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En 1943, un chimiste bâlois rentre chez lui à vélo : ce qui lui arrivait n’était ni une maladie ni un poison

Publié par Cassandre Jolivet le 03 Nov 2026 à 19:03

Et si l’un des trajets à vélo les plus célèbres du XXe siècle avait failli passer pour une crise de nerfs ? En 1943, à Bâle, un chimiste de laboratoire pédale vers chez lui, convaincu que le monde se déforme autour de lui. Ce qui se passe dans sa tête tient à une molécule jugée sans intérêt cinq ans plus tôt, et le plus étonnant reste ce qu’il a fait ensuite.

À retenir

  • En 1938, