Sophie Marceau : ce qu’elle faisait adolescente lui avait valu une drôle de réputation
Le jeudi 29 octobre 2026, un livre de 160 pages est arrivé en librairie, aux éditions Seghers. Son titre sonne étrangement à l’oreille française : Warszawa, Varsovie en polonais. Et derrière ce mot venu de l’Est, c’est toute une légende du cinéma français qui se fissure.

Son autrice a 59 ans et un visage que la France connaît par cœur depuis ses 13 ans. Sophie Marceau, l’éternelle Vic de La Boum, l’adolescente romantique et rebelle que la France entière a adoptée. Vous pensez la connaître ? Attendez.
Car l’adolescente qu’elle décrit dans ces pages n’a presque rien à voir avec l’héroïne de l’écran. Comme l’a relevé Le Parisien, elle y raconte une jeunesse très loin de l’image que le cinéma voulait lui fabriquer. Une fille qui fumait, fréquentait des garçons et refusait de se plier aux règles.
Et surtout, il y a cette révélation. Un adulte de son entourage professionnel aurait formulé, à l’époque, une exigence d’une intimité sidérante sur sa vie de jeune fille. Laquelle ? Pour le comprendre, il faut remonter très loin, dans une banlieue parisienne des années 1970.
Avant la gloire, une enfance qui tangue
Avant Marceau, il y avait Maupu. Sophie Danièle Sylvie Maupu, née le 17 novembre 1966 dans le 15e arrondissement de Paris. Son père, Benoît, est chauffeur routier. Sa mère, Simone, travaille dans un grand magasin parisien, puis dans une brasserie.
La cadette grandit avec son frère Sylvain, de trois ans son aîné, dont elle restera très proche. D’abord dans une maison à Chelles, avec un cousin sous le même toit. Puis dans un appartement de Gentilly, aux portes de Paris.
Mais derrière la carte postale de la famille modeste et soudée, ça tangue. Ses parents divorcent quand elle a neuf ans, avant de se remarier plus tard. Dans Warszawa, elle décrit une famille traversée par les séparations, les réconciliations et les problèmes d’alcool de certains proches.
Un détail, surtout, serre le cœur. Selon son récit relayé par Le Parisien, son père avait quitté sa mère pour une femme rencontrée près de leur domicile. Une blessure presque banale, comme tant de familles en connaissent. Sauf qu’elle se lit aujourd’hui sous la plume d’une star mondiale.
Chez les Maupu, on compte chaque franc. Invitée de Variétés sur RTL, face à Augustin Trapenard, elle s’en est souvenue : « Je ne voulais pas être un poids pour mes parents qui ramaient beaucoup déjà. Je voulais occuper mes week-ends, être utile, être autonome ». Elle a commencé à travailler à 12 ans.
Le cinéma, lui, reste un territoire presque inconnu : « On regardait les cinémas et on choisissait au pif l’affiche qui nous plaisait le plus et on rentrait sans vraiment savoir de quoi il s’agissait », a-t-elle raconté sur la même antenne. Rien ne la destinait à devenir actrice. Le hasard, pourtant, allait s’en charger.
L’inconnue de Gentilly qui n’aurait jamais dû être Vic
Pour gagner un peu d’argent, l’adolescente s’inscrit dans une agence de publicité pour enfants et adolescents. Elle y est repérée. Puis vient une audition, passée presque par accident, qui la conduit dans un bureau face à un réalisateur chevronné : Claude Pinoteau.
Ce que le cinéaste a sous les yeux, le JDD l’a raconté en 2012 : une parfaite inconnue de 13 ans, venue de Gentilly, qui travaillait sur les marchés après l’école pour se faire un peu d’argent de poche. Le journal résumait ses atouts en quelques mots : « naturel, talent, fraîcheur et autorité devant la caméra ».
Le rôle, pourtant, n’était pas pour elle. Selon AlloCiné, trois semaines avant le tournage, c’est Sheila O’Connor qui devait encore incarner Vic. L’arrivée de dernière minute de la jeune Maupu a tout rebattu, et sa rivale s’est retrouvée dans la peau de Pénélope.
