Raphaël Glucksmann découvre face caméra la vérité cachée sur son grand-père disparu en mer
Il y a des questions qu’on pose à un homme politique et auxquelles il répond en trois secondes, le sourire aux lèvres, la mécanique bien huilée. Et puis il y a celle-là. Celle qui, posée à Raphaël Glucksmann face à une caméra, l’a laissé bouche ouverte, les yeux dans le vide, incapable d’articuler autre chose qu’un « euh… ».
Un prénom, un nom. Un patronyme qu’il n’avait jamais entendu de sa vie. Sauf que ce nom-là, c’était le sien. Enfin, presque.
Nous sommes en août 2026. L’eurodéputé vient d’annoncer sa candidature à l’élection présidentielle sur le plateau du 20 heures de TF1. Sa compagne, Léa Salamé, s’est mise en retrait du JT de France 2 dans la foulée. Le couple est partout, scruté, commenté, décortiqué. Et pendant que la France entière parle de leur vie amoureuse, une autre histoire, bien plus vertigineuse, refait surface.
Une histoire de fausses identités, de matériel militaire, de contre-espionnage britannique et d’un navire coulé au large des côtes irlandaises. Une histoire que Raphaël Glucksmann, 46 ans, a découverte face à la caméra, pendant le tournage d’un documentaire. Accrochez-vous : ce qui suit est le genre de secret de famille dont on fait des romans.

Le mot qui le poursuit depuis dix ans
Pour comprendre l’ironie monumentale de ce qui va suivre, il faut d’abord parler d’une insulte. Une seule. Répétée en boucle, sur les réseaux sociaux, dans les meetings, dans les tribunes. Un mot de trois lettres qui colle à Raphaël Glucksmann comme du chewing-gum sous une semelle.
CIA. Depuis des années, une partie de la gauche radicale française le présente comme un agent de l’agence américaine. La formule est brutale, efficace, imparable dans un tweet. Elle n’a jamais reposé sur rien de tangible. Elle a pourtant fait le tour du pays.
D’où vient-elle ? De son passé géorgien. En 2009, Glucksmann devient conseiller spécial de Mikheïl Saakachvili, président de la Géorgie, poste qu’il occupera jusqu’en 2012. Un président pro-occidental, en affrontement frontal avec la Russie de Vladimir Poutine. Autant dire, pour ses adversaires, un dossier en or.
Lors des élections européennes de 2024, l’accusation prend une ampleur inédite. Une campagne de désinformation pro-chinoise le désigne explicitement comme un agent de la CIA. Le motif ? Son engagement acharné contre la répression des Ouïghours, qui lui a valu d’être blacklisté par Pékin dès 2021, interdit d’entrée sur le territoire chinois.
Cette campagne est relayée par le Rassemblement national, par une partie de la gauche radicale, par les candidats souverainistes dont François Asselineau. Le chercheur de l’Ifri Dimitri Minic, lui, qualifie l’accusation de « caricaturale » et estime qu’elle reprend la propagande russe des années 2000 contre Saakachvili.
Mais l’histoire, cette grande farceuse, avait préparé un retournement que personne n’avait vu venir. Et il dormait dans les archives depuis 1940.
Un silence de trois générations dans une maison de Boulogne
Raphaël Glucksmann naît le 15 octobre 1979 à Boulogne-Billancourt. Fils du philosophe André Glucksmann, l’une des figures les plus tonitruantes de la vie intellectuelle française. Petit-fils de Jeannette Colombel, philosophe elle aussi, du côté maternel. Autant dire une famille où l’on parle. Où l’on débat. Où l’on argumente jusqu’à trois heures du matin.
Sauf sur un sujet. Un seul.
« Il n’y a jamais eu de grandes discussions familiales », reconnaît-il lui-même à propos de ce grand-père paternel dont on ne parlait pas. Dans une famille de mots, un trou noir. Dans une maison de philosophes, une pièce fermée à clé.
Interrogé en 2018 dans l’émission 28 Minutes sur Arte à propos de ses origines sociales, Raphaël Glucksmann décrivait un milieu « aisé » et « mondialisé ». Il a étudié au lycée Lamartine à Paris, puis en hypokhâgne-khâgne au prestigieux Henri-IV, avant d’intégrer Sciences Po Paris de 1999 à 2003. Une trajectoire de fils de bonne famille intellectuelle parisienne.
