Sophie Marceau enceinte, elle renonce à un grand rôle
Elle a grandi sous nos yeux. Début septembre 2026, Arte lui consacre un portrait de 52 minutes, Sophie Marceau, à voix haute, monté à partir d’extraits de films, d’images de tournage et d’archives d’interviews. Toute une carrière racontée avec sa voix à elle. Mais une carrière, c’est aussi les films qu’on ne voit jamais : ceux qu’on a failli tourner.

L’un d’eux sort du lot. Une superproduction, un réalisateur de légende, un rôle de star de cinéma fait pour elle. Puis, en 2002, une nouvelle qui chamboule tout : Sophie Marceau est enceinte. Le calendrier est impitoyable, et le rôle part chez une autre.
Pendant plus de vingt ans, l’histoire tient en une ligne dans les fiches techniques. Jusqu’à septembre 2026. Le réalisateur vient de mourir, et la comédienne qui a récupéré le rôle se confie au Parisien. Au menu : un tournage sous tension, Gérard Depardieu, des antisèches… et un chapeau piétiné.
Qui est cette actrice ? Comment un film à plusieurs millions d’euros a-t-il pu virer à la farce en coulisses ? Et qu’est-ce que Sophie Marceau aurait vécu si le destin en avait décidé autrement ? Accrochez-vous : chaque détail est plus savoureux que le précédent.
Février 2002 : l’annonce qui fait tomber les dominos
Tout part d’une brève. Le 27 février 2002, le site CinéSérie publie une information qui fait jaser dans le milieu : contrairement à ce qui avait été annoncé, Sophie Marceau ne jouera pas dans le prochain film de Jean-Paul Rappeneau. La raison tient en un mot. Enceinte.
Le film s’appelle Bon Voyage. Il doit se tourner en partie à Bordeaux et se passe dans la France de 1940. Sophie Marceau devait y tenir le rôle féminin principal : une célèbre actrice autour de laquelle se construit une partie de l’intrigue.
La naissance est prévue en juin. Le problème, c’est que le tournage doit justement commencer à cette période. Impossible pour l’actrice de tenir son engagement. Le réalisateur n’a pas le choix : il doit trouver une nouvelle tête d’affiche, et vite.

Elle n’est pas la seule à quitter le navire. D’après AlloCiné, Audrey Tautou était pressentie pour jouer Camille, la jeune étudiante du film. Elle cède elle aussi sa place, à Virginie Ledoyen. En quelques semaines, le visage féminin du projet change complètement.
Côté hommes, c’est la même valse. En février 2002, CinéSérie annonce Vincent Lindon, Rupert Everett et Yvan Attal. Au bout du compte, seul Yvan Attal sera à l’affiche. Rupert Everett, pressenti pour un faux journaliste qui est en fait un espion allemand, est remplacé par Peter Coyote.
Imaginez le casse-tête pour la production : un film d’époque et une distribution qui se refait à quelques mois du premier clap. De tous ces changements, un seul va vraiment peser. Celui du rôle que Sophie Marceau laisse vacant.
Une star, un cadavre et un ministre : le rôle qui lui échappe
Pour mesurer ce qu’elle perd, regardons le personnage de près. Elle s’appelle Viviane Denvers. Dans le film, c’est une star du cinéma français, et c’est surtout l’amour de jeunesse du héros, Frédéric Auger, un jeune écrivain.
L’intrigue commence par un appel au secours. Viviane supplie Frédéric de venir chez elle au plus vite. Une fois sur place, il découvre un cadavre près du canapé. La grande actrice lui explique que l’homme est tombé de son balcon, et Frédéric, toujours amoureux, accepte de faire disparaître le corps.
Mauvaise idée. Sa voiture percute une borne d’appel de police secours, le corps est retrouvé et Frédéric finit en prison. Son avocat lui apprend que la victime est morte d’un coup de revolver. Puis arrive juin 1940 : les Allemands approchent de Paris, la prison est évacuée et il s’enfuit.