« De là est parti une longue histoire », dira l’actrice des décennies plus tard sur le plateau du JT de TF1. Pinoteau n’est pas n’importe qui. C’est lui qui a révélé Isabelle Adjani dans La Gifle, en 1974. Un découvreur de talents, un vrai.
En 1980, à 13 ans, la gamine de Gentilly décroche donc le premier rôle de La Boum. Elle y incarne Vic, une adolescente à la fois romantique et rebelle. La célébrité va lui tomber dessus sans mode d’emploi.
Un nom choisi sur une liste, un pays à ses pieds

Et c’est là qu’un premier détail prend, avec le recul, un relief troublant. Pendant le tournage, Pinoteau suggère à la jeune Maupu de prendre un pseudonyme. « Je lui soumis une liste de noms de généraux et maréchaux relevés sur les avenues de Paris », a-t-il raconté, selon le JDD. Elle choisit Marceau, pour garder ses initiales.
Sophie Maupu s’efface, Sophie Marceau apparaît. Le choix final est le sien, mais la liste vient d’un adulte. Un symbole minuscule, qui en dit pourtant long : dès cet instant, son image ne lui appartient plus tout à fait.
Et le pays, justement, va tomber à ses pieds. Sorti en décembre 1980, La Boum démarre pourtant timidement : sixième du box-office en première semaine, selon AlloCiné. Puis le film grimpe à la première place, s’y installe un mois, et reste trente-cinq semaines à l’affiche.
Au total, 4 378 430 entrées : aucun film sorti en 1980 n’a fait mieux, pas même L’Empire contre-attaque. En Italie, le phénomène est encore plus fou, avec 7,8 millions de spectateurs, devant E.T. l’extra-terrestre. Avec sa suite, la saga dépasse les 8 millions de spectateurs, selon le JDD.
La machine s’emballe bien au-delà des salles obscures. En 1981, elle chante Dream in Blue en duo avec François Valéry. Le 45 tours dépasse les 500 000 exemplaires vendus et décroche un disque d’or. Une adolescente cartonne au hit-parade durant l’hiver 1981-1982 : la France est conquise.
« Toutes les préados veulent ressembler à Vic »
La formule est du JDD, et elle dit tout : « Toutes les préados veulent ressembler à Vic-Sophie ». La scène du slow, Mathieu surgissant derrière elle avec son walkman, s’imprime dans toutes les mémoires. Une gamine de banlieue devient, du jour au lendemain, un modèle national.
Derrière le scénario, il y a Danièle Thompson, qui se serait inspirée, selon la RTBF, des crises d’ado de sa propre fille. Elle avait cette définition des personnages, rapportée par le JDD : « Des enfants qui se prennent pour des adultes, et des adultes qui se conduisent comme des enfants ! »
Une formule drôle, à l’écran. Mais hors champ, la frontière entre enfants et adultes va se brouiller d’une tout autre manière pour l’interprète de Vic. Gardez cette phrase en tête : elle va prendre un sens que personne n’imaginait.
En 1982, elle reprend le rôle de Vic dans La Boum 2. Le film lui vaut, en 1983, le César du meilleur espoir féminin. Une consécration officielle, avant même ses 17 ans.
Ce que le public ne voit pas, c’est le prix à payer. Au Figaro, quelques jours avant la sortie de son livre, elle l’a résumé sans fard : « Tout ce que vivaient les gens de mon âge, avoir 16 ans, avoir 20 ans, les révolutions lycéennes, je n’ai pas connu. J’étais déjà ‘actrice’, et ma vie était étalée dans les journaux ».
Treize ans, et déjà plus d’adolescence
Étalée dans les journaux. Retenez bien ces mots, ils vont prendre tout leur sens. Car une vie étalée, c’est une vie que d’autres commentent, surveillent et, parfois, tentent de diriger.
Côté école, le décor se défait. Elle suit sa scolarité notamment au lycée Élisa-Lemonnier, dans le 12e arrondissement, jusqu’en 1981-1982. Puis, comme elle l’a confié au Figaro : « J’ai commencé à gagner ma vie à 13, me suis fait émanciper à 17. Je payais mes impôts, j’ai quitté la maison, arrêté l’école ».
