Philippe Bouvard : ce qu’il cachait à Colette, découvert seulement après leur mariage
Il y a des couples qu’on croit connaître par cœur. Soixante-douze ans de mariage, deux filles, des photos de famille sur les plateaux de télévision, un homme qui plaisantait de tout et une femme qui souriait dans l’ombre. Vous pensez avoir compris l’histoire ? Attendez la fin.
Philippe Bouvard s’est éteint chez lui, à Cannes, ce lundi 24 août 2026, aux alentours de huit heures du matin. Quatre-vingt-seize ans. C’est son épouse Colette qui a prévenu RTL, et c’est RTL qui l’a annoncé à l’antenne. La même Colette qu’il avait croisée dans un train de banlieue quelques mois avant la noce, et qui ne l’a plus jamais quitté.
Depuis vingt-quatre heures, la France radiophonique pleure son plus vieux monument. Les hommages tombent en rafale, les archives ressortent, les anciens des Grosses Têtes se souviennent. Et pendant que tout le monde parle du micro, une autre histoire remonte doucement à la surface. Une histoire de couple. Et de comptes.
Car derrière l’homme le plus moqueur de la radio française se cachait un mari qui n’a jamais prétendu être exemplaire. Il l’a dit, écrit, répété, avec des blagues bien tournées pour faire passer la pilule. Sauf qu’un jour on lui a demandé quelle avait été la pire période de son mariage. Et sa réponse n’a rien à voir avec ce que tout le monde imagine.

Un lundi d’août où la radio s’est tue
Le 24 août 2026, la nouvelle tombe en début de journée. « Il s’est éteint ce matin aux alentours de 8 heures, en douceur », annonce à l’antenne la présentatrice de la matinale de RTL, Céline Landreau. Philippe Bouvard est mort à Cannes, dans la ville où il avait choisi de finir.
La station bouleverse son antenne. Les hommages s’enchaînent, de la matinale aux tranches du soir. Il faut dire que la maison a hébergé cet homme pendant six décennies pleines. Une longévité qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire de la radio française.
Il détenait d’ailleurs un record que personne ne lui disputera : celui de l’animateur ayant passé le plus grand nombre de saisons dans une même station. Soixante ans au même endroit, dans un métier où l’on change de maison tous les trois ans.
Emmanuel Macron salue sur X une « figure libre » qui a « accompagné des générations de Français ». Laurent Gerra se souvient d’un homme « brillantissime », doté d’« une culture démente », et retient « son rire sautillant, sa bonne humeur ». Les mots arrivent de partout.
Le plus juste vient peut-être de Laurent Ruquier, celui-là même qui lui avait succédé aux Grosses Têtes dans des conditions que Bouvard n’avait jamais acceptées. « C’est un maître, un maître pour moi, dans ce métier, pour beaucoup », dit-il au micro de RTL.
Et puis il y a Colette. Silencieuse, comme toujours. Après soixante-douze ans passés à ses côtés, c’est elle qui prévient la station, et c’est la station qui parle. Fidèle à une répartition des rôles installée depuis 1953.
Car voilà le vrai sujet de cet article. Pas l’animateur. La femme. Celle qui a tenu quand tout, absolument tout, aurait pu la faire partir. Et dont on va découvrir, à la fin, qu’elle n’a pas seulement tenu.

Le gamin de Coulommiers que personne n’attendait
Pour comprendre le couple, il faut comprendre d’où sortait l’homme. Et il ne sortait de nulle part. Philippe Pierre Louis Bouvard naît le 6 décembre 1929 à Coulommiers, en Seine-et-Marne. Fils unique. Et déjà, un drame en guise d’acte de naissance.
Son père, Marcel Bouvard, abandonne sa femme le jour même de l’accouchement. Pas quelques semaines après. Le jour même. Et il ne part pas les mains vides : il emporte les bijoux et les économies de son épouse. Bienvenue au monde, Philippe.
Sa mère, Andrée Gensburger, est opticienne. Juive d’origine alsacienne. Elle élève seule ce garçon jusqu’à ce que, en mars 1939, elle se remarie à Paris avec Jules Luzzato, tailleur pour homme, petit-fils de rabbin. Philippe a neuf ans. Il gagne un père adoptif.