Direction Bordeaux, en pleine pagaille. AlloCiné situe l’action à l’hôtel Splendid, où se croisent ministres, journalistes, grands bourgeois, demi-mondaines et espions. Frédéric y retrouve Viviane, qui a une liaison avec le ministre de l’Intérieur, Jean-Étienne Beaufort. Dans le même temps, l’étudiante Camille et le professeur Kopolski tentent de soustraire aux Allemands un stock d’eau lourde.
Pour ce personnage de diva, Rappeneau aurait puisé dans le vrai cinéma des années 1930. Selon le blog Le coin du cinéphage, dont l’auteur a assisté au début du tournage, Viviane Denvers serait inspirée de Mireille Balin, la partenaire de Jean Gabin dans Gueule d’amour. Une star de l’avant-guerre, pour une star de la débâcle.
C’est là que le casting devient intéressant. Ce ministre, l’amant de Viviane, sera joué par Gérard Depardieu. Sans la grossesse, Sophie Marceau aurait donc joué la compagne du personnage de Depardieu. Retenez ce détail, il va prendre tout son sens plus loin.
Pour écrire l’histoire, Rappeneau s’est offert une plume prestigieuse : Patrick Modiano. Selon AlloCiné, il voulait travailler avec l’écrivain depuis longtemps et lui a parlé du projet lors d’un dîner. Il racontera : « j’ai dû dire quelque chose qui l’a intéressé. On s’est revu le lendemain. »
Le cinéaste qui ciselait chaque réplique
Pour comprendre la suite, il faut savoir qui tient la caméra. Jean-Paul Rappeneau naît le 8 avril 1932 à Auxerre. D’après Cinealliance, tout commence quand il a six ans, devant Robin des Bois de Michael Curtiz avec Errol Flynn. Les duels, les chevauchées, les grandes fresques : une passion d’enfant qui ne le lâchera plus.
Avant de réaliser, il écrit. Il travaille avec Louis Malle sur Zazie dans le métro, puis coécrit en 1964 L’Homme de Rio, avec Jean-Paul Belmondo, qui fait un triomphe. Petit clin d’œil : ce même Belmondo sera, quelques années après La Boum, le partenaire de Sophie Marceau dans Joyeuses Pâques.

Sa marque de fabrique, c’est la rareté. Selon Cinealliance, il n’a signé que huit longs métrages en cinq décennies, parce qu’il préférait peaufiner l’écriture et préparer minutieusement chaque tournage. La Vie de château en 1966 avec Catherine Deneuve et Philippe Noiret, Le Sauvage en 1975 avec Yves Montand : chaque film fait événement.
Puis vient le sommet. Cyrano de Bergerac, avec Gérard Depardieu dans le rôle-titre, sort en 1990 et remporte dix César en 1991, dont meilleur film et meilleur réalisateur. Plus de quatre millions de spectateurs en France. Depardieu y gagne le prix d’interprétation masculine à Cannes et le César du meilleur acteur.
Mais déjà, l’acteur sait faire des vagues. D’après Wikipédia, plusieurs commentateurs attribuent l’échec du film aux Oscars, malgré ses nombreuses nominations, au scandale provoqué par une interview de Depardieu aux États-Unis. Il partait pourtant favori. Première alerte : avec lui, le triomphe peut basculer à cause d’un seul écart.
Autre coïncidence : dans Cyrano, le beau Christian est joué par Vincent Perez. En 1993, ce même Vincent Perez donne la réplique à Sophie Marceau dans Fanfan. Le cinéma français est un village, et Rappeneau en connaît chaque ruelle.
Un homme exigeant, donc, attaché à ses dialogues au mot près. Au début des années 2000, il revient avec un projet colossal. Et cette exigence va être mise à rude épreuve de la façon la plus inattendue.
1400 plans, vingt semaines et des millions : un film démesuré

Bon Voyage n’a rien d’un petit film d’auteur tourné entre copains. Selon les sources citées par sa fiche Wikipédia, son budget va de 23,6 à plus de 27 millions d’euros. Une fortune pour une production française, où chaque journée de tournage coûte très cher.