Rien, dans ce parcours doré, ne laissait deviner qu’à deux générations de là, un homme avait vécu sous plusieurs identités successives et fini au fond de l’Atlantique.
Le silence, dans les familles, ce n’est jamais innocent. On ne tait pas ce qui est banal. On tait ce qui brûle. Et dans le cas des Glucksmann, ce qui brûlait allait mettre quatre-vingt-six ans à remonter à la surface.

Le père, cet orphelin qui allait renier le communisme
Pour saisir l’onde de choc, il faut passer par André. Le père. Le philosophe. L’homme dont le fils dira qu’il le comparait à une œuvre d’art.
André Glucksmann naît le 19 juin 1937 et grandit dans la France occupée. Un enfant juif dans un pays qui traque les juifs. Devenu étudiant, il rejoint le marxisme-léninisme et milite à l’Union des étudiants communistes, puis s’oriente vers le maoïsme au sein de la Gauche prolétarienne. Un engagement dont personne, alors, ne mesure la profondeur des racines.
Ces racines, on les comprend mieux aujourd’hui.
Devenu adulte, André devient l’un des philosophes les plus commentés de France. Après La cuisinière et le mangeur d’hommes, critique féroce du léninisme, il s’impose comme dénonciateur des atrocités du régime soviétique et comme figure de proue des « nouveaux philosophes ». Un homme qui aura passé sa vie à démonter, un par un, les mensonges des régimes totalitaires.
Il ira très loin dans le retournement. Bien plus tard, il fréquentera la sarkozie. « Il faut que Sarkozy gagne », lâchera-t-il en 2007. Le 29 avril de cette année-là, André et Raphaël Glucksmann sont tous les deux présents au meeting du candidat UMP, celui-là même où Nicolas Sarkozy annonce vouloir « liquider l’héritage de 68 ».
L’année suivante, père et fils cosignent un livre chez Denoël : Mai 68 expliqué à Nicolas Sarkozy. Ils y demandent si le président qui promettait d’enterrer Mai 68 n’en serait pas plutôt l’héritier rebelle. Difficile de faire plus provocateur pour un ancien militant communiste devenu antitotalitaire.
Mais l’homme qui hantait vraiment André Glucksmann, ce n’était ni Sarkozy ni Mao. C’était un père qu’il n’avait jamais connu.
Trois ans, l’âge où l’on perd un père sans le savoir
Faites le calcul. André Glucksmann perd son père en juillet 1940. Il a alors trois ans à peine. Trois ans, c’est l’âge où l’on ne fabrique pas encore de souvenirs. C’est l’âge où un père devient une absence pure, une abstraction, un nom sur un papier.
Comment construit-on une pensée entière contre le totalitarisme quand on est le fils d’un fantôme ? Comment devient-on le procureur du communisme quand on ignore que son propre père en fut l’un des soldats de l’ombre ?
Ces questions-là, le documentaire de Public Sénat ne prétend pas y répondre entièrement. Mais il les pose. Et rien que de les poser, cela suffit à donner le vertige.
Car il y a dans cette famille un motif qui se répète, génération après génération, comme une obsession transmise à l’insu de tous. L’espion, le philosophe, le candidat. Trois hommes, trois combats radicalement différents, une même fixation : les régimes qui écrasent, les dictatures, la liberté qu’on arrache.
Le hasard ? Peut-être. Mais quel hasard.

Le fils qui a fait des révolutions son métier
Avant d’être député européen, avant Place publique, avant les plateaux télé, Raphaël Glucksmann a mené une vie qui ressemble à un scénario de film d’aventures. Sauf que tout est vrai, documenté, daté.
Il commence par sept mois en Algérie comme journaliste au quotidien Le Soir d’Algérie. En mars 2003, encore étudiant, il fonde avec une dizaine de personnes — et l’aide de son père et de ses amis — l’association Études sans frontières. Résultat concret : le 20 septembre 2003, neuf étudiants venus de Tchétchénie débarquent dans des écoles et universités parisiennes.
En 2004, il réalise avec David Hazan, Pierre Mézerette et Michel Hazanavicius le documentaire Tuez-les tous !, qui pointe la responsabilité de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Édouard Balladur et Hubert Védrine, mis en cause, produisent des droits de réponse. Le jeune homme, à 25 ans, s’attaque déjà aux plus grands.