Et puis la guerre arrive. Au printemps 1942, Jules Luzzato, résistant de la première heure, est arrêté par la Gestapo. Son crime : avoir fourni des costumes civils à des déserteurs allemands. Direction la prison de la Santé.
Ce qui suit tient du roman. Andrée sollicite un proche : Si Kaddour Benghabrit, l’influent recteur de la Grande Mosquée de Paris. L’homme parvient à faire libérer Jules quinze jours plus tard. Le jeune Philippe gardera de ces visites un souvenir ébloui — le thé à la menthe, l’élégance, la courtoisie, la bonté d’un homme qui ne lui devait rien.
Ces années-là ont laissé des cicatrices qu’on ne montre pas à la télévision. Elles expliquent aussi, en partie, l’homme pressé qu’il deviendra ensuite.
Dix déménagements, des grands-parents à Auschwitz
Pendant l’Occupation, Philippe se cache avec sa mère. Ils bougent sans arrêt : La Baule, Limoges, le Loiret, le Midi. Une dizaine de déménagements en quatre ans. À chaque fois, refaire ses valises, changer de décor, ne rien dire à personne.
Il échappe aux arrestations. Pas sa famille adoptive. Les Luzzato sont déportés, et ses grands-parents adoptifs sont assassinés à Auschwitz. Le mot est brutal, il n’y en a pas d’autre.
Bouvard racontera plus tard avoir été témoin de « scènes terribles », avoir vu les « coups de botte ». Un enfant de douze ans qui apprend à se taire, à se faire tout petit, à ne surtout pas dire qui il est. Ça marque un homme pour la vie.
Des décennies plus tard, il confiera ce traumatisme à Mireille Dumas pour Paris Match, sans emphase, avec la pudeur de ceux qui ont vu. Il ne s’en servira jamais comme d’un argument. Il n’en fera jamais un numéro.
Retenez cette enfance. Elle explique pourquoi cet homme-là ne s’est plus jamais arrêté de travailler, et pourquoi le repos lui a toujours semblé un luxe suspect.

Trois échecs au bac et un renvoi humiliant
Scolairement, c’est un désastre joyeux. Il passe par les lycées Rollin, Chaptal, Condorcet, Carnot, Janson-de-Sailly, Claude-Bernard. Six établissements. Renvoyé de plusieurs pour manque d’assiduité ou indiscipline. Le futur roi de l’impertinence commence tôt.
Il échoue trois fois au baccalauréat. Il n’aura jamais que son certificat d’études primaires en poche. Dans la France des années 40, c’est un pronostic social assez sombre.
En 1948, il entre malgré tout au Centre de formation des journalistes de Paris. Il en est renvoyé au bout de quelques mois. Motif : la direction découvre qu’il se fait payer par ses camarades pour rédiger leurs devoirs à leur place. L’appréciation est restée célèbre : « n’est pas doué pour le journalisme mais réussira dans les professions commerciales ».
Retenez bien cette phrase. Elle sera démentie pendant soixante ans, tous les jours, sur la radio la plus écoutée du pays.
Il fera plus tard de cet échec un numéro, comme de tout le reste. Mais l’homme qui répétait n’avoir jamais eu le bac a passé sa vie à accumuler les postes, les titres et les signatures, comme si le certificat d’études primaire réclamait une compensation permanente.
En attendant, il enchaîne les petits boulots. Démarcheur d’encyclopédies. Vendeur de lunettes de soleil chez Lissac. Rédacteur en chef d’une revue de régiment, le Kléber Digest, pendant son service militaire en Allemagne. Rien qui annonce un empire.
Le train du Vésinet et le coup de foudre de 1953
Début 1953. Un train de banlieue, ligne Paris-Le Pecq-Vésinet. Rien de glamour, rien de cinématographique. Juste un wagon, des voyageurs pressés, et un jeune homme de vingt-trois ans qui regarde une passagère.