Dans Vogue, en 2024, elle allait plus loin encore : « À 15 ans, j’ai arrêté mes études, j’ai acheté mon propre appart à Paris ». Et ses parents, divorcés ? Selon Purepeople, elle les décrivait alors « très occupés » et « un peu dépassés » par son succès.
Des parents débordés, une ado star, un appartement à elle avant même l’âge de voter. Qui, alors, encadre vraiment la jeune fille ? Les adultes des plateaux, eux, ont visiblement leur petite idée sur la question.
Une mineure qui paie ses impôts et réclame son émancipation : rarement une adolescence aura été aussi courte. Purepeople parle d’elle comme de la « petite fiancée de la France ». Mais une fiancée, dans l’imaginaire de l’époque, ça se garde. Et certains comptent bien y veiller.
Cannes 1981 : la rencontre qui va tout dérégler
Festival de Cannes 1981. L’adolescente n’a pas encore 15 ans. Elle se trouve à l’hôtel Majestic, lors d’une invitation sur un plateau télévisé de Claude Pinoteau. C’est là qu’elle croise pour la première fois un cinéaste polonais : Andrzej Żuławski.
Ironie du sort : c’est donc dans le sillage du réalisateur de La Boum que la jeune fille rencontre l’homme qui va bouleverser sa vie. Celui qui façonne l’image de Vic se retrouve, malgré lui, au point de départ de l’histoire qui la fera voler en éclats. Le hasard a parfois un humour cruel.
Cette année-là, Żuławski présente Possession en compétition. Un film énigmatique, délibérément excessif, qui suscite la controverse. Il vaut à Isabelle Adjani le prix d’interprétation féminine. Adjani, l’autre grande découverte de Pinoteau : la coïncidence donne le vertige.
Né à Lwów, fils d’un diplomate et écrivain, passé par la philosophie à l’université de Varsovie et les sciences politiques à la Sorbonne, le cinéaste a la quarantaine. Elle n’a pas 15 ans. Entre eux, plus de vingt-cinq ans d’écart.
Elle se souvient aujourd’hui de lui avec une lucidité désarmante : « C’était quelqu’un de très charismatique, de très séduisant, à la mode ». Et dans Warszawa, une phrase résume tout : « Je pensais y passer l’après-midi, j’y resterai 17 ans ».
Mais avant que cette histoire ne commence vraiment, il faut qu’elle s’arrache à ceux qui la tiennent. Le premier verrou porte un nom bien connu du cinéma français. Et le faire sauter va coûter une fortune.
Un million de francs pour racheter sa liberté
Elle a 16 ans quand elle fait l’impensable : racheter elle-même son contrat d’exclusivité avec Gaumont. Selon Télé Star, cité par Purepeople : « Parce que la Gaumont était bien décidée à la cantonner dans les très profitables suites de La Boum, l’actrice rachète son contrat pour un million de francs ! »
Le geste stupéfie le milieu : une adolescente paie pour ne plus être la poule aux œufs d’or d’un studio. Désormais, elle est libre de choisir ses films. Et elle sait déjà avec qui elle veut tourner.
Chez Gaumont, on le prend très mal. Elle s’en est souvenue sans détour : « Comment la petite fille parfaite, petite Française bien bourgeoise et bien mignonne sous toutes les coutures, pouvait-elle aller tourner avec ce Polonais et jouer des trucs hystériques… Alain Poiré, l’une des têtes de la Gaumont à l’époque, m’a haïe ».
« La petite fille parfaite. » Tout est dit. L’industrie a fabriqué une image, et elle attend de la jeune fille qu’elle s’y conforme. « Ce Polonais », c’est Żuławski, qui la choisit pour L’Amour braque, sorti en 1985.
Ce rôle de Mary tranche radicalement avec ses premiers films et casse son image. Pour ActuaLitté, qui présente Warszawa, c’est lui qui a permis à cette jeune star « pressée par le système » de résister à ceux qui s’arrogeaient le contrôle de son image, et même de sa vie privée. Sa vie privée : le mot est lâché.
Le couple qui scandalise la France

En 1984, l’année de ses 18 ans, la jeune actrice entame sa vie commune avec le cinéaste, qui a passé la quarantaine. Purepeople évoque un scandale « sans commune mesure » dans l’opinion publique. Comme si l’on volait au pays sa Vic.