Rappeneau lui-même mesure l’ampleur de la tâche. Il le dit à AlloCiné : « il y a dans Bon voyage 1400 plans … et il a bien fallu les tourner. » Et il ajoute que dans ses films, « même dans une scène à priori simple, il se passe toujours quelque chose qui complique tout ».
Le tournage dure près de vingt semaines, selon AlloCiné. Les équipes parcourent la France : Paris, Bordeaux, l’Allier, la prison circulaire d’Autun pour les scènes de détention, la forêt landaise près de Mimizan pour les scènes de nuit de la fin. Une vraie caravane.
La musique suit le même rythme. Gabriel Yared, oscarisé pour Le Patient anglais, signe la bande originale, enregistrée aux studios Abbey Road avec l’Orchestre symphonique de Londres. Du grand spectacle à la française, sans économie de moyens.
Pour Rappeneau, ce film est aussi très personnel. Il explique revenir « sur la période de la guerre, qui est celle de mon enfance ». Et il confie : « Ce que j’ai vu, entendu, vécu, les bouleversements dans la vie des adultes qui m’entouraient, sont des choses qui sont restées imprimées très fortement en moi. »
C’est un film-cathédrale, porté par un homme qui y met son enfance. Le choix de l’héroïne n’a donc rien d’anodin. Et le départ de Sophie Marceau tombe au pire moment.
Bordeaux, 2002 : un témoin raconte les premiers jours du tournage
Un spectateur privilégié a raconté ces premiers jours. En 2005, sur son blog Le coin du cinéphage, Christian Léciagueçahar explique avoir pu assister au début du tournage à Bordeaux grâce à sa rencontre avec l’ingénieur du son Pierre Gamet. Son récit plonge dans les coulisses d’une machine gigantesque.

Selon lui, l’équipe tourne en plein centre de Bordeaux, au jardin public et à l’Opéra. Le temps n’est pas clément, et le son direct est privilégié, ce qui complique encore les choses. Il décrit Rappeneau comme un homme massif et précis, qui dirige son monde avec maestria.
Le blogueur est frappé par le soin du détail : un simple fromager de poche, sans doute invisible à l’écran, a été étudié. Les dialogues lui semblent dignes d’une partition musicale. Retenez cette image de partition. Quelqu’un, sur ce plateau, va bientôt refuser de la lire.
Il croise aussi les acteurs. Selon lui, Rappeneau surnomme Grégori Derangère « le James Stewart français », et Yvan Attal vient observer le travail du cinéaste même les jours où il ne tourne pas. Quant à la vedette féminine, il la décrit détendue mais évitant le regard du public.
Le blogueur a aussi pu discuter un peu avec Rappeneau. Il en retient un homme encore insatisfait de ses anciens films. Un perfectionniste jamais rassasié, donc, au moment de se lancer dans son plus gros pari. Personne ne se doute encore de ce qui l’attend.
Quatre jours entre un berceau et un clap
Revenons à Sophie Marceau. Le 13 juin 2002, elle donne naissance à une fille, Juliette, née de sa relation avec le producteur Jim Lemley. Elle a 35 ans. C’est son deuxième enfant, après Vincent, né en 1995 de son histoire avec le réalisateur Andrzej Żuławski.
Maintenant, regardez le calendrier du film. Selon sa fiche Wikipédia, le tournage de Bon Voyage commence le 17 juin. Quatre jours seulement après la naissance. Même avec toute la volonté du monde, aucune jeune maman n’aurait pu devenir Viviane Denvers à ce moment-là.

