte, jugeant Maman a tort trop subversive. Le trio finit par signer chez RCA, et le premier clip est tourné pour la somme dérisoire de 5 000 francs.
Avec l’aide du manager Bertrand Le Page, le titre devient l’un des succès de l’été 1984 et dépasse les 100 000 exemplaires. Mais le 45 tours suivant, On est tous des imbéciles, fait un flop : RCA ne renouvelle pas le contrat. Direction Polydor.
C’est là, avec Plus grandir, premier texte écrit par la chanteuse, que Boutonnat sort l’artillerie lourde. Il tourne le clip en CinemaScope, comme un vrai film, et plusieurs émissions le censurent. La méthode Boutonnat est née.
Des clips à 500 000 francs et une star qui ose tout

Puis arrive 1986 et la déflagration Libertine. Pour ce titre, la chanteuse se teint les cheveux en roux. Le clip est tourné en CinemaScope pendant cinq jours, aux châteaux de Ferrières et de Brou, avec un budget de 500 000 francs et une durée de près de onze minutes.
Ce n’est plus un clip, c’est un film en costumes. La première scène s’inspire des Duellistes de Ridley Scott, l’ambiance rappelle Barry Lyndon de Kubrick avec son éclairage à la bougie. Et Mylène Farmer y apparaît entièrement nue.

Scandale garanti, notoriété qui explose. Pour la première fois, elle entre au Top 50, où Libertine reste classé vingt semaines. Comme pour un long-métrage, la bande originale du clip sort même en maxi 45 tours.
La recette Farmer-Boutonnat est trouvée : provocation, ambition et image léchée au millimètre. Deux ans plus tard, le réalisateur pousse encore plus loin avec Pourvu qu’elles soient douces, présenté comme la suite de Libertine.
Cinq jours de tournage en forêt de Rambouillet, environ 600 figurants, dont beaucoup mis à disposition par l’armée française. Le résultat dure 17 minutes et 52 secondes. Et la chanson devient le premier numéro 1 de sa carrière.
Le budget, lui, est devenu légendaire. À l’époque, on annonce plus de 3 millions de francs, de quoi entrer en 1989 dans le livre des records comme le clip le plus cher. Des sources ultérieures ont parlé d’une erreur et évalué la facture à environ 1,5 million.
À ce stade, une chose saute aux yeux. Elle écrit désormais tous ses textes ; lui compose, réalise, met en scène, et signe neuf des dix titres de l’album Ainsi soit je… en 1988. Difficile d’imaginer l’une sans l’autre : c’est précisément ce qui rendra la suite si vertigineuse.
Le sommet absolu… et le doigt d’honneur aux Victoires
Ainsi soit je… atteint la première place des ventes et devient le premier disque de diamant remis à une chanteuse, avec près de deux millions d’exemplaires. La profession la sacre « Artiste de l’année » aux Victoires de la musique. Elle aurait pu savourer : elle va claquer la porte.

Elle annule sa prestation au dernier moment. Peu après, elle lâche une déclaration au vitriol : « Tout le gratin du show-business était là et ces gens m’ont écœurée. Ils se détestent tous. » Et de conclure : « Ce sont les Victoires de l’hypocrisie ! »
Depuis, elle refuse de se déplacer aux remises de prix décernés par la profession. Une rupture spectaculaire avec le milieu, au moment même où il la couronne. Le personnage Farmer, insaisissable et rebelle, vient de prendre forme.
En 1989, place à la scène. Le Tour 89, mis en scène par Boutonnat, propose un show chorégraphié « à l’américaine » dans un décor de cimetière inspiré de Stonehenge. Après une semaine au Palais des sports et une trentaine de dates, la tournée s’achève par deux soirs à guichets fermés à Bercy.
Puis 1991, l’apothéose. Désenchantée devient son plus grand tube, avec plus de 1 300 000 exemplaires. L’album L’Autre…, entièrement composé par Boutonnat, reste vingt semaines numéro 1 et dépasse les deux millions.
Les singles s’enchaînent au sommet, de Regrets, en duo avec Jean-Louis Murat, à Je t’aime mélancolie. Avec cet album, elle reçoit le World Music Award de l’« Artiste français ayant vendu le plus de disques dans le monde ». La gamine renfermée de Ville-d’Avray est devenue une machine à records.
Selon la Sacem, Désenchantée sera même la chanson française la plus diffusée dans le monde en 2004. Le tandem est au sommet du monde. Et c’est précisément là que le cauchemar commence.
12 novembre 1991 : la balle qui change tout