Elle s’appelle Colette Sauvage. Elle est née au Vésinet en mars 1936. Elle a dix-sept ans à peine. Le coup de foudre est, selon les propres mots de Bouvard, « assez immédiat ».
Il en parlera encore soixante-dix ans après, dans Paris Match, en novembre 2023. « Colette était jeune, six ans et demi de moins que moi, mais déjà très femme », se souvenait-il. Sept décennies plus tard, il se rappelait encore de l’impression qu’elle lui avait faite dans ce wagon.
Les choses vont très vite. Le 31 octobre 1953, ils se marient au Vésinet. Moins d’un an après la rencontre dans le train. Colette a dix-sept ans et sept mois.
Et elle est déjà enceinte de leur première fille. Dominique naîtra en 1954. Nathalie suivra dix ans plus tard, en 1964. Une famille se construit à toute vitesse, dans une France qui sort à peine de la guerre.
Le baptême en cachette du 31 octobre 1953
Il y a pourtant un obstacle à ce mariage, et il n’est pas mince. Colette Sauvage vient d’une famille catholique. Elle est pratiquante, et elle tient à passer par l’église. Philippe Bouvard, lui, a été élevé dans la foi juive par sa mère.
Alors il fait ce que personne n’attendait de lui. Il se fait baptiser en cachette, pour que sa future femme ait le mariage religieux qu’elle souhaite. Son parrain est le dessinateur Piem. Le geste est discret au point que l’intéressée elle-même ne comprendra qu’après ce qu’il recouvrait.
« Je n’ai su qu’après qu’il était juif », confiera Colette au Figaro, bien des années plus tard. La phrase est restée, parce qu’elle dit tout d’un homme de vingt-trois ans qui avait passé son adolescence à ne pas dire qui il était.
Ce n’est pas un mensonge de séducteur. C’est le réflexe d’un enfant caché qui avait appris, entre 1940 et 1944, que se nommer pouvait tuer. Il n’a d’ailleurs jamais renié quoi que ce soit ensuite : il parlera de ses origines, de la déportation, de sa mère, sans détour.
Retenez ce baptême. Il montre de quoi cet homme était capable pour elle, dès le premier jour. Et c’est utile de le savoir avant d’entendre ce qu’il a fait subir à ce mariage pendant les soixante-dix années suivantes.
Coursier au Figaro : la porte dérobée du journalisme
- Il envisage sérieusement de s’engager dans l’armée et de partir pour l’Indochine. Un ami lui trouve une place au service photographique du Figaro. Comme coursier. Le bas de l’échelle, la vraie.
Il porte des enveloppes, il traîne dans les couloirs, il observe. Et il s’arrange pour décrocher un stage au service des informations générales. Là, il commence à écrire — trois lignes, des légendes sous les photos. C’est tout, et c’est déjà énorme.
Début 1953, il obtient sa carte de presse. Le gamin viré du CFJ, celui qui « n’est pas doué pour le journalisme », est officiellement journaliste. Quelques mois plus tard, on lui confie la rubrique parisienne et mondaine.
Autrement dit : les soirées, les vernissages, les cocktails, les célébrités. Le poste rêvé pour un jeune homme curieux. Le poste catastrophique pour un jeune mari.
Car voilà le problème arithmétique de ce couple, posé dès les premières semaines. Elle est au Vésinet avec un nourrisson. Lui est à Paris, tous les soirs, dans les endroits où l’on s’amuse. Sur le papier, ça ne peut pas tenir. Sur le papier.

La plume qui faisait peur au Tout-Paris
Très vite, on comprend qu’il a un truc. Une plume sarcastique, une méchanceté élégante, un sens de la formule qui fait mouche. En 1957, il décroche le Prix de la Chronique parisienne. Il a vingt-sept ans.
De 1962 à 1973, il dirige les pages parisiennes du Figaro. C’est un poste de pouvoir. Il décide de qui existe et de qui n’existe pas dans le petit théâtre mondain de la capitale. Les gens le craignent, donc les gens l’invitent.