Pourquoi se jeter dans une histoire aussi déséquilibrée ? En 2023, dans Le Monde, elle répondait sans détour, selon Paris Match : « De toutes les manières, toute ma vie avait déjà changé. Alors, autant y aller ! J’ai eu l’impression de faire place nette et de recommencer de zéro ».
Elle voit aussi ce qu’il lui apporte. « Il m’a offert un socle. Une maison, une famille, une stabilité (…) J’avais besoin d’un cadre et il me l’a offert », a-t-elle expliqué au Figaro. Pour une fille qui a quitté la maison si tôt, l’argument pèse lourd.
Pour celle qui n’a pas fini l’école, il devient aussi un professeur. « Il m’a appris à penser, à échanger. Il m’a initiée à l’humour, à la lecture, à la Pologne, à la poésie et, surtout, il m’a fait comprendre qu’il n’y a pas qu’une seule façon de voir les choses », raconte-t-elle.
Un cadre, une maison, un maître à penser. Sur le papier, c’est l’histoire d’une émancipation. Mais un cadre peut aussi devenir une cage. Et c’est précisément cette frontière que Warszawa explore, page après page.
Le résumé du livre ne laisse d’ailleurs aucun doute. Au fil des ans, malgré la naissance d’un enfant et l’œuvre commune, la relation « bascule dans l’emprise, l’obsession, le contrôle ». Et cette injonction, qui sonne comme un cri : « Il faut se libérer ».
Sur le tournage de Police, la jeune fille qu’on veut faire plier
Avant même Varsovie, un tournage la marque au fer rouge. Police, de Maurice Pialat, sorti en 1985. Face à elle, Gérard Depardieu, qu’elle avait déjà côtoyé sur Fort Saganne, d’Alain Corneau.
Sur Fort Saganne, elle n’a pas souvenir de gestes déplacés. Elle explique dans Le Monde, en 2023, que « Corneau tenait ses équipes » et que Depardieu était alors dans son personnage. Sur Police, l’ambiance n’a plus rien à voir.
Dans Télérama, à l’époque, Depardieu décrit ainsi le personnage de sa jeune partenaire : « Une môme de 17 ans, une mythomane dont le corps n’a déjà plus rien, qui ne sait pas ce que c’est que de jouir, qui passe à côté de tout ». Voilà comment on parlait du rôle tenu par l’ex-héroïne de La Boum.
Dans son enquête de juillet 2023, Le Monde rapporte des escargots mangés juste avant une scène en voiture pour lui imposer « son haleine putride », et des mains « insistantes » sous les draps. Son propre souvenir claque : « Il n’a jamais osé me toucher devant l’équipe, sinon il aurait reçu mon poing dans la gueule. Mais avec les pauvres habilleuses… »
Elle ne se tait pas, même à l’époque. En 1985, sur TF1, elle glisse que « certains tournages sont difficiles ». Puis elle met les points sur les i : « Maurice, que les choses soient claires entre nous. Les colères, les rapports malsains, tout le tintouin sado-maso pervers, c’est pas mon truc ».
« La petite peste » : le prix à payer pour avoir parlé
La riposte de Pialat, sur Europe 1, est d’une brutalité inouïe, telle que la rapporte Purepeople : « C’est la petite conne de Marceau, enfin quand je dis petite, elle est plutôt grosse ». Et il ajoute : « Tiens justement si je méritais vraiment ma réputation, je lui aurais flanqué ma main dans la gueule ».
Encore une fois, c’est son corps qu’on commente pour la faire taire. Les deux hommes l’insultent dans plusieurs interviews pendant la promotion du film. Résultat : l’étiquette d’actrice « difficile » lui colle à la peau, et les producteurs français la délaissent.
En 2023, dans Paris Match, elle résumait l’addition : « Beaucoup de gens se sont alors retournés contre moi, en me faisant passer pour la petite peste. Et j’ai toujours refusé ensuite les films avec lui ». La petite peste, la petite fille parfaite : toujours ce « petite » qui la ramène à l’enfance.