Entre novembre 2004 et janvier 2005, avec le même David Hazan, il plante sa caméra sur la place de l’Indépendance à Kiev pour filmer la révolution orange. C’est là, en 2004, qu’il rencontre pour la première fois Mikheïl Saakachvili.
Puis vient août 2008. La deuxième guerre d’Ossétie du Sud. Après une altercation avec le général russe Borissov, chef des troupes d’invasion, Glucksmann part en Géorgie se mettre au service de Saakachvili. Son départ aurait été initié par Bernard-Henri Lévy, ami de la famille, après un simple appel téléphonique.
Il écrit alors que Saakachvili n’est certes pas Gandhi, mais que la Géorgie a changé de visage sous son impulsion. Il ouvre une « Maison de l’Europe » à Tbilissi, écrit les discours du chef de l’État, se flatte de servir d’intermédiaire avec Nicolas Sarkozy.
Et il se définit lui-même, à l’époque, d’une formule qui prend aujourd’hui une saveur particulière : « consultant en révolution ». Le Monde, lui, écrira qu’il a fait des soulèvements nationaux son fonds de commerce. On ne savait pas encore à quel point cette phrase était généalogique.
Kiev, Maïdan et la ministre qu’il a épousée
En 2009, Raphaël Glucksmann épouse Eka Zgouladze, femme politique géorgienne, vice-ministre de l’Intérieur de Géorgie. Le couple aura un fils, né en 2011, et divorcera en 2014. On imagine mal trajectoire plus romanesque : un Français, une ministre géorgienne, un pays sous pression russe.
En 2012, dans un contexte de crise politique et de manifestations visant Saakachvili, le couple quitte la Géorgie pour l’Ukraine. Eka Zgouladze y devient première vice-ministre de l’Intérieur, naturalisée ukrainienne. En 2013, Saakachvili est battu à la présidentielle par un candidat pro-russe soutenu par l’Église orthodoxe.
Fin 2013, l’Ukraine de Viktor Ianoukovitch refuse le rapprochement avec l’Union européenne. Les manifestations d’Euromaïdan éclatent. Glucksmann se rend à Kiev dès les premiers jours.
Il y conseille gratuitement l’ex-boxeur Vitali Klitschko, candidat à la présidentielle ukrainienne de 2014 avant son désistement en faveur de Petro Porochenko. Il écrit ses discours, développe ses contacts en Europe et aux États-Unis. Avec Giorgi Arveladze, il envisage de créer un think tank pour faire de Kiev une vitrine de la démocratie européenne.
Des pays traversés, des réseaux tissés, une cause à exporter. Vous commencez à voir le motif se dessiner ? Attendez la suite, parce qu’un homme avait fait exactement la même chose. Quatre-vingts ans plus tôt. En sens inverse.

Le soir de novembre 2015 qui a tout changé
Faisons une pause dans les révolutions. Parce qu’il y a une scène, filmée, archivée, rediffusée en boucle ces derniers jours, qui explique pourquoi la France entière parle des Glucksmann en cet été 2026.
Novembre 2015, plateau d’On n’est pas couché sur France 2. Léa Salamé est chroniqueuse chez Laurent Ruquier. Raphaël Glucksmann est l’invité. Quelque chose se passe à l’antenne que tout le monde voit sauf, apparemment, les deux intéressés.
« Vous êtes en train de vous chauffer ou quoi ? » La phrase, lancée sur le plateau, est devenue culte. Elle circule à nouveau partout depuis quelques jours.
De cette rencontre naîtra un couple, puis un fils, Gabriel, né en 2017. Et un casse-tête professionnel permanent pour l’une des journalistes politiques les plus puissantes de France.
Car Léa Salamé, née Hala Léa Salamé le 27 octobre 1979 à Beyrouth, n’est pas n’importe qui. Fille de Ghassan Salamé, ministre de la Culture du Liban et ancien conseiller spécial de Kofi Annan à l’ONU. Arrivée en France enfant, en fuyant la guerre. Naturalisée française en 1988.
Deux enfants de l’exil et de l’histoire européenne, qui se rencontrent sur un plateau de télévision. Mais ce que ni l’un ni l’autre ne savait ce soir-là, c’est que la véritable histoire d’exil de la famille Glucksmann restait à écrire.