Puis il passe à France-Soir, alors l’un des grands quotidiens populaires du pays. Chroniqueur, rédacteur en chef, éditorialiste succédant à Carmen Tessier, directeur général adjoint en 1987. Il restera à la direction de la rédaction jusqu’en 2003.
Entre-temps, il devient conseiller technique de L’Express en 1977, chroniqueur à Paris Match de 1977 à 1992, chroniqueur au Point en 1983. L’homme est partout. Physiquement partout.
Et pendant que sa signature s’affiche dans la moitié des kiosques de France, une femme élève deux filles au Vésinet. Elle y restera quarante ans. Quarante ans à attendre, aussi.
Radio Luxembourg, la deuxième vie
Dans les années 60, en parallèle de la presse, il attaque la radio. Il commence comme intervieweur sur Radio Luxembourg, dans la série « Défendez-vous », au sein d’une équipe menée par André Gillois. Il apprend le direct, le tac au tac, la vitesse.
En 1965, il tient sa « Chronique parisienne » sur Radio-Luxembourg, qui deviendra RTL en 1966. Puis, de 1967 à 1974, il est rédacteur en chef et animateur de RTL non stop, aux côtés de Nicole Tillet. On présente l’émission comme « le plus grand music-hall de France ».
Il touche même au cinéma : il signe des dialogues, seul ou en équipe, pour Guerre secrète et Moi et les hommes de quarante ans, tous deux sortis en 1965. Le garçon sans bac écrit désormais pour le grand écran.
Mais il a une frustration. Il veut être pris au sérieux. Sortir du divertissement, faire de l’info, du vrai, du noble. On lui donne sa chance.
De 1975 à 1976, il est nommé rédacteur en chef du Journal de 13 heures de RTL. Et là, patatras. Le public ne suit pas. Les auditeurs sont déroutés par ce Bouvard sérieux qu’ils n’ont pas demandé. C’est un échec net.
Un échec qui va, paradoxalement, accoucher du plus grand succès de sa vie.
1977 : le jour où tout bascule
Jean Farran, directeur de la station, a une idée. Il va renvoyer Bouvard à ce qu’il sait faire de mieux : amuser. Il lui propose un divertissement quotidien. En 1977 naissent Les Grosses Têtes, une émission qui va devenir un phénomène national.
Le principe est simple et redoutable. Des personnalités autour d’une table, des questions d’auditeurs, des jeux de mots, des blagues plus ou moins fines, et un maître de cérémonie qui distribue les vannes. Le tout en fin d’après-midi, à l’heure où la France rentre du travail.
Ça devient l’émission de radio la plus écoutée de France. Pas une des plus écoutées : la plus écoutée. Un rendez-vous que des millions de gens ne rataient sous aucun prétexte, dans les voitures, les cuisines, les ateliers.
Le dispositif ne repose sur rien d’autre que lui. Pas de rubrique, pas de fil rouge, pas de filet : un homme, une table, et la capacité à relancer pendant une heure des invités qui parlent tous en même temps.
Il tiendra ce micro pendant trente-sept ans. De 1977 à 2014. Trente-sept ans à faire rire un pays entier, cinq jours sur sept. Faites le calcul du nombre d’heures d’antenne : ça donne le vertige.
Et pendant ces trente-sept ans, une question revient sans cesse dans son entourage : à quel moment cet homme rentre-t-il chez lui ?
Cinq coups de feu à la sortie du studio
Septembre 1985, vers 23 heures. Bouvard sort du studio de RTL. Il vient d’enregistrer l’émission. Un homme l’attend. Un déséquilibré de trente-neuf ans.
L’individu tire cinq fois. Cinq coups de pistolet à grenaille. Bouvard est touché au ventre et à un doigt. Blessé légèrement, mais touché. À quelques centimètres près, l’histoire de la radio française changeait de cours ce soir-là.
Le motif du tireur ? Délirant. Selon lui, Philippe Bouvard serait un agent du RPR chargé de poser des micros espions chez lui. C’est aussi absurde que ça.
Et Bouvard, fidèle à lui-même, en a tiré une anecdote glaçante et drôle à la fois. Il avait remarqué cet homme depuis plusieurs jours dans le public de l’émission. Pour une raison simple : il était le seul à ne jamais rire.
Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’on s’intéressait de trop près à lui. En 1979, après l’abattage de Jacques Mesrine, la police retrouve dans une poche de l’ennemi public numéro un une photo de la maison de Bouvard au Vésinet, une photo de sa voiture, et un plan en vue de l’enlever.
Imaginez la scène côté Colette. Son mari est absent en permanence, un gangster planifiait son enlèvement, un fou lui tire dessus à la sortie du travail. Et elle, elle tient la maison. Toujours.

Le Petit Théâtre de Bouvard, la machine à fabriquer des stars
- Antenne 2. Il lance Le Petit Théâtre de Bouvard, une quotidienne diffusée en début de soirée. Le format est novateur : de jeunes comédiens inconnus se succèdent pour jouer des sketchs courts sur un sujet imposé, quinze minutes chrono.
Le succès est immédiat. Mais surtout, ce programme va devenir la plus grande pépinière d’humoristes de l’histoire de la télévision française. Regardez la liste, elle donne le tournis.
Muriel Robin. Mimie Mathy. Michèle Bernier. Smaïn. Didier Bourdon, Pascal Légitimus et Bernard Campan, qui formeront les Inconnus. Chevallier et Laspalès. Bruno Gaccio, futur plume des Guignols. Toute une génération est passée par ce plateau avant de remplir des Zéniths.
Il appelait cette petite troupe « mes neveux et mes nièces ». La formule est de lui, il l’a répétée pendant des années dans les archives de l’émission, avec une tendresse qu’il ne s’autorisait nulle part ailleurs.
Le programme tiendra jusqu’en 1987, prolongations comprises. Cinq ans qui ont changé le paysage comique français pour trente ans.
« Douze à quinze millions de personnes »
Parmi tous les hommages tombés lundi, celui de Mimie Mathy tient en une phrase, et cette phrase dit tout. « Il m’a permis d’être découverte par 12 à 15 millions de personnes sur Antenne 2 », réagit-elle sur RTL.
Il faut se replacer dans la France de 1982. Trois chaînes. Une case de début de soirée. Un pays qui regarde la même chose au même moment. Y placer une jeune comédienne de petite taille, inconnue, ce n’était pas un geste anodin.
Voilà l’homme dans toute sa contradiction. Celui qu’on accusait de grivoiserie et de blagues datées a donné leur chance, à l’heure de plus grande écoute, à des visages que la télévision d’alors ne montrait pas.
Bernard Mabille, qui l’a côtoyé pendant près de quarante ans, en donne le portrait le plus honnête : « C’est quelqu’un que je pouvais autant admirer que détester, parce qu’il était inaccessible. » Brillant, érudit, drôle. Et froid.
Inaccessible. Retenez ce mot aussi. Ceux qui l’ont vu tous les jours au travail le décrivent exactement comme sa femme aurait pu le décrire à la maison.
Un homme partout, sauf dans son salon
Faisons les comptes. Dans les années 80, Philippe Bouvard cumule : la direction éditoriale d’un grand quotidien, une émission de radio quotidienne à la plus grosse audience du pays, et une quotidienne télé sur Antenne 2. Simultanément.
Ajoutez les livres — il en signera une quarantaine. Ajoutez les pièces de théâtre, dont Au plaisir Madame, montée au Théâtre Michel en 1977. Ajoutez les sketchs qu’il écrit pour les autres.
Ajoutez encore la direction de la salle de spectacles Gaîté-Bobino, qu’il pilotera de 1990 à 2006. Seize ans à gérer un théâtre parisien en plus de tout le reste. Puis le billet quotidien de Nice-Matin, 5 225 chroniques jusqu’en 2017.
Aucune de ces activités n’était un à-côté. Chacune supposait des réunions, des déplacements, des dîners, des soirées de représentation. Additionnées, elles occupaient bien davantage qu’une vie d’homme : elles occupaient toutes les heures disponibles, y compris celles qui appartenaient à quelqu’un d’autre.