Ce jour-là, un fan obsédé, Laurent Berger, débarque dans les locaux de Polydor. Le réceptionniste, Jean-François Pigaglio, refuse de lui donner l’adresse de la chanteuse. L’homme le tue d’un coup de fusil.
Le forcené monte ensuite dans les étages et s’apprête à tirer de nouveau, mais son arme s’enraye. Maîtrisé par les forces de l’ordre, il est placé en institut psychiatrique. Un homme est mort pour une adresse.
L’ironie est terrible : au moment précis où le public la réclame partout, la chanteuse découvre ce que la célébrité peut produire de pire. L’adoration de ses fans, qui fait sa force, vient de montrer son visage le plus sombre, dans les murs mêmes de sa maison de disques.
Pour Mylène Farmer, plus rien ne sera comme avant. Elle prend ses distances avec son personnage public et se fait de plus en plus rare dans les médias. Le mystère Farmer, celui qui fait encore vendre des disques en 2026, prend racine dans ce drame.
Pendant ce temps, Boutonnat prépare le projet de sa vie : un grand film de cinéma, avec elle en tête d’affiche. Après les tubes, après le drame, le pari ultime. Et pour le duo, ce sera la plus rude des épreuves.
Trois heures de film, 70 000 entrées et une société en garantie

En 1994 sort Giorgino, avec Mylène Farmer face à Jeff Dahlgren. Une œuvre très sombre de plus de trois heures, que la critique compare souvent à un « long clip ». Le public, lui, préfère Forrest Gump, Pulp Fiction ou Léon.

Le verdict est cruel : moins de 70 000 entrées en France pour un budget de douze millions d’euros. Même Madonna a tenu à aller le voir à sa sortie, mais ça n’a pas suffi. Pour le cinéaste, la blessure est profonde.
Vingt-huit ans plus tard, il n’a rien oublié. « Ça a été dur. Quelle que soit la qualité d’un film, c’est considéré par les gens comme un échec. J’avais pris de gros risques sur ce film, je l’ai financé à plus de 60 % », confie-t-il au Parisien.
Il précise que Polygram, qui avait avancé l’argent, avait sa société en garantie. Autrement dit, ce n’était pas seulement sa réputation qui était en jeu. Son entreprise aussi.
Blessé, il rachète les droits et empêche toute diffusion du film. Il faudra des pétitions de fans et le succès de son film suivant pour qu’il accepte de sortir Giorgino en DVD, treize ans après les salles. Depuis le 27 novembre 2024, il existe même en Blu-ray restauré 4K.
Aujourd’hui, il en parle avec philosophie. « Mais avec le temps, cela vous apprend plein de choses, cela vous rend plus fort. Et puis on rebondit », dit-il. Sur le moment, pourtant, rien ne rebondit.
Au lendemain du fiasco, la chanteuse part s’installer à Los Angeles avec Jeff Dahlgren, son partenaire à l’écran, également guitariste rock. Le duo le plus fusionnel de la pop française se retrouve séparé par un océan. On aurait pu croire l’histoire terminée.
Dix ans sans tourner un clip ensemble