Sa vie sentimentale a alors beaucoup bougé. Elle a croisé Jim Lemley sur le tournage d’Anna Karénine fin 1996, et leur liaison a commencé en 1999, pendant le James Bond Le monde ne suffit pas. Avec Andrzej Żuławski, l’histoire, commencée en 1984, s’est terminée en 2001.
Et 2002 n’a rien d’une pause pour elle. Cette année-là, elle passe à la réalisation avec Parlez-moi d’amour, avec Judith Godrèche et Niels Arestrup, une fiction largement autobiographique. Elle explique à AlloCiné qu’on a « besoin de donner une forme à cette vie, sinon elle file et vous échappe ».
Le 3 septembre 2002, son film reçoit le prix de la mise en scène au Festival de Montréal. Faites le calcul : à ce moment-là, l’équipe de Bon Voyage est en plein dans son marathon de vingt semaines. D’un côté, un prix. De l’autre, un plateau qui s’échauffe.
Le 14 juillet 2002, elle est faite chevalière des Arts et des Lettres. Moins d’un an après, elle est promue officière à titre exceptionnel, et le ministre Jean-Jacques Aillagon lui dit : « Pour des millions de spectateurs, vous incarnez la liberté et la révolte. » Pendant ce temps, sur le plateau qu’elle a quitté, un tout autre film se joue.
Depardieu et elle : un lourd passif
Revenons au détail que vous deviez retenir. Dans Bon Voyage, Sophie Marceau aurait joué la compagne du personnage de Gérard Depardieu. Or, entre ces deux-là, le passé est lourd. Très lourd.
Leurs chemins se sont croisés tôt. En 1983, l’ado révélée par La Boum tourne Fort Saganne avec lui. En 1985 arrive Police, de Maurice Pialat. À peine majeure, Sophie Marceau tient tête aux deux hommes : elle dénonce des conditions de tournage intenables et un comportement humiliant.

La riposte est violente. D’après Wikipédia, Pialat et Depardieu cherchent à la déstabiliser pendant les prises, puis l’insultent dans plusieurs interviews au moment de la promo. Elle hérite d’une réputation d’actrice « difficile » et les producteurs français la délaissent. Ce qui n’empêche pas plusieurs sondages de la sacrer « actrice préférée des Français ».
Les mots de Pialat font mal. Selon CinéSérie, il la traite de « grosse conne » dans Libération. Le 8 septembre 1985, trois jours après la sortie du film, il la qualifie sur France Culture de « personne la plus détestable » qu’il ait rencontrée depuis qu’il fait du cinéma. À 18 ans, c’est violent.
Trente ans plus tard, en mai 2015, elle donne sa version au magazine Society, relayé par Puremédias. « J’avais pris le temps d’expliquer à Pialat que l’insulte, l’affrontement et le conflit, ça ne sert à rien avec moi. Je me ferme comme une huître quand on me rudoie. » Selon elle, le vrai problème était ailleurs.
« Depardieu ne voulait pas que ça se passe bien entre son réalisateur préféré et moi. Il y perdrait de son autorité », explique-t-elle. D’après elle, il se serait employé à les monter l’un contre l’autre. Et elle lâche la phrase qui fera les titres : « C’est un prédateur, Depardieu, il faut qu’il bouffe tout et tout le monde. »
« Un peu con aussi » : la réponse qui en dit long
Depardieu ne laisse pas passer. D’après CinéSérie, il répond la même année à Gala, propos repris par Vanity Fair : « Elle était très jeune quand on a tourné ce film avec Pialat. C’est vrai qu’à l’époque j’étais un peu prédateur. Et un peu con aussi. » Une demi-excuse qui ressemble à un aveu.
En juillet 2023, elle va plus loin. Dans une série du Monde consacrée au cas Depardieu et relayée par Europe 1, elle parle d’une « relation de pouvoir » installée par l’acteur. Selon ce récit, il aurait mangé des escargots avant une scène où il était tout près d’elle, juste pour lui imposer son haleine.