Un homme qui vit à cette vitesse-là ne rentre pas dîner à 20 heures. Il ne rentre pas non plus le week-end, ni l’été, ni vraiment jamais. Ce n’est pas une absence : c’est un mode de vie.
Il finira par le formuler lui-même, et sa phrase est plus dure que toutes celles qu’on a écrites sur lui.
« Je n’ai été qu’un coureur » : l’aveu sans filtre
C’est dans les colonnes de Gala que Philippe Bouvard lâche l’une de ses phrases les plus désarmantes. Il est nonagénaire. Il n’a plus rien à prouver, plus rien à protéger, et il le sait.
Il admet ne pas avoir toujours été « un mari exemplaire, loin de là ». Et il enchaîne avec cette formule dont lui seul avait le secret : « Je n’ai été qu’un coureur tout juste capable de rattraper les dames qui ne marchaient pas trop vite. »
La blague est bien tournée. Elle fait sourire. Elle sert aussi, comme toujours chez lui, à emballer une vérité pas très drôle dans du papier cadeau.
Il s’est également défini, sans qu’on lui demande rien, comme un « mari et père absent ». Pas « souvent occupé ». Absent. Le mot est de lui, et il ne l’a jamais repris.
Tout le monde a retenu le coureur. Personne n’a relevé l’autre mot. C’est pourtant celui-là qui compte, et on va comprendre pourquoi.

Le secret des 70 ans de mariage, raconté à deux voix
En novembre 2023, pour leurs soixante-dix ans de mariage, Paris Match obtient une interview croisée. Les deux ensemble, chez eux, à Cannes, face aux mêmes questions. Le résultat est un document rare.
On leur demande le secret. Lui répond avec la théorie la plus déroutante jamais formulée sur le mariage. « Si l’on veut éviter que la comédie ne vire à la tragédie, il faut ménager des entractes. »
Il précise sa pensée, au cas où on n’aurait pas compris : « C’est-à-dire se voir moins, et même plus du tout pendant quelques semaines. Et parfois tenter d’autres expériences. »
Il résume même leur union d’une formule qui ferait s’étrangler n’importe quel conseiller conjugal : « une certaine fidélité à travers les infidélités ». Dans un magazine grand public, à 93 ans, assis à côté de sa femme.
Et Colette, dans tout ça ? Elle répond aussi. Sa version du secret tient en une phrase qui vaut tous les traités de psychologie du couple.
« Il faut fermer les yeux sur beaucoup de choses, et avoir beaucoup d’abnégation. »
La reine de la ruche et le vieux bourdon
Quand il parlait d’elle, Bouvard changeait de registre. Le sarcasme tombait. Il devenait presque tendre — à sa manière, c’est-à-dire avec une image bien trouvée pour ne pas avoir à dire « je t’aime ».
« À la patience qu’il lui a fallu pour me supporter, elle ajoute une mémoire sans faille et une grande capacité à préparer de petits plats », disait-il à Paris Match. Puis venait la formule : « Elle est la reine de la ruche familiale dont je ne suis que le vieux bourdon. »
Le vieux bourdon. Celui qui butine ailleurs et qui revient à la ruche. L’image est transparente, et il le savait parfaitement en la choisissant.
Dans ce même entretien, il allait plus loin : « Elle a eu beaucoup de courage. Nous venons de célébrer nos soixante-cinq ans de mariage. Je ne suis pas certain que ce soit vraiment une récompense pour elle. » Le mot courage, cette fois, n’est pas ironique.
Et il ajoutait cette confession étrange, presque vexée : « À certains moments, le fait qu’elle ne fasse pas partie de mes groupies m’a déçu. » Avant de conclure : « Mais je m’en suis accommodé, parce qu’avec le temps les groupies se sont éloignées et elle est toujours là. »
Écarté, remplacé, rappelé : les humiliations de la fin
L’été 2000. RTL décide de rajeunir son antenne. Philippe Bouvard, soixante-dix ans, est écarté de son émission. En septembre, c’est Christophe Dechavanne qui prend le micro à sa place.
Il rebondit sur Europe 1 avec une chronique matinale quotidienne et une place de chroniqueur chez Laurent Ruquier, dans On va s’gêner. L’ancien patron devient invité. Il encaisse.