Trois fois qu’elle doit s’effacer pour lui
Le 15 mars 2019, Léa Salamé annonce se retirer de L’Émission politique sur France 2 et de la matinale de France Inter. Motif : son compagnon est candidat aux européennes. Elle invoque la volonté d’éviter tout soupçon de conflit d’intérêts.
La décision fait grincer. Audrey Pulvar, ancienne compagne d’Arnaud Montebourg et passée par le même traitement en 2012, s’agace publiquement : on continue, dit-elle en substance, de reprocher à une femme les opinions politiques de son compagnon, comme si les journalistes étaient incapables de discernement.
Le 27 mai 2019, au lendemain de l’élection de Glucksmann au Parlement européen, elle reprend sa place aux côtés de Nicolas Demorand. Épisode clos. Enfin, provisoirement.
Rebelote en septembre 2023 : nouvelle candidature aux européennes de 2024. Cette fois, elle maintient sa présence à l’antenne mais s’interdit d’interviewer des politiques dans le 8h20 de France Inter et de recevoir des politiques dans Quelle époque ! sur France 2.
Et puis le 24 août 2026. Le coup de massue. Alors qu’elle devait reprendre la présentation du 20 heures de France 2 le soir même après la pause estivale, Léa Salamé annonce sur Instagram qu’elle se met en retrait, le temps de la candidature. Elle est remplacée par son joker, Jean-Baptiste Marteau.
Trois campagnes, trois retraits. Une carrière suspendue à celle d’un homme. Et pendant que la France commente ce sacrifice professionnel, un documentaire diffusé quelques mois plus tôt sur une chaîne parlementaire revient brutalement dans la conversation.
Place publique, ou l’art de se faire des ennemis à gauche
À l’automne 2018, Raphaël Glucksmann fonde Place publique avec Claire Nouvian, présidente de l’association Bloom, l’économiste Thomas Porcher, le socialiste Jo Spiegel et d’autres. L’objectif affiché : unifier la gauche proeuropéenne et proposer une alternative à La France insoumise.
Ça démarre mal. Le 16 mars 2019, le Parti socialiste décide de soutenir Glucksmann en tête d’une liste d’alliance. Thomas Porcher claque la porte en dénonçant une « trahison » et l’absence de « vote en interne ». Claire Nouvian part aussi, et racontera huit mois plus tard au Nouvel Obs des « pratiques politiques exécrables ».
Le 26 mai 2019, il est élu député européen. Sa liste arrive sixième avec 6,2 % des suffrages et six sièges.
Cinq ans plus tard, le décollage. Aux européennes de 2024, sa liste explose à 13,8 % des voix et treize sièges, troisième place du scrutin, à moins d’un point de la liste présidentielle. Une campagne pourtant violente : le 1er mai à Saint-Étienne, il quitte la manifestation sous des jets de peinture, action revendiquée par les Jeunes Communistes et des militants LFI.
Le reproche ? Ses positions jugées trop timides sur Gaza, notamment son refus d’employer le terme « génocide ». Il parle de « carnage », de « blocus », mais explique avoir un emploi extrêmement précautionneux du terme.
Pire : dans les dernières semaines de campagne, ses affiches sont taguées de croix gammées. Des attaques antisémites frontales contre le petit-fils d’un juif ashkénaze né dans l’Empire austro-hongrois. Un homme dont l’histoire familiale, à ce moment-là, était encore un mystère pour lui-même.

Le document volé qui a mis le feu au printemps
Mai 2026. Nouvelle tempête. Une note interne fuite dans la presse, intitulée « Les trois publics cibles », rédigée par Mathieu Lefèvre-Marton, fondateur du think tank Destin commun devenu conseiller de l’eurodéputé sur les données et l’opinion.
Le document, quarante-huit pages élaborées en mars à partir des données de Destin commun et de l’institut Cluster 17, a été présenté le 10 mai à une poignée de proches avant d’être révélé le 12 mai par Politico, puis confirmé par France Télévisions. Objectif affiché : franchir les 20 % au premier tour.
Ce qui met le feu, c’est une diapositive. Intitulée « cibles à éviter ». Elle liste les 18-25 ans, les personnes gagnant moins de 1 500 euros par mois, les habitants des banlieues, les Hauts-de-France, PACA, la Corse, le Grand Est.