Plus grave encore : pendant une scène au lit, il aurait posé les mains sur elle sous les draps, des gestes « invisibles à la caméra » selon le quotidien. Toujours d’après ce récit, Pialat lui aurait demandé de la gifler pour de vrai dans une scène d’interrogatoire. Les gifles seraient devenues de plus en plus fortes au fil des prises, jusqu’à ce que la jeune femme fonde en larmes.
En décembre 2023, dans Paris Match, propos relayés par l’AFP, elle décrit une attitude grossière et déplacée. Selon elle, il ne s’en prenait pas aux grandes actrices, mais plutôt aux assistantes. Et elle raconte que beaucoup se sont retournés contre elle à l’époque, pour la faire passer pour une gêneuse.
En mars 2024, Europe 1 reprend encore en titre une phrase de l’actrice sur lui : « Il s’est transformé en Mr Hyde ». Mais la plus tranchante reste celle confiée au Monde : « Il n’a jamais osé me toucher devant l’équipe, sinon il aurait reçu mon poing dans la gueule. » Avant d’ajouter : « Mais avec les pauvres habilleuses… »
Le coup de fil tombe chez une autre
Retour au printemps 2002. Rappeneau doit trouver sa nouvelle Viviane Denvers, et il ne va pas chercher bien loin. Il choisit une comédienne qu’il connaît très bien, pour l’avoir dirigée au début des années 1980. Une vieille complicité.
Dans le film qu’ils avaient tourné ensemble, elle avait pour partenaire Yves Montand. Selon AlloCiné, Bon Voyage marque leurs retrouvailles plus de vingt ans après. On ne rappelle pas une actrice deux décennies plus tard par hasard.
Autre atout : elle connaît déjà Depardieu. D’après AlloCiné, ils avaient partagé l’affiche deux fois, en 1976 puis en 1987. Rappeneau reste donc en terrain connu : lui, elle, et son Cyrano.

Côté production aussi, tout colle. Selon AlloCiné, ARP, la société qui finance Bon Voyage, s’est engagée à produire cinq longs métrages avec cette actrice, et celui-ci est le troisième de la liste. Le remplacement ne tombe donc pas du ciel : la remplaçante fait déjà partie de la maison.
Et voici la coïncidence la plus troublante de l’histoire. Sophie Marceau a rencontré Andrzej Żuławski au Festival de Cannes 1981. Cette année-là, sur la Croisette, un film du cinéaste polonais vaut à une actrice le prix d’interprétation féminine.
Cette actrice, c’est précisément celle que Rappeneau appelle en 2002. Rien ne dit que ce film a joué dans la rencontre entre Sophie Marceau et Żuławski, mais les deux histoires se déroulent au même festival. Vingt et un ans plus tard, les deux femmes se croisent de nouveau, à cause d’un berceau.
Un matin, Depardieu décide de ne plus apprendre son texte
Le tournage commence. Sur le papier, tout y est : un maître du genre, Virginie Ledoyen, Yvan Attal, Grégori Derangère dans le rôle de Frédéric, et Gérard Depardieu en ministre de l’Intérieur. D’après AlloCiné, Rappeneau retrouve son acteur treize ans après Cyrano.
Mais très vite, ça coince. C’est la remplaçante de Sophie Marceau qui le raconte, quelques jours après la mort de Rappeneau, dans les colonnes du Parisien. Plus de vingt ans ont passé, et le souvenir est intact.
« Un matin, en arrivant sur le plateau, Gérard Depardieu a décrété qu’il n’apprendrait plus son texte. » C’est tout. Aucune explication n’est rapportée. Juste une décision prise un matin, sur un tournage où chaque réplique a été pesée.

C’est bien ça le problème. Selon AlloCiné, Rappeneau avait imaginé et écrit ces dialogues pendant de longs mois. Autour de lui et de Modiano, une équipe d’adaptation, avec Jérôme Tonnerre, Gilles Marchand et Julien Rappeneau, avait peaufiné chaque échange. Et la vedette décide de s’en passer.
Ce rapport compliqué au texte n’est pas un épisode isolé. Selon Europe 1, en 2004, au théâtre de la Madeleine, Depardieu utilisait une oreillette pour restituer son texte, comme l’a fini par confier le metteur en scène Jacques Lassalle. Résultat : il donnait la réplique à Fanny Ardant avec plusieurs secondes de retard.
L’astuce a d’illustres ancêtres. D’après le spécialiste Daniel Chocron, cité par Europe 1, l’acteur Jules Berry, dans les années 1930 ou 1940, écrivait ses textes sur les manches de sa chemise. Sur Bon Voyage, on va faire encore plus fort. Et les manches ne suffiront pas.
Mettez-vous deux secondes à la place de ses partenaires. Un film de 1400 plans, des scènes réglées au millimètre, et l’un des acteurs principaux qui n’a plus son texte en tête. Comment tourner quand même ? La réponse va vous faire sourire. Ou grimacer.
Des antisèches collées sur les acteurs, jusque sur un chapeau
La solution trouvée par l’équipe, c’est du système D pur. On ne met pas à l’arrêt une machine à plus de vingt millions d’euros pour un texte pas appris. Alors on affiche le texte. Partout, y compris sur les gens.
La comédienne le raconte au Parisien : « On s’est donc tous retrouvés, moi, les autres partenaires et les techniciens, affublés d’antisèches avec ses répliques collées sur nous. » Tout le monde est concerné, des acteurs aux techniciens.