En 1995, retour en fanfare avec Anamorphosée, enregistré à Los Angeles. Son plus rock, image plus lumineuse : le pari est risqué, mais l’album dépasse le million. Derrière les manettes, toujours Boutonnat, qui produit et compose onze des douze titres.
L’image, en revanche, change de mains. Le clip de Beyond My Control, en 1992, a été le dernier réalisé par Boutonnat pour elle avant 2001. Place à Luc Besson pour Que mon cœur lâche, à Abel Ferrara pour California, à Ching Siu-tung pour L’Âme-Stram-Gram.
Selon Purepeople, après Giorgino, les deux complices mettront dix ans à refaire un clip ensemble. Dix ans, pour un tandem qui avait inventé le clip-film à la française. Le signal est fort, mais les fans n’ont encore rien vu.
En 1999 arrive Innamoramento. Pour la première fois, Mylène Farmer compose elle-même près de la moitié des musiques. Boutonnat signe encore huit des treize titres, mais il ne participe pas à la conception du Mylenium Tour.
Ce spectacle, dominé par une statue d’Isis de 11 mètres, réunit plus de 450 000 spectateurs. Un triomphe sur scène construit sans lui. La chanteuse vient de prouver qu’elle sait voler de ses propres ailes, au moins le temps d’une tournée.
Pourtant, impossible de parler de rupture. En 2000, le duo s’associe pour lancer une jeune chanteuse corse, Alizée. Moi… Lolita, composé par Boutonnat, devient un succès mondial, et en deux albums signés Farmer-Boutonnat, la protégée vendra plus de 6 millions de disques.
Le couple à la ville, l’autre homme et le silence

Et puis il y a ce que les fans savent tous. Entre Mylène et Laurent, il n’y a pas eu que de la musique : selon Purepeople, s’appuyant sur l’entretien au Parisien, les deux ont partagé leur vie amoureuse pendant plus de quinze ans.
Un couple à la ville devenu, avec le temps, un couple de travail. Le genre de lien qui ne se dénoue pas d’un claquement de doigts, et que les années ont transformé sans le rompre.
En 2001, Boutonnat reprend enfin la caméra pour elle, avec les clips des Mots et de Pardonne-moi. Mais un autre homme entre en scène. En 2002, sur le tournage du clip de C’est une belle journée, la chanteuse rencontre le réalisateur et producteur Benoît Di Sabatino.
Il deviendra son compagnon pendant vingt ans. Selon Purepeople, ils se sont séparés en 2022. Pendant deux décennies, la chanteuse aura donc avancé avec deux piliers : l’amour d’un côté, son complice historique de l’autre.
Pendant ce temps, le personnage se construit dans le silence. Elle donne très peu d’interviews, apparaît rarement à la télévision, refuse les soirées mondaines. Elle décline même la Légion d’honneur et sa statue au musée Grévin.
En 2001, elle résume sa philosophie en une phrase : « Je n’ai pas fait ce métier pour être connue mais pour être reconnue. » Certains médias y voient une stratégie marketing pour mieux se faire désirer. Elle, invoque sa « nature profonde ».
« Une muraille de glace » : le mystère qui rend fou


Elle explique se sentir plus à l’aise sur scène qu’à la télévision et détester parler d’elle-même. On la compare volontiers à Kate Bush, chanteuse à la réputation de recluse qu’elle admire, qui accorde peu d’interviews et se montre encore moins.
L’écrivaine Amélie Nothomb, qui l’a côtoyée, a trouvé une image saisissante. Elle raconte que, même lorsqu’elle est cordiale, on sent chez elle « une muraille de glace ». Et elle ajoute : « Il semblerait qu’elle n’y puisse rien. »
En 2005, nouvelle pique à la profession. Les Victoires de la musique la sacrent « Artiste féminine des vingt dernières années ». Absente, elle envoie un communiqué laconique rappelant que son dernier single s’intitule… Fuck Them All.
Dès lors, fait unique, elle demande à ne plus être nommée. Une star qui refuse les trophées, à l’heure où tout le monde se bat pour en avoir. Le contraste est total.
Ce silence a un revers : chaque changement devient un événement disséqué par les fans. Qui compose, qui réalise, qui met en scène ? Les crédits d’un disque de Mylène Farmer se lisent comme le bulletin de santé de son duo historique.
Le chanteur Jean-Louis Murat, son partenaire sur Regrets, avait d’ailleurs associé les deux noms dans un même éloge : « Mylène et Laurent sont les deux personnes les plus estimables que j’ai rencontrées. » Et d’ajouter : « Ce sont les plus intelligents. D’une intelligence à la Warhol. »
Derrière les grilles de la Villa Montmorency