Et puis la roue tourne. Dechavanne ne s’impose pas dans la case. En février 2001, Bouvard est rappelé. Il reprend son fauteuil comme si de rien n’était et le gardera treize ans de plus, jusqu’en 2014.
Septembre 2014 : cette fois, c’est définitif. À 84 ans, il est remplacé par Laurent Ruquier — celui-là même dont il avait été le chroniqueur quatorze ans plus tôt. La boucle est bouclée, et elle est cruelle.
Lui qui voulait travailler « jusqu’au bout » en a ressenti une « grande détresse » et un « gros chagrin ». Ses mots. Et pendant qu’il vivait ça, une seule personne était là tous les jours pour le voir. La même que depuis 1953.
Soixante ans d’antenne : le dernier micro
Il ne lâche pas pour autant. Dès la fin août 2014, RTL lui confie Allô Bouvard, le week-end, à la mi-journée. Il répond aux questions des auditeurs sur tous les sujets. L’émission s’arrête en 2020.
En Belgique, sur Bel-RTL, il tient de 2014 à 2016 une rubrique quotidienne matinale baptisée Papier-Bouvard. À plus de 85 ans, il fait encore des allers-retours pour cinq minutes d’antenne.
À partir de la rentrée 2020, il intervient chaque week-end à 6h40 pour un éditorial de cinq minutes : À mon humble avis. Six heures quarante du matin. À quatre-vingt-onze ans.
Le 25 juin 2023, il annonce à l’antenne avoir resigné pour une cinquante-septième année à RTL. Il lance aussi Bouvard se souvient, une dominicale où il raconte sa mémoire. À 94 ans, il tenait encore une page dans VSD.
Le 23 juin 2024, lors de sa dernière chronique de la saison, il annonce sa retraite. Elle prend effet le 1er janvier 2025, sur un double record qu’il revendiquait avec gourmandise : « 60 ans de radio et 60 ans de RTL ». Il n’en vivra que dix-neuf mois.

Cannes, la villa vendue et les derniers signes
Cannes, ce n’était pas une résidence secondaire. C’était une déclaration. « Ma patrie, c’est Cannes, ce n’est pas Paris ! », lançait-il à France 3 Côte d’Azur en 2015. Il y avait découvert la ville à huit ans, en vacances avec sa mère et son beau-père.
C’est là, sur la Croisette, qu’il avait aperçu Jean Cocteau dans une limousine conduite par un chauffeur en livrée, et qu’il avait décidé que l’écriture rendait riche. Après quinze ans à Valbonne, il s’était offert la villa Katouchka, 442 mètres carrés sur les hauteurs.
En 2026, il la vend. Il prévoit aussi de se séparer de sa collection de voitures de luxe. Un homme de 96 ans qui solde ses biens, ça ressemble à une mise en ordre — il avait déjà dispersé ses objets de collection aux enchères en 2016, pour le triple des estimations.
En novembre 2024, il était apparu au théâtre de la Croisette, à l’avant-première d’un documentaire retraçant sa vie à partir de ses archives personnelles. Une dernière sortie publique, dans sa ville, entouré des siens.
Il se disait agnostique et pensait beaucoup à la mort. Sa formule sur le sujet mélangeait l’humour et l’effroi : « Le néant à perpète, ce n’est pas réjouissant. » Le 24 août 2026, chez lui, le néant à perpète a commencé.
Ce qu’il a répondu quand on lui a demandé le pire
Revenons à cette interview croisée de novembre 2023. Parce qu’on n’a pas tout dit. Après les entractes, après l’abnégation, le journaliste pose la question que tout le monde attend : quelle a été la période la plus difficile de ces soixante-dix ans ?
Il a passé sa vie à faire des blagues sur les femmes qu’il n’a pas su laisser passer. On s’attend à ce qu’il recommence, avec une pirouette de plus. Il fait exactement l’inverse.