Et elle va jusqu’au détail : « J’en avais sur mon chapeau et sur ma veste quand j’étais hors champ. » L’image est irrésistible : une grande star du cinéma français devenue pupitre ambulant pour que son partenaire puisse lire ses répliques.
Savourez l’ironie. Dans le film, Viviane Denvers est une star de cinéma. Et la comédienne multi-césarisée qui la joue passe une partie de son temps à servir de prompteur. Hors champ, d’accord. Mais quand même.
On ne peut pas s’empêcher de se poser la question : avec leur passif, Sophie Marceau aurait-elle accepté de porter les répliques de Depardieu sur son chapeau ? Elle qui se dit fermée « comme une huître » quand on la rudoie ? Personne ne le saura jamais.
Une chose est sûre : sur ce plateau, quelqu’un ne trouvait pas ça drôle du tout. Et sa colère allait laisser un souvenir impérissable.
Le jour où un chapeau a fini piétiné
Jean-Paul Rappeneau vit très mal la situation. D’après AlloCiné, il considère cette liberté prise par l’acteur comme une entrave à la réalisation de son film. Des mois passés à écrire des dialogues, et les voilà remplacés par des bouts de papier.
Et Depardieu n’est pas n’importe qui pour lui. C’est son Cyrano, celui qui, selon Cinealliance, a insufflé « toute son intensité » au rôle-titre du film aux dix César. Le voir refuser d’apprendre ses répliques, c’est un peu comme voir un virtuose refuser de lire la partition.

Le cinéaste, connu pour son perfectionnisme et très attaché à ses dialogues, n’a rien d’un homme conciliant sur ce terrain-là. Il reconnaît lui-même que dans ses films, une scène simple finit toujours par se compliquer. Alors une scène où l’acteur lit son texte collé sur ses partenaires…
Un jour, ça explose. Plus de vingt ans après, la comédienne s’en souvient parfaitement. Et le récit qu’elle en fait au Parisien ressemble à une scène de film.
« Un jour, il avait arraché son chapeau de sa tête et l’avait piétiné en hurlant : « Le grand Depardieu est mort ! » » Une phrase terrible, lancée à un monstre sacré. Comment un film né dans une telle tension a-t-il pu finir en haut de l’affiche ?
Le tour de magie de la salle de montage
Le plus fou, c’est qu’à l’écran, on ne voit rien ou presque. La comédienne le reconnaît : elle salue le montage « remarquable » de Jean-Paul Rappeneau. Grâce à lui, le personnage joué par Depardieu devient une figure « magnifique ».
Ça en dit long sur le cinéaste. Le chapeau piétiné, les antisèches, les répliques lues hors champ : il a tout recousu au montage, avec sa monteuse Maryline Monthieux. Le public n’y a vu que du feu.
La comédienne garde de lui le souvenir d’un homme animé par « l’obsession de la perfection ». Avec un film aussi ambitieux et coûteux que Bon Voyage, il avait parfois de quoi perdre patience. Et le résultat lui donne raison.

