Un professeur verse du bitume dans un entonnoir en 1927 pour une simple démonstration : un siècle plus tard, l’expérience n’a produit que 9 gouttes
Il suffisait d’un entonnoir, d’un peu de bitume et d’un peu de patience. Sauf que la patience, ici, se compte en générations.
À l’université du Queensland, en Australie, une expérience lancée par un professeur de physique n’a toujours pas fini de livrer son verdict. Et presque personne n’a jamais vu ce qu’elle produit.
Un cours de physique qui ne s’est jamais terminé
Nous sommes en 1927. Thomas Parnell, premier professeur de physique de l’université du Queensland, veut prouver quelque chose à ses étudiants. Des matières qui paraissent solides peuvent en réalité être liquides.
Il choisit la poix, un dérivé du goudron qui servait autrefois à rendre les bateaux étanches. À température ambiante, elle a tout d’un solide. On peut même la briser d’un coup de marteau.
Parnell la chauffe, puis la verse dans un entonnoir en verre dont le bout est fermé. Il pense simplement faire une démonstration. Il ne sait pas encore qu’il vient de lancer un monument.
3 ans d’attente, puis un coup de ciseau

Premier test de patience : il laisse la matière refroidir et se tasser pendant 3 ans. Rien ne bouge, rien ne coule. Le bitume prend ses aises dans l’entonnoir.
En 1930, Parnell coupe enfin le bout scellé de l’entonnoir. Le compte à rebours démarre pour de bon. La poix peut désormais s’écouler.
Reste une question que tout le monde se pose : combien de temps pour voir la première goutte ? La réponse va vous laisser un moment sans voix.
8 ans pour une goutte, et le reste à l’avenant
Il faut attendre décembre 1938 pour que la première goutte se détache. Huit ans entiers pour une seule goutte. Et ce n’est que le début de la lenteur.
Ensuite, plus de 40 ans s’écoulent avant que 5 autres gouttes tombent. Le rythme n’a rien d’une cadence : c’est plutôt un goutte-à-goutte au ralenti extrême.
Selon l’université, cette poix est environ 100 milliards de fois plus visqueuse que l’eau. Le mot « fluide » prend ici un sens très particulier. Elle coule vraiment, mais à une vitesse qui défie la patience humaine.
Le dernier chiffre officiel, lui, tombe d’une précision presque comique. L’université ne compte à ce jour que 9 gouttes. La dernière est tombée en avril 2014, et la suivante est attendue dans les années 2020.
Personne n’a jamais vu la goutte tomber

Voilà le détail qui rend l’histoire presque absurde. Depuis plus de 80 ans que la poix goutte, aucun humain n’a jamais assisté en direct à la chute d’une goutte. Pas un seul.
Les ratés ont été nombreux. Pendant des décennies, des petits incidents ont empêché quiconque de voir le moment fatidique. Il suffit de cligner des yeux au mauvais moment pour passer à côté.
Même les gardiens de l’expérience n’ont pas eu cette chance. John Mainstone, devenu son deuxième responsable en 1961, a veillé dessus pendant 52 ans. Comme Parnell avant lui, il est mort sans avoir vu une goutte tomber.
Et ce n’est pas le plus étonnant dans cette histoire. Car cette expérience de potache a fini par décrocher une vraie couronne.
Du record Guinness à l’Ig Nobel
L’expérience est aujourd’hui reconnue par le Guinness World Records comme la plus longue expérience de laboratoire en cours. Un titre que personne, en 1927, n’aurait imaginé viser.
En 2005, Parnell et Mainstone ont même reçu ensemble un Ig Nobel de physique. Cette récompense parodique distingue des recherches qui font d’abord rire, puis réfléchir. Le prix est allé à Mainstone pour ses longues années de surveillance.
On pense à d’autres obsessions scientifiques qui défient le temps, comme ces 40 jours passés dans une grotte sans montre. Le temps, en science, ne s’écoule jamais au rythme qu’on croit.
Une vitrine, une caméra et des milliers de guetteurs

Autre surprise : l’expérience n’est protégée par aucun dispositif high-tech. Elle repose simplement dans une vitrine, sans conditions spéciales. Résultat, la vitesse d’écoulement varie avec les saisons et les changements de température.
Vous pouvez la voir en vrai, dans le hall du Parnell Building, sur le campus de l’université. Pas besoin de réservation, ni de blouse blanche.
Et si Brisbane est trop loin, une caméra veille à votre place. Un direct vidéo en ligne permet de guetter la prochaine goutte, et des dizaines de milliers de curieux, venus de quelque 160 pays, l’ont déjà suivi.
Quand on y pense, la leçon dépasse la physique. Ce que l’on croit solide et immobile coule parfois, tout doucement, sous notre nez. Et si vous aimez ces histoires où le temps joue des tours, jetez un œil à pourquoi le temps semble s’accélérer quand on vieillit. Vous ne regarderez plus jamais une horloge de la même façon.