LFI publie de larges extraits sur les réseaux sociaux. Le coordinateur insoumis Manuel Bompard ironise : une campagne électorale n’est pas un placement de produit. L’accusation tombe : « renouveau macroniste » et abandon des classes populaires.
Glucksmann contre-attaque : « Seule la France m’importe, pas des bouts de France ». Il qualifie la note de « document volé » sans « aucune valeur politique ». Son entourage assure que la page controversée avait été immédiatement retirée à la demande de l’eurodéputé lui-même.
Voilà le décor. Un homme sous le feu croisé, accusé d’être à la solde de Washington, soupçonné de mépriser les pauvres, en pleine construction d’une candidature présidentielle. Et, depuis janvier, un documentaire dans lequel un journaliste et un historien allemand ont déterré quelque chose d’énorme.
Un documentaire, un historien allemand et une question qui tue
Le samedi 31 janvier 2026, Public Sénat diffuse Les Glucksmann, une histoire de famille. Cinquante-trois minutes réalisées par Steve Jourdin, journaliste et historien, et produites par Caméra Subjective. Autour de Raphaël Glucksmann : Bernard-Henri Lévy, Bernard Kouchner, Pascal Bruckner, Daniel Cohn-Bendit, Nicole Bacharan.
Le dispositif est simple et redoutable. Le réalisateur reprend le travail d’un historien allemand, Sebastian Voigt, qui avait enquêté sur les figures de Mai 68 et découvert, au passage, ce que faisait vraiment le grand-père. Il voulait le révéler à André Glucksmann. Le philosophe est mort en 2015 avant qu’il ne le puisse.
L’information n’a donc jamais été transmise au fils. C’est devant la caméra que Raphaël Glucksmann l’apprend, en direct, sans préparation.
La question tombe, toute simple : sait-il qui est Reouven Gidoni ?
Silence. Flottement. Puis une réponse hésitante, presque enfantine, d’un homme habitué depuis vingt ans à maîtriser la parole publique. Il croit reconnaître son grand-père. Il n’en est pas sûr. Il ne sait pas.
La voix off enfonce le clou : les services de contre-espionnage eux-mêmes se sont « cassé les dents » sur l’identité réelle de cet homme.
Un visage recréé par intelligence artificielle
Il y a un détail dans ce documentaire qui, à lui seul, dit tout. Pour montrer cet homme à l’écran, la production a dû faire appel à l’intelligence artificielle et recréer son portrait.
Pourquoi ? Parce que les archives visuelles sont quasi inexistantes. Presque aucune photo. Presque aucune trace. Une figure fantomatique, effacée, dissoute dans l’histoire du XXe siècle.
Un homme qui a passé sa vie entière à ne pas laisser de traces. Et qui a si bien réussi que quatre-vingts ans plus tard, il faut une machine pour lui rendre un visage.
« J’aimerais bien m’asseoir avec lui et écouter son histoire », confie Raphaël Glucksmann dans le documentaire. Une phrase toute simple. Et absolument déchirante quand on connaît la fin.

Un enfant juif né à Czernowitz
Reprenons au début. Le vrai début. Le 19 mai 1889, à Czernowitz, dans l’Empire austro-hongrois — aujourd’hui Tchernivtsi, en Ukraine. Un garçon naît dans une famille juive modeste. Il s’appelle Rubin Glucksmann.
Il grandit dans une Europe centrale où les violences antisémites font partie du paysage. Puis vient la Première Guerre mondiale, et il la fait sous l’uniforme austro-hongrois. Ce n’est pas une toile de fond : c’est ce qui va décider de toute sa vie.
Comme des milliers d’autres, il cherche une issue. Il la trouve d’abord dans le sionisme de gauche, ce rêve d’une communauté juive qui travaillerait la terre pour le collectif et non pour s’enrichir. Dans les années 1920, poussé par les pogroms en Russie et par la misère, il quitte l’Europe pour la Palestine mandataire.
C’est là, à Jérusalem, qu’il rencontre Martha Bass. Elle a quitté un kibboutz, désabusée, et travaille comme cuisinière ; lui casse des cailloux sur les chantiers de routes. Déçus l’un et l’autre par le sionisme, ils adhèrent ensemble au Parti communiste palestinien en 1923.
Leurs deux filles, Eliza et Miriam, naissent à Jérusalem en 1924 et 1928. Et c’est là aussi qu’on le repère. Parce que cet homme a un talent rare, et ce talent va décider du reste.