Ce goût du secret a longtemps eu une adresse. Pendant près de vingt ans, Mylène Farmer a possédé un hôtel particulier dans le 16e arrondissement de Paris, au cœur d’Auteuil. Plus précisément à la Villa Montmorency, une résidence privée d’une centaine de propriétés réparties sur quatre avenues.
Le magazine Challenges l’avait présentée comme le quartier le plus sélect de France. Carla Bruni et Nicolas Sarkozy, Sylvie Vartan ou encore plusieurs grandes fortunes y ont élu domicile. Le voisinage idéal pour qui veut vivre caché.
Surtout, impossible d’y entrer librement pour admirer les demeures. Des gardiens contrôlent les accès et filtrent les visiteurs, et chacun profite de sa maison et de son jardin à l’abri des regards. Pour une star qui fuit les objectifs, le refuge parfait.
Mais même derrière les grilles, tout n’est pas rose. Très attachée à ses animaux, la chanteuse aurait rencontré des difficultés avec plusieurs voisins à cause de ses chiens. Ces désaccords auraient contribué à son départ, autour de 2020.
Selon plusieurs médias, elle aurait acheté dès 2019 une maison de maître du XIXe siècle à Saint-Cloud, dans le quartier de Montretout, sur un terrain d’environ 2 000 mètres carrés. Guy Béart, Emmanuelle Béart et Lino Ventura ont vécu dans ce quartier, et Jean Dujardin a racheté en 2015 l’ancienne propriété de ce dernier.
Des grilles, des gardiens, un jardin invisible : toute la vie de Mylène Farmer semble bâtie sur ce principe. Ne montrer que ce qu’elle a décidé de montrer. Alors quand, un jour de 2010, son propre label lâche une information explosive, l’effet est d’autant plus brutal.
Stade de France : le triomphe absolu… puis le vide

Avant le séisme, il y a l’âge d’or des années 2000. En 2005, Avant que l’ombre…, dont Boutonnat compose la quasi-totalité des musiques, dépasse les 800 000 ventes malgré la crise du disque.
En janvier 2006, il met en scène treize concerts à Bercy devant 170 000 spectateurs. Le décor est si imposant que le spectacle ne peut pas partir en province. Le DVD deviendra le DVD musical le plus vendu par une artiste française.
Le cinéaste prend même sa revanche sur Giorgino. En janvier 2007 sort Jacquou le Croquant, adapté du roman d’Eugène Le Roy, qui atteint le million d’entrées. Et la chanson du générique de fin, Devant soi, c’est Mylène Farmer qui l’interprète.
En 2008, Point de suture : Boutonnat produit les onze titres et en compose dix. Cinq singles se classent numéro 1, faisant d’elle l’artiste qui a placé le plus de titres en tête du Top 50. Le duo n’a jamais semblé aussi intouchable.
Puis viennent les 11 et 12 septembre 2009. Mylène Farmer devient la première chanteuse française à se produire au Stade de France. La date du 12 affiche complet en moins de deux heures, celle du 11, ajoutée en urgence, en une heure.
Deux écorchés de 8 mètres, 700 m² d’écrans géants, la plus grande scène couverte jamais réalisée en Europe : Boutonnat participe à la direction artistique de cette démesure. La tournée réunit 600 000 spectateurs au total.
Un sommet vertigineux. Mais c’est juste après ce sommet que quelque chose se fissure en elle, et elle le racontera elle-même avec des mots d’une noirceur étonnante. Et si le vrai secret du mythe Farmer se cachait dans la manière dont ce duo a su se quitter sans jamais se perdre ?

27 septembre 2010 : le communiqué qui sidère les fans

Ce lundi-là, Polydor annonce le retour de Mylène Farmer avec un single, Oui mais… non, et un nouvel album. Jusque-là, rien d’anormal. Mais un détail fait l’effet d’une bombe : Laurent Boutonnat ne fera pas partie de l’aventure.
Le podcast de fans Histoires de… parlera, à juste titre, d’une « surprise de taille ». Vingt-six ans après Maman a tort, la signature musicale qui faisait l’identité Farmer vient de changer de main.
À sa place, un casting international. Le premier single est produit et composé par RedOne, célèbre pour ses collaborations avec Lady Gaga et à qui l’on doit Poker Face et Bad Romance. À ses côtés, Moby, roi de l’électro, et le groupe anglais Archive.
Les textes, eux, restent tous signés de sa main. Le 29 septembre, Oui mais… non est diffusé en radio et se classe directement numéro 1. La chanteuse vient de prouver que son nom suffit.
Le 6 décembre 2010, l’album sort. Il s’appelle Bleu noir : douze titres écrits par la chanteuse, composés et produits avec RedOne, Moby et Archive. Et ce constat donne le vertige : c’est la toute première fois qu’elle ne collabore pas avec Laurent Boutonnat sur l’un de ses albums.
Le pire, pour les sceptiques ? Ça marche. Bleu noir devient la plus grosse vente de téléchargements jamais enregistrée en France et le meilleur démarrage physique de l’année 2010, avant d’être certifié diamant en trois mois.

Les singles Bleu noir et Lonely Lisa grimpent eux aussi au sommet. Brouille, divorce artistique, émancipation calculée ? Dans un univers où chaque silence est interprété, l’absence d’un nom ressemble à une déclaration de guerre.
« Je ne me suis en aucun cas éloignée de lui »
La chanteuse, si avare de mots, choisit pourtant de répondre. C’est dans Paris Match qu’elle s’explique, comme le rapporte le site Linfo. Premier message, sans ambiguïté : « Je ne me suis en aucun cas éloignée de lui. »
Puis elle livre le vrai pourquoi, bien plus intime qu’une querelle d’ego. « Après la tournée et les concerts au Stade de France, il s’opère une effrayante descente aux enfers malgré le succès, un vide sidéral, un manque », confie-t-elle.
Tant d’amour, de vibrations et de sensations reçus, explique-t-elle, qu’ils donnent l’envie d’écrire. L’album sans lui n’est donc pas né d’une dispute : il est né d’une urgence, celle de créer vite après le grand vertige du Stade de France.
Et Boutonnat ? « Laurent a tout à fait compris mon besoin de créer », assure-t-elle. Pas de porte claquée, pas de règlement de comptes par voie de presse : juste une artiste de 49 ans qui s’offre une escapade hors du nid.
Elle glisse même une pointe d’humour noir à propos de l’inspiration de ce disque : « J’ai essayé la joie de vivre, mais ça n’a pas marché ! » Du Farmer pur jus, avec ou sans son compositeur fétiche.

De son côté, Boutonnat ne reste pas les bras croisés. En 2011, il produit et compose plusieurs titres pour Mona Kalina, nom de scène de sa compagne, l’ancienne mannequin russe Ilona Orel. Chacun ses projets, chacun son chemin.
Une star en solo… vraiment ?
La chanteuse, elle, multiplie les apparitions hors de son univers habituel. En juillet 2011, elle clôt le défilé de Jean-Paul Gaultier dans une robe de mariée noire inspirée du film Black Swan. Une image forte, sans son metteur en scène historique.
Le 28 janvier 2012, c’est encore Jean-Paul Gaultier qui lui remet un NRJ Music Award de diamant, un prix spécialement créé pour elle afin de récompenser toute sa carrière. À ce moment-là, beaucoup de fans pensent tenir la preuve : la page Boutonnat est tournée.
Ses pairs, eux, n’ont jamais caché leur admiration pour la machine Farmer. Michel Sardou a salué son investissement : « Elle ne joue pas à l’économie. » Johnny Hallyday, de son côté, a fait remarquer qu’elle ne touchait pas d’argent en tournée, tant ses spectacles lui coûtaient cher. Des shows que, depuis 1989, Boutonnat a si souvent mis en scène.
Chez d’autres duos, cette configuration annonce une fin. Des projets séparés, une réussite éclatante sans l’autre, des déclarations polies : on a vu mille fois ce scénario se terminer en divorce silencieux.
Mais l’absence de Boutonnat sur Bleu noir n’était pas un adieu. Un autre album allait le prouver, de façon éclatante. Et ce que les crédits des années suivantes racontent, peu l’avaient vraiment vu venir.