Des années plus tard, dans Society, elle tranchait : « C’est un prédateur, Depardieu, il faut qu’il bouffe tout et tout le monde ». À l’époque, ses mots passent inaperçus. Et déjà, ce même réflexe des adultes autour d’elle : disposer de son corps, de son image, de sa parole.
La même année 2023, Le Monde titrait son grand entretien sur une phrase de l’actrice qui sonne comme un avertissement : « Si je n’avais pas su me défendre, il me serait arrivé beaucoup de choses ». Beaucoup de choses. Lesquelles ? Et venant de qui ?
Quand la France entière s’invite dans son intimité
Son corps semble appartenir à tout le monde. En 1997, Julien Clerc sort Assez Assez, une chanson dont les paroles citent nommément les seins de Sophie Marceau. La polémique est vive, et l’actrice envisage même d’aller jusqu’au procès.
En mai 1998, elle raconte son malaise : « J’ai été atrocement gênée par ce disque. Quand je l’ai reçu chez moi, je l’ai caché. J’avais peur que mon entourage tombe dessus ». Une star adulée qui cache un disque comme une adolescente prise en faute.
Elle ajoute ces mots, qui résonnent étrangement aujourd’hui : « Les seins, c’est intime, c’est érotique, sexuel, je me suis sentie dévêtue ». L’année suivante, en 1999, Alain Souchon fait à son tour référence à sa poitrine dans Au ras des pâquerettes. Encore.
Le paradoxe est total : elle apparaît dénudée, partiellement ou totalement, dans plus de vingt-cinq films. Mais elle se dit pudique : « Je suis très pudique dans la vie. Petite, je voulais toujours mettre un soutien-gorge pour cacher la poitrine que je n’avais pas ! Au cinéma, le corps n’est plus qu’un instrument au service de l’émotion ».
À l’écran, son corps est un outil qu’elle choisit de prêter. Ailleurs, c’est une propriété publique qu’on commente sans lui demander son avis. Cette ligne de partage, entre ce qu’elle donne et ce qu’on lui prend, traverse tout son livre. Et elle remonte bien plus loin qu’on ne l’imagine.
Varsovie, l’eau qu’on attend et le mur qu’on sent
1986. Avec Żuławski, elle découvre Varsovie, la ville qui donnera son titre au livre. Nous sommes avant la chute du mur de Berlin, et la Pologne vit sous le régime communiste. Elle a 20 ans, et elle débarque dans un autre monde.
Le jour de la sortie du livre, sur France Inter, face à Daphné Bürki, elle a raconté le choc : « C’était un choc quand je suis arrivée là-bas la première fois, on ne se rend pas compte. Il y avait vraiment un mur ». Puis : « C’était obscur, triste, sale. Il n’y avait pas de couleur, il n’y avait pas de lumière ».
Étrangement, ce monde gris ne lui est pas totalement étranger. En 2023, dans Le Monde, elle confiait, selon Paris Match : « J’avais l’impression de revenir dans la cité communiste de mon enfance, dans les mêmes immeubles, la même atmosphère ». Comme si la banlieue de ses premières années l’avait suivie jusqu’à l’Est.
Dans Warszawa, ce quotidien prend une épaisseur très concrète. Elle raconte les longues attentes pour obtenir de l’eau, les déplacements dans Varsovie, les derniers temps du régime. La vedette française adulée devient une habitante parmi d’autres, loin des tapis rouges.
Ce n’est pas une image d’écrivain. En 2023 déjà, elle le formulait crûment : « En Pologne, je devais aller chercher mon eau, faire la queue dans des magasins vides et lire des scripts que l’on passait sous la table ». Des scénarios qui circulent sous la table : on se croirait dans un film d’espionnage.
De Beverly Hills aux magasins vides : une vie en grand écart

Car entre deux files d’attente, la star continue de tourner à l’Ouest. « À Beverly Hills, je rencontrais des gens du cinéma dans les suites d’hôtels de luxe, puis je retrouvais Paris, ma petite vie en liberté et en démocratie. C’était sans cesse une sorte de choc », racontait-elle. Trois mondes, une seule jeune femme.