Le don qui a fait de lui une recrue de rêve
Rubin Glucksmann parle plusieurs langues. Couramment. Dans un monde où l’on ne bouge pas d’un rayon de cinquante kilomètres, c’est une compétence en or massif.
Ce genre d’homme, on ne le laisse pas distribuer des tracts sur un marché. On le remarque. On le teste. On le recrute.
Ceux qui le remarquent s’appellent le Komintern. L’Internationale communiste, l’organisation chargée d’exporter la révolution bolchevique dans le monde entier au service de Moscou. La machine idéologique la plus tentaculaire de son époque.
À la fin des années 1920, il devient l’un de leurs hommes. Placé sous l’autorité du Komintern, il entre dans les services de renseignement soviétiques. Un homme de l’ombre au service de l’URSS de Joseph Staline.
Comprenez bien ce que cela signifie. Le grand-père de celui qui incarne aujourd’hui l’opposition la plus frontale au Kremlin en France travaillait pour Moscou. Pas comme sympathisant. Comme agent.
Hambourg, une société écran et des cargaisons très spéciales
Dès 1930, sur ordre du Komintern, la famille quitte la Palestine pour l’Allemagne. Elle s’installe à Hambourg — port immense, plaque tournante du commerce européen, endroit rêvé pour faire circuler des choses qu’on préfère ne pas déclarer.
Officiellement, Rubin est agent d’assurance. Cette couverture lui permet de multiplier les voyages en Europe centrale et en Union soviétique. Officieusement, il travaille pour le renseignement militaire soviétique et fait transiter du matériel à travers le continent.
Hitler arrive au pouvoir en 1933, et la situation devient rapidement intenable pour un juif communiste travaillant dans la clandestinité. En 1935, les Glucksmann apprennent qu’ils sont recherchés par la Gestapo. Ils fuient.
Destination : la France. Et devinez où la famille s’installe. Boulogne-Billancourt. Exactement la ville où naîtra, quarante-quatre ans plus tard, un certain Raphaël Glucksmann.
Du matériel pour l’Espagne républicaine
Réfugié en France, il aurait pu se ranger. Devenir un père de famille discret dans la banlieue ouest de Paris. Ce n’est pas ce qui se passe.
Il poursuit ses activités clandestines, désormais employé par la Wostwag, une société écran du Komintern dont l’une des activités principales consiste à fournir du matériel aux républicains espagnols engagés dans la guerre civile.
Voilà donc un juif austro-hongrois, ancien de Palestine, opérant depuis la France, pour armer des Espagnols contre le franquisme, au service de Moscou. Difficile de résumer plus efficacement les convulsions de l’Europe des années trente en un seul homme.
Le 19 juin 1937, à Boulogne-Billancourt, Martha met au monde un garçon. Ses parents le prénomment André Joseph, en hommage à un dirigeant communiste allemand d’origine juive décapité quelques mois plus tôt à Hambourg.
Peu après cette naissance, Rubin part travailler seul à Londres, où il prend la tête d’une société de commerce de fourrures. Martha reste en France avec les enfants pour que les filles puissent y poursuivre leur scolarité. Londres, pour lui, sera le bout du chemin.

Le MI5 lui met la main dessus
- L’Europe est en feu. La Grande-Bretagne, dos au mur, traque tout ce qui ressemble de près ou de loin à un agent étranger. Les services de contre-espionnage britanniques tournent à plein régime.
Le 17 mai, ils l’arrêtent. Sujet d’un pays ennemi, soupçonné d’espionnage. Le MI5 vient de mettre la main sur un homme dont il ne parviendra jamais à établir la véritable identité — ce que le documentaire souligne avec une pointe d’admiration mal dissimulée.
Interné, il est promis à une déportation vers le Canada. C’était la procédure de l’époque : on éloignait les étrangers suspects du théâtre européen, loin, très loin, de l’autre côté de l’Atlantique.
On l’embarque à bord d’un navire. Le SS Arandora Star.
Retenez ce nom. Parce que ce qui va suivre est le genre d’ironie tragique qu’aucun scénariste n’oserait écrire.
Le 2 juillet 1940, au large de l’Irlande
Le 2 juillet 1940, le SS Arandora Star fait route vers le Canada. À son bord, des centaines d’internés. Parmi eux, un homme aux multiples identités qui n’a jamais avoué la sienne.