Le « frère jumeau » qui revient toujours

Il suffit, pour comprendre, de lire les pochettes. Dès le 5 décembre 2011, sur la compilation 2001-2011, un inédit intitulé Du temps porte une signature familière : musique de Laurent Boutonnat, qui en réalise aussi le clip. Un an à peine après le prétendu divorce.
Le 3 décembre 2012, la confirmation tombe. Monkey Me est un album Farmer-Boutonnat de bout en bout : il en produit et compose les douze titres. La Presse de Montréal salue les retrouvailles avec son « pygmalion », et le disque est certifié diamant en moins d’un mois.
Voilà ce que les crédits disent depuis le début : le mythe Farmer n’a jamais été l’œuvre d’une seule femme. Au moment où la chanteuse semblait tourner la page, Laurent Boutonnat n’a été ni mis à l’écart ni effacé. Il s’est éclipsé le temps d’un album, puis il est revenu par la grande porte.
Elle-même l’avait dit sur TF1 en 2012, selon des propos repris par le site Mylene.net : « C’est un frère jumeau. C’est quelqu’un que je verrai, avec qui je travaillerai jusqu’à ma mort, j’imagine. » L’année suivante, il co-conçoit et co-dirige avec elle la tournée Timeless 2013.
Le schéma se répète en 2015. Interstellaires se fait sans lui : Martin Kierszenbaum, l’homme derrière le premier album de Lady Gaga, coproduit neuf titres sur onze. Coïncidence troublante : pour ses deux escapades, elle a chaque fois choisi un faiseur de tubes lié à la star américaine.
Selon Mylene.net, elle glisse alors sur MFM : « Il était à l’étranger donc nous allons nous parler bientôt. » Et il revient encore. En 2018, il réalise le clip de N’oublie pas, son duo avec LP, puis compose pour Julia, leur jeune protégée, sur des textes de Mylène.
En 2019, d’après Le Parisien, c’est encore lui qui met en scène les neuf concerts de Paris La Défense Arena. Le duo fondateur ne s’est jamais rompu : il s’est élargi.
Et Égrégore, dans tout ça ?
L’histoire continue de s’écrire en pointillé. Il ne collabore pas à L’Emprise, en 2022, ni à la tournée Nevermore. Au Parisien, il s’en explique sobrement : « Pour des raisons de planning et d’organisation… J’ai plusieurs projets en cours », dont un film sur « une partie mouvementée de la vie d’Oscar Wilde ».
Selon Purepeople, il laisse malgré tout la porte ouverte à de nouveaux projets avec elle. Le Parisien, lui, dresse le bilan : une centaine de chansons, dix-huit clips, six spectacles et tournées. Ni Bleu noir ni Interstellaires n’ont effacé ça.
Et Égrégore ? Son nom ne figure pas parmi les producteurs. Le disque est majoritairement produit par DJ Lewis, 29 ans selon la Fnac, avec DJ Snake sur deux titres et Moby, qui signe d’après Volum deux des morceaux les plus réussis. Le film, lui, a été confié à François Hanss, présenté par Planet comme un collaborateur historique.
La réception est partagée : Volum le trouve « parfois génial mais souvent banal », la Fnac « un peu trop répétitif ». Mais le titre dit l’essentiel. Un égrégore désigne un esprit collectif né d’un groupe uni, et en septembre 2025, face à Tatiana de Rosnay, elle confiait que c’était son mot préféré.
Difficile de trouver plus juste pour quarante ans de carrière bâtis à plusieurs. Selon Volum, une vidéo projetée au cinéma semblait même annoncer un retour sur scène imminent. Reste à savoir qui, cette fois, en signera la mise en scène. Avec Mylène Farmer, la réponse se lit toujours au dos de la pochette.