Autour du couple gravite un cercle d’intellectuels dissidents. « Les gens étaient follement créatifs, malgré la contrainte et l’oppression, et peut-être même du fait de la contrainte », se souvenait-elle. Et cette anecdote, lâchée en riant selon Paris Match : « J’ai passé beaucoup d’heures au milieu de conversations en polonais que je ne comprenais pas, mais, la vodka aidant, j’ai fini par apprendre un peu la langue ».
Ce qui l’attache à cette ville grise, c’est sa résistance. « Ce qui me l’a rendu attrayante, c’est toute cette résistance, ces gens qui souffraient mais essayaient de continuer à se battre contre ce joug communiste avec un sentiment de trahison de l’Europe », a-t-elle expliqué sur France Inter.
Elle en tire une leçon : « les crises peuvent être l’opportunité de choses meilleures, mais aussi pires ». Et une certitude sur cette époque : « Varsovie ne pouvait pas être pire ». Une ville qui l’ouvre au monde, mais aussi un exil loin de tous ses repères.
Le livre met en miroir leurs deux trajectoires : son enfance dans la France des années 1970, celle du cinéaste dans la Pologne de l’après-guerre. Il s’agissait, a-t-elle expliqué à Paris Match, de « trouver des parallèles entre ces deux personnes qui n’ont rien à faire ensemble ». Et pourtant, elles vont faire beaucoup ensemble.
Dix-sept ans d’amour… et d’ascendant
Ensemble, ils tournent quatre films : L’Amour braque en 1985, Mes nuits sont plus belles que vos jours en 1989, La Note bleue en 1991 et La Fidélité en 2000. Elle est sa muse, il est son metteur en scène. À la ville comme à l’écran, la fusion est totale.
Le 24 juillet 1995 naît leur fils, Vincent. « Ensemble, nous menions une existence casanière », raconte-t-elle. Mais derrière la façade, elle ne nie rien de la jalousie, de l’isolement et de la violence au sein du couple.
Dans Vogue, en 2024, elle décrivait cette période avec des mots saisissants : « Je me suis mise sous verre pendant un moment. On vivait en marge. On voyait peu d’amis, peu de famille. C’était une période dont j’avais besoin pour me construire ».
Et encore : « Clairement, j’avais besoin de me structurer, de me cultiver, de continuer à grandir. Je suis rentrée un peu en études, dans une forme de cloître. Mais j’aimais bien… » Sous verre, en marge, au cloître : trois images d’enfermement, choisies par elle-même.
Au Figaro, cette phrase, sans détour : « Il a été très dur, il pouvait être horrible ». Dans le livre, elle n’élude ni les rapports de domination, ni les désillusions qui ont accompagné cette relation. La lune de miel intellectuelle avait un revers.
« Je ne me suis pas sentie avalée » : lucide, mais dedans
Sur France Inter, elle a nuancé : « J’étais très lucide sur notre relation, le fait qu’il pouvait avoir beaucoup d’ascendant sur moi mais j’en avais besoin pour me construire et me déconstruire ». Lucide, mais dedans. Toute l’ambiguïté de l’emprise tient dans cette phrase.
Déjà en 2023, dans Le Monde, elle posait une limite : « En dehors de la différence d’âge et de l’ascendant qu’il avait sur moi, sans doute bien plus que je ne l’imagine encore, il ne pouvait pas me modeler entièrement ». Et cette formule : « Je ne me suis pas sentie avalée ». Elle se reconnaissait « un caractère qui pouvait contrer le sien ».
En 2001, après dix-sept ans de vie commune, c’est la rupture. Ils ne se seront jamais mariés. Un choix assumé, qu’elle avait expliqué à Paris Match en 2016.
« J’ai préféré le pacte d’amour au contrat administratif. Le pari de la vie, en équilibre, risqué, me suffisait », disait-elle alors. Après la séparation, selon Paris Match, les deux artistes avaient décidé de rester proches pour leur fils.
Proches, vraiment ? L’histoire, elle, est loin d’être terminée. Car lui va prendre la plume, et pas pour l’épargner.
Le livre qui la dépeint, et l’adieu de 2016
En 2003, Żuławski publie L’Infidélité. Il y dresse un portrait sévère de son ex-compagne, rebaptisée Danielle. Il consacre aussi un autre ouvrage à leur rupture, O niej. La séparation devient matière littéraire, et publique.
Sa réponse, vingt-trois ans plus tard, tient en une phrase cinglante, livrée au Figaro : « J’en tire une conclusion positive, lui était devenu amer. Dommage ». Pas de règlement de comptes, insiste-t-elle : elle ne voulait pas « d’étalage, de citer des noms, de casser ou détruire ».
En février 2016, Andrzej Żuławski meurt d’un cancer dans un hôpital de Varsovie, à 75 ans. Il est inhumé à Góra Kalwaria, et elle assiste à ses obsèques. Avant sa disparition, elle l’avait revu une dernière fois : des retrouvailles qu’elle raconte dans le livre.
Sur Instagram, elle écrivait alors : « Au-delà de notre relation personnelle, je pleure la disparition d’un grand cinéaste, d’un esprit libre, d’un homme unique et différent. Il a été et restera pour moi une référence ». Un hommage sans la moindre réserve.
Dix ans plus tard, le ton s’est complexifié : « J’ai dix mille raisons de lui en vouloir. Mais il m’a permis d’être ce que je suis aujourd’hui », gratitude et blessure mêlées. Ce double mouvement, on va le retrouver ailleurs dans le livre. Avec un autre homme.
Une lettre à un disparu, un fils qui prend ses distances
Pourquoi écrire maintenant ? À Paris Match, elle avoue un rapport étrange à la mémoire : « Je déteste le passé ». Et pourtant : « J’ai voulu parler de lui, parler de moi, et voir où ça menait. L’écriture déclenche une mémoire ; soudain vous découvrez des choses, comme en thérapie ».
Ce récit en forme de longue lettre est son troisième livre. Avant lui, il y a eu Menteuse en 1996, un roman qualifié de semi-autobiographique, puis La Souterraine en 2023, récompensée du prix Marguerite de Navarre en 2024. « Je crois que j’aime plus écrire que raconter des histoires », glisse-t-elle.
Mais un lecteur, surtout, l’inquiète : Vincent, leur fils, aujourd’hui âgé de 31 ans. Elle ne l’a pas impliqué dans l’écriture. « C’est quelqu’un en qui j’ai confiance, c’est pour ça que j’ai un peu la trouille de lui donner ça », confie-t-elle à Paris Match.
Elle rapporte même sa remarque : « Tu as vécu près de dix-huit ans avec mon père, et tu n’écris que si peu de pages ? » Sa réponse : « Je fais ce que je peux ! » Puis l’aveu : « Maintenant que ce livre est prêt, je crois qu’il a peur lui aussi. Donc il a mis une petite distance que je comprends très bien et que je respecte ».
Une mère qui écrit sur le père de son fils, dix ans après sa mort : la démarche est vertigineuse. Mais Warszawa ne parle pas que de Żuławski. Il rouvre une autre porte, bien plus ancienne, sur l’époque où tout a commencé. Et sur un homme que la France entière croyait bienveillant.
En 2012, elle pleurait encore « le papa de La Boum »
Le 5 octobre 2012, Claude Pinoteau meurt à Neuilly-sur-Seine, des suites d’une longue maladie. Il avait 87 ans. Le lendemain soir, Sophie Marceau est sur le plateau du JT de TF1 pour lui rendre hommage.
Ses mots débordent de tendresse. « Il avait cette aisance avec les mômes qu’on était tous », se souvient-elle. Puis : « Il était tout à fait parfait pour faire ce film, il avait cette juvénilité, cette grâce, cette pudeur et ce romantisme fou ».
Les larmes montent, raconte Purepeople. Elle poursuit, émue : « Aujourd’hui, on est un petit peu triste, c’est quand même un peu le papa de La Boum et puis de toute une génération qui a suivi ce film ». Le papa. Le mot n’a rien d’anodin.
Le 11 octobre 2012, aux obsèques au cimetière Saint-Pierre de Montmartre, elle est là, la chevelure cachée sous une casquette. Elle salue la veuve du cinéaste, Birte. Danièle Thompson, qui avait écrit avec lui les dialogues de La Boum, et Brigitte Fossey, la « maman de Vic », sont aussi présentes.