À environ cent quarante kilomètres au nord-ouest des côtes irlandaises, le navire est torpillé par un sous-marin allemand.
Mesurez la chose. Un juif fuyant les violences antisémites, militant antinazi, arrêté par les Britanniques comme espion soviétique, coule sous une torpille allemande. Les trois grandes machines à broyer du XXe siècle se sont relayées sur un seul homme.
Rubin Glucksmann meurt noyé. Il avait 51 ans.
Derrière lui, il laisse Martha, rencontrée près de vingt ans plus tôt à Jérusalem, deux filles adolescentes et un garçon de trois ans à peine. Un petit garçon qui s’appelle André et qui, quelques années plus tard, embrassera le communisme sans jamais savoir ce que son père avait fait pour lui.
Son histoire s’arrête là. Sauf qu’elle ne s’arrête pas du tout. Elle continue, souterraine, pendant quatre-vingt-six ans, jusqu’à ressurgir devant une caméra de Public Sénat.
Le nom de famille qui devient une gifle
Il y a un dernier détail. Le plus cruel de tous, et le plus littéraire.
Glucksmann, en yiddish et en allemand, signifie littéralement « homme chanceux ».
L’homme chanceux. Né dans une famille modeste, à Czernowitz. Envoyé au front à vingt-cinq ans. Contraint de quitter l’Europe. Recruté comme espion. Obligé de fuir Hitler. Traqué par le MI5. Arrêté. Interné. Déporté. Torpillé. Noyé à 51 ans.
Et son fils, l’orphelin de trois ans, deviendra l’un des philosophes qui auront le plus férocement dénoncé les crimes du régime pour lequel son père travaillait dans l’ombre.
Le documentaire ne cherche pas à tout expliquer. Il n’invente pas de psychologie de comptoir, ne prétend pas que l’engagement des uns découle mécaniquement du secret des autres. Il pose les pièces sur la table.
Et ces pièces, mises bout à bout, dessinent quelque chose de troublant. Trois générations. L’espion, le philosophe, le candidat. Trois hommes obsédés par le pouvoir totalitaire, chacun à sa manière, chacun sans savoir ce que faisait le précédent.
Ce que Raphaël Glucksmann fait de cet héritage
La réaction de l’intéressé, dans le documentaire, tient en une phrase. Pas de grande envolée, pas de discours construit. Juste ceci : « J’aimerais bien m’asseoir avec lui et écouter son histoire. »
Un homme politique qui, pour une fois, ne sait pas quoi dire. Ça vaut tous les commentaires.
Le film se termine sur la mise en piste de sa candidature présidentielle. Et sur une phrase de Daniel Cohn-Bendit, vieil ami de son père, qui ne s’embarrasse pas de diplomatie : « Je crois qu’il n’a aucune chance (…) mais s’il a envie, vas-y. »
Une candidature, un secret devenu public
Le 23 août 2026, Raphaël Glucksmann s’est déclaré candidat à l’élection présidentielle de 2027 sur le plateau du 20 heures de TF1. Il passera d’abord par la primaire sociale-démocrate organisée par le Parti socialiste et Place publique, les 10 et 11 puis les 17 et 18 octobre.
Un choix qui n’allait pas de soi : il a longtemps refusé toute primaire. Il a fini par accepter, en posant ses conditions, à commencer par l’exclusion de tout accord avec La France insoumise.
Il a par ailleurs publié le 28 mai Nous avons encore envie chez Allary Éditions, son huitième ouvrage après Génération gueule de bois, Notre France, Les Enfants du vide ou Lettre à la génération qui va tout changer.
Reste l’ironie finale. Pendant des années, ses adversaires l’ont traité d’agent américain sans la moindre preuve. L’histoire, elle, avait déposé un espion dans son arbre généalogique. Mais de l’autre côté du rideau de fer.
Un aïeul qui a servi Staline. Un petit-fils qui a passé sa vie à combattre Moscou. Entre les deux, un philosophe orphelin qui a démonté le communisme sans savoir que son père en avait été l’un des soldats invisibles.
Trois générations, trois combats, un même nom. Homme chanceux.
Il faudra sans doute plus de cinquante-trois minutes de documentaire pour démêler tout ça. C’est peut-être exactement pour ça que Raphaël Glucksmann rêve de s’asseoir, un jour, avec un homme mort en 1940.