Le film sort le 16 avril 2003. Le Festival de Cabourg lui décerne le prix du meilleur réalisateur. Aux César 2004, c’est le film le plus nommé, avec onze nominations dont meilleur film et meilleur réalisateur. Il en remporte trois : meilleure photo, meilleurs décors et meilleur espoir masculin pour Grégori Derangère.
Yvan Attal est nommé pour le second rôle. Et Depardieu ? Rien. AlloCiné le fait remarquer avec malice : l’acteur n’a reçu aucune récompense pour ce film, contrairement à une partie du reste de la distribution. Comme si la colère du réalisateur avait trouvé un écho jusqu’au palmarès.
« Le grand Depardieu est mort » : une phrase qui sonne autrement aujourd’hui

Relue en 2026, la colère de Rappeneau résonne étrangement. L’image de Gérard Depardieu n’a plus grand-chose à voir avec celle de l’acteur admiré du début des années 2000. Le « grand Depardieu » est devenu un nom associé aux tribunaux.
Selon Wikipédia, il est mis en examen en décembre 2020 pour viol et agressions sexuelles après la plainte de la comédienne Charlotte Arnould. En août 2024, le parquet de Paris demande un procès. Il a déclaré : « Je suis innocent et je n’ai rien à craindre ». Il reste présumé innocent dans les procédures en cours.
En avril 2023, Mediapart publie les témoignages de treize femmes qui l’accusent de violences sexuelles sur des tournages entre 2004 et 2022. C’est dans ce contexte que Sophie Marceau raconte au Monde ses souvenirs de Police.
L’anecdote du chapeau se lit donc forcément autrement. Elle ne parle d’aucune violence, seulement d’un texte pas appris et d’un réalisateur à bout de nerfs. Mais elle vient compléter le portrait d’un acteur qui, sur les plateaux, faisait ce qu’il voulait.

Et elle ramène tout droit à Sophie Marceau. Celle qui, à 18 ans, avait osé tenir tête à Depardieu. Celle qui, sans un heureux événement, aurait dû le retrouver face à elle en 2002. Le destin lui a peut-être rendu un fier service.
Septembre 2026 : le cinéma dit adieu à Rappeneau, et une star pleure au premier rang
La mort de Rappeneau, le 1er septembre, bouscule les programmes télé. Selon AlloCiné, 6ter diffuse Cyrano de Bergerac le 5 septembre, France 5 Le Sauvage le 4. Et Arte programme Bon Voyage le dimanche 6 septembre à 21 heures, à la place du Cardinal d’Otto Preminger.
Le site Monsieur Vintage rappelle que Bon Voyage marquait le retour du cinéaste derrière la caméra après huit ans d’absence, et qu’Arte y voit une vraie renaissance. Pendant quelques jours, le film maudit des antisèches redevient un film de prime time.
Le 10 septembre, les obsèques ont lieu en l’église Saint-Sulpice, à Paris. D’après le diaporama publié par Orange, on y croise Catherine Deneuve, héroïne de La Vie de château, Jacques Weber, le comte de Guiche de Cyrano, Jean-Paul Rouve, Michel Hazanavicius, Dominique Besnehard ou Macha Méril.
Alain Souchon est là aussi, avec son fils Pierre. Petit clin d’œil pour qui connaît la carrière de Sophie Marceau : en 1999, Souchon avait glissé une allusion à la poitrine de l’actrice dans sa chanson Au ras des pâquerettes. Le monde du cinéma et de la chanson est décidément tout petit.
Parmi les personnalités présentes, il y a aussi la comédienne des antisèches, celle qui avait récupéré le rôle de Sophie Marceau. Les photographes la montrent « visiblement émue » après la cérémonie. Quelques jours plus tôt, c’est elle qui racontait au Parisien le chapeau piétiné.