Pinoteau restera celui qui a révélé deux icônes, Adjani et Marceau. Adjani le présentait alors comme son « père de cinéma ». Un père, un papa : la figure protectrice par excellence.
Février 2026, sur TF1 : « Sorry, next question »

Février 2026. Sophie Marceau assure la promotion de LOL 2.0 dans la matinale de TF1, Bonjour !. La journaliste Sophie de Vaissière compare sa double collaboration avec Lisa Azuelos à celle qu’elle a connue avec Claude Pinoteau. La réponse fuse : « Sorry, next question ».
La journaliste insiste. L’actrice appuie, selon Paris Match Belgique : « Non, c’est bon quoi ! Je sais… J’adore La Boum, ce n’est pas le truc ». Le magazine y voit sa manière de refuser que l’on ramène toujours tout à La Boum.
Sur le moment, la séquence passe pour un simple coup de lassitude, celui d’une femme sans cesse renvoyée à ses 13 ans. Une lecture logique… à ce moment-là. Moins de neuf mois plus tard, Warszawa sort en librairie.
En 2012, le JDD saluait un cinéaste « toujours resté humble et modeste », fort de 18 millions de spectateurs en onze films. En 2026, l’ancienne Vic coupe court dès qu’on la compare à leur duo. Entre les deux, qu’a-t-elle décidé de ne plus taire ?
Pudeur, grâce, papa : relire aujourd’hui les mots de 2012 à la lumière de Warszawa donne le frisson. Car dans son livre, elle raconte l’autre versant de cette protection. Celui qu’elle n’avait pas évoqué ce soir-là, en larmes, devant les caméras.
« Désobéissante et sexuée » : l’exigence du réalisateur de La Boum
D’abord, elle se peint telle qu’elle était, sans le moindre filtre : « J’avais tous les travers. Une mauvaise fille, inculte et mal habillée, qui fume et sort avec des garçons, j’étais désobéissante et sexuée ». Rien à voir avec Vic. Et c’est justement là que tout coince.
Car selon son récit, Claude Pinoteau souhaitait qu’elle reste vierge jusqu’au tournage de La Boum 2. Oui, vous avez bien lu. Le réalisateur du film le plus romantique de toute une génération se serait préoccupé de la virginité de son actrice adolescente.
Toujours d’après Warszawa, tel que relayé par Le Parisien, il se montrait intrusif au sujet de ses sorties et de ses fréquentations. Sa justification : la caméra révélait tout. Il voulait préserver l’image de Vic.
Pour l’actrice, cette pression illustre le contrôle exercé sur une adolescente dont la vie privée semblait appartenir au personnage qu’elle incarnait. Ce n’est plus la jeune fille qu’on protège : c’est Vic qu’on conserve, sous cloche. La gamine de Gentilly, elle, n’avait qu’à suivre.
Relisez maintenant ce qu’elle disait de lui en 2012 : « cette pudeur ». Le mot prend soudain un tout autre relief. Une pudeur attendue de l’actrice jusque hors caméra, au nom d’un personnage de fiction. Sa liberté, déjà, dérangeait certains adultes de son entourage professionnel.
Un fil rouge que Pinoteau ne pourra jamais commenter
Une précision s’impose : ces exigences relèvent de son récit, et Claude Pinoteau, mort il y a quatorze ans, ne peut plus y répondre. Elle-même dit aujourd’hui regarder cette période avec davantage de recul.
Ce que le livre dessine, c’est un fil rouge troublant. Un réalisateur qui veut garder sa Vic intacte. Un studio qui la veut « petite fille parfaite ». Puis l’homme qui l’aide à leur échapper, avant que leur couple ne bascule à son tour dans « l’emprise, l’obsession, le contrôle ».
Elle, pourtant, refuse de se poser en victime. « Je suis en paix », assure-t-elle au Figaro. « Ma vie a été tellement extraordinaire que j’ai eu envie de la rattacher à quelque chose de plus ‘universel’ qui parlerait à tout le monde ».
Warszawa est en librairie depuis le 29 octobre. Dans onze jours, le 17 novembre, la « mauvaise fille » de Gentilly fêtera ses 60 ans. Et cette fois, c’est elle, et elle seule, qui raconte qui elle était vraiment.