« La période la plus difficile de ces sept décennies fut lorsque je l’ai trompée avec plus de dix employeurs. »
Relisez la phrase. Trompée. Avec des employeurs. L’homme qui s’était décrit publiquement en coureur de jupons désigne comme sa vraie trahison conjugale le fait d’avoir cumulé un quotidien, une radio, une chaîne, un théâtre et une maison d’édition pendant que sa femme élevait deux filles toute seule.
Il enchaîne, et l’aveu se déplie : « Le succès et la popularité dont je bénéficiais m’avaient un peu tourné la tête, tout le monde me faisait des propositions, y compris des jeunes filles un peu accortes. Ma profession a déséquilibré ma vie conjugale : je voyageais beaucoup, je dormais 4 ou 5 heures par nuit. »
C’est aussi, dans sa bouche, la seule chose qu’il regrette vraiment. Il n’a jamais demandé pardon pour les aventures — il en plaisantait encore à quatre-vingt-dix ans passés. Là, il ne plaisante pas. Il nomme un tort, il en donne le nombre exact, et il ne l’habille d’aucune formule.
Ce n’étaient pas les femmes, la rivale. C’était le métier. Les aventures n’étaient qu’un symptôme de la maladie principale : un homme qui ne pouvait pas s’arrêter, et qui a fait payer soixante-dix ans de suractivité à une seule personne.
Et Colette lui a posé ses valises devant la porte
Reste celle qu’on a rangée pendant soixante-douze ans dans la case de l’épouse discrète. Celle qui souriait dans l’ombre, qui fermait les yeux, qui avait de l’abnégation. La reine de la ruche qui attend le retour du vieux bourdon.
Dans cette même interview, elle lâche une phrase que personne n’a relevée sur le moment. Six mots qui font s’effondrer le portrait qu’on traîne depuis 1953.
« Il m’est arrivé de lui poser ses valises devant la porte. »
Les valises. Devant la porte. Pas une fois, pas dans un accès de colère raconté avec pudeur : « il m’est arrivé », au pluriel des habitudes. Celle qu’on prenait pour la femme qui encaissait était celle qui mettait dehors.
On mesure alors ce que voulait dire son « fermer les yeux sur beaucoup de choses ». Ce n’était pas de la résignation, c’était un arbitrage. Elle a fermé les yeux sur ce qu’elle décidait de laisser passer, et posé les bagages sur le palier quand elle décidait que non.
Voilà pourquoi elle n’a jamais fait partie de ses groupies — et pourquoi il s’en était plaint. Une groupie ne pose pas les valises sur le palier. Elle n’était pas son admiratrice, elle était la seule personne au monde devant qui il n’était pas Philippe Bouvard.
Et maintenant, il reste elle
Depuis lundi, la France rend hommage à un monument de la radio. On ressort les archives des Grosses Têtes, on rediffuse les sketchs du Petit Théâtre, on cite ses formules assassines.
À Coulommiers, sa ville natale, le maire Franck Riester va proposer à la famille de donner son nom à une rue ou à une place. Le gamin abandonné par son père le jour de sa naissance aura sa plaque là où tout a commencé.
Il laisse une quarantaine de livres, des décorations — chevalier de la Légion d’honneur, remise par Jean-Pierre Raffarin le 31 mai 2005, commandeur des Arts et des Lettres en 2019 —, un buste en glaise signé Daniel Druet, et des dizaines de carrières qui n’auraient pas existé sans lui.
Il laisse aussi ce personnage dont il disait au Parisien, en 2022, qu’il était « un Français moyen, râleur, chauvin, un rien xénophobe », tout en avouant regretter parfois de « s’être laissé engluer dans ce personnage ».
Mais celle qui reste, celle qui a tout traversé, c’est Colette. Quatre-vingt-dix ans en mars dernier. Soixante-douze ans de mariage, dix employeurs, quelques valises sur le paillasson.
« C’est Colette qui a accompagné ma vie », disait-il. Après tout ce qu’on vient de lire, la phrase n’est plus un compliment. C’est un constat, et probablement une reconnaissance de dette.
Il aura fallu la mort de l’homme le plus bavard de la radio française pour qu’on entende enfin la voix de celle qui, pendant soixante-douze ans, avait choisi de ne presque rien dire.