Le portrait-robot d’une actrice hors normes
Alors, qui est cette femme aux antisèches ? Récapitulons : une comédienne dirigée par Rappeneau au début des années 1980, face à Yves Montand. Deux films avec Depardieu avant Bon Voyage. Un engagement avec ARP pour cinq films. Et un prix d’interprétation à Cannes en 1981.
Encore quelques indices. Elle est née à Paris, comme Sophie Marceau, mais onze ans plus tôt, en 1955. Selon le portrait que lui consacre le magazine Numéro, elle se tourne d’abord vers la danse classique, avant que le théâtre ne s’impose à l’adolescence.
En 1972, à 17 ans, elle entre à la Comédie-Française. Elle en part en 1974, par volonté de préserver sa liberté artistique, d’après Numéro. Déjà un sacré tempérament.
En 1975, un grand cinéaste de la Nouvelle Vague lui confie le rôle d’une femme consumée par une passion obsessionnelle. La reconnaissance internationale est immédiate. Suivent des années 1980 faites de rôles extrêmes, où il est question de folie et de désir.
Et puis il y a ce palmarès. Selon Numéro, elle détient un record unique : cinq César de la meilleure actrice, remportés entre 1982 et 2010. De quoi relativiser l’image d’une star réduite à porter des répliques sur son chapeau.
Vous avez trouvé ? Si le nom vous brûle les lèvres, bravo. Peu d’actrices françaises peuvent aligner un tel palmarès et avoir porté, un matin de tournage, les répliques de Depardieu sur leur chapeau.

Celle qui a pris la place de Sophie Marceau
Place à la révélation. La femme qui a récupéré le rôle de Viviane Denvers, celle qui a raconté au Parisien le chapeau piétiné et les antisèches, celle qui avait triomphé à Cannes en 1981 dans un film de l’ancien compagnon de Sophie Marceau…
C’est Isabelle Adjani. Rappeneau l’avait dirigée en 1982 dans Tout feu tout flamme, face à Yves Montand. Et dès février 2002, CinéSérie l’annonçait, tout juste sortie de La Repentie, comme la remplaçante de Sophie Marceau.
Tout s’éclaire. Ses deux films avec Depardieu : Barocco d’André Téchiné en 1976, puis Camille Claudel en 1987. Le prix cannois de 1981, c’est pour Possession, d’Andrzej Żuławski, qui lui vaut aussi le César de la meilleure actrice en 1982. Et le film de 1975, c’est L’Histoire d’Adèle H. de François Truffaut.
Les cinq César, de Possession à La Journée de la jupe, c’est elle aussi. C’est donc cette star, qu’AlloCiné présente comme la tête d’affiche de Bon Voyage, qui a eu les répliques de Depardieu sur son chapeau et sur sa veste. Et c’est elle qui raconte aujourd’hui les coulisses, alors que Rappeneau n’est plus là pour donner sa version.
Et si Viviane Denvers avait eu un autre visage ?
Le témoignage d’Isabelle Adjani tient plus de l’hommage que du règlement de comptes. Il salue le talent d’un cinéaste mort le 1er septembre 2026 à Paris, à 94 ans, dont la disparition a été annoncée à l’AFP par son fils le lendemain. Son dernier film, Belles familles, date de 2015.
Sophie Marceau, 59 ans aujourd’hui, a suivi son chemin loin de ce plateau. En 2003, l’année où sort Bon Voyage, elle joue à Hollywood dans Alex et Emma de Rob Reiner, et retrouve Vincent Perez dans Je reste ! de Diane Kurys. Le portrait d’Arte la décrit comme une femme indépendante, fidèle à ce qu’elle ressent.
Reste le vertige. Sans une naissance le 13 juin 2002, c’est elle qui aurait donné la réplique à Depardieu dans le rôle de la compagne d’un ministre, dix-sept ans après Police. Et elle aurait peut-être eu, elle aussi, des antisèches collées sur son chapeau.
Dernier clin d’œil. Bon Voyage se termine dans une salle de cinéma : Frédéric et Camille s’y cachent et s’embrassent pendant qu’on projette un film avec Viviane Denvers. Le film se referme donc sur le personnage que Sophie Marceau aurait dû jouer.
Début septembre 2026, Arte diffusait à la fois Bon Voyage et le portrait de Sophie Marceau. Deux programmes sur la même chaîne, et un rôle passé de l’une à l’autre. Le cinéma a parfois le sens de l’humour.
Isabelle Adjani, elle, a eu 71 ans le 27 juin. Plus de vingt ans après, c’est une autre version de l’histoire qui se dessine. Celle d’un film que Sophie Marceau n’a jamais tourné, et d’un chapeau qu’elle n’a jamais porté.