Elle crachait des morceaux de « limaces » : les médecins ont fini par comprendre pourquoi

Ruth McQueen tousse. Ses médecins lui donnent des antibiotiques. Rien n’y fait, la toux empire, elle finit aux urgences, incapable de respirer.
Il faudra des mois avant que quelqu’un identifie la vraie cause : un champignon microscopique, invisible, qui colonise silencieusement les poumons de millions de personnes fragiles chaque année.
Un champignon de compost qui s’attaque aux poumons
Le coupable s’appelle aspergillus fumigatus. C’est une moisissure banale, présente partout : compost de jardin, feuilles mortes, écorces en décomposition.
Pour la grande majorité des gens, respirer ses spores ne pose aucun problème. Le système immunitaire s’en débarrasse sans effort, sans même qu’on s’en aperçoive.
Mais chez les personnes aux poumons déjà fragilisés, ou dont l’immunité est affaiblie par une grippe sévère ou un traitement contre le cancer, ce champignon devient une menace réelle : l’aspergillose.
Ruth, 61 ans, psychothérapeute à Sunbury-on-Thames, avait justement un passé de tuberculose et quatre pneumonies successives depuis 1994, malgré une hygiène de vie irréprochable.
Le soir où tout a basculé
En juillet 2024, une quinte de toux violente lui déchire la poitrine. « Je ne pouvais plus respirer ni avaler correctement », raconte-t-elle.
Aux urgences, un scanner révèle « quelque chose de sinistre ». Les médecins parlent d’un parcours de soins pour cancer et la renvoient chez elle.
« J’ai attendu, terrifiée, les résultats du service oncologie. Ma sœur aînée était morte d’un cancer du poumon un an plus tôt », confie Ruth.
La radio finit par écarter le cancer. Mais Ruth crache alors des glaires qui ressemblent, dit-elle, à des morceaux de limaces et d’escargots. Elle perd la voix, devient si essoufflée que son mari la ramène en urgence : l’un de ses poumons s’est effondré.

Le diagnostic tombe enfin : aspergillose bronchopulmonaire allergique, une réaction immunitaire démesurée face au champignon logé dans ses poumons, qui provoque inflammation, mucus en excès et lésions parfois irréversibles.
« On m’a aussi dit qu’un champignon poussait littéralement sur mon poumon. J’étais horrifiée », dit-elle. Les médecins, incapables d’expliquer comment elle a contracté la maladie, lui déconseillent de jardiner. Elle continue, masquée.
Une maladie que les médecins ratent trop souvent
Le vrai problème, selon David Denning, professeur en maladies infectieuses à l’université de Manchester, c’est que beaucoup de services de santé britanniques connaissent mal l’aspergillose.
« Les tests sont trop complexes pour que le gouvernement centralise des données : personne ne recense vraiment tous les cas au Royaume-Uni », explique-t-il.
Diagnostiquer la maladie exige des scanners pulmonaires combinés à des tests PCR, la même technologie utilisée pour dépister le Covid-19. Sans ces examens ciblés, l’infection passe inaperçue.
Une étude de 2012 menée par l’université Johns Hopkins sur des autopsies britanniques a d’ailleurs classé l’aspergillose parmi les deux diagnostics les plus souvent manqués chez des patients décédés, à égalité avec l’embolie pulmonaire.
Et le problème dépasse le simple retard de diagnostic : le champignon lui-même devient de plus en plus difficile à soigner.
Un champignon qui résiste désormais aux médicaments
Une étude publiée l’an dernier dans The Lancet Microbe a analysé des échantillons de patients néerlandais entre 1994 et 2022. Résultat : un patient infecté sur six porte désormais au moins une souche résistante aux azoles, la classe d’antifongiques de référence.
Le professeur Paul Verweij, de l’université Radboud aux Pays-Bas, qui a dirigé les travaux, est formel : chez les patients en soins intensifs atteints de Covid-19 ou de bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), « leur risque de décès double s’ils contractent une infection à aspergillus ».
Les épidémies de grippe aggravent le phénomène. En Chine, 24% des patients hospitalisés pour la grippe développent une aspergillose. Aux Pays-Bas, ce taux atteint 19%.
Le professeur Denning va plus loin sur la BPCO, qui touche 130 000 hospitalisations par an au Royaume-Uni : « Les médecins ne repèrent souvent pas l’infection car ils pensent déjà avoir expliqué l’essoufflement du patient. » Selon lui, jusqu’à un tiers des décès liés à la BPCO pourraient en réalité être dus à une aspergillose invasive non détectée.
Une étude publiée dans l’European Respiratory Journal par le UK National Aspergillosis Centre de Manchester est tout aussi alarmante : plus de la moitié des patients diagnostiqués avec une aspergillose invasive meurent dans les cinq ans.
L’Organisation mondiale de la santé a classé aspergillus fumigatus parmi les menaces fongiques prioritaires mondiales, réclamant un diagnostic plus rapide, de meilleurs traitements et une formation renforcée des médecins.
Une piste inattendue venue du système immunitaire
Il existe pourtant une lueur d’espoir. Des chercheurs de l’université d’East Anglia ont identifié un véritable « interrupteur » dans nos cellules immunitaires, capable d’aider le corps à détruire lui-même l’infection.
Une protéine baptisée RAB5c permettrait aux globules blancs de neutraliser aspergillus fumigatus. Problème : les personnes vulnérables en manquent naturellement.
L’équipe espère que cette découverte ouvrira la voie à de nouveaux traitements, non pas en attaquant directement le champignon, mais en renforçant les défenses naturelles déjà présentes chez le patient.
Ruth, elle, attend toujours un traitement qui pourrait éliminer l’infection sans détruire au passage son immunité. Elle continue d’exercer comme psychothérapeute, sans certitude sur l’avenir.
« Il n’y a jamais de réponses concrètes. L’avenir n’est pas clair. Je ne sais pas si c’est un manque de connaissances ou s’il n’existe simplement aucune stratégie médicale disponible pour moi », confie-t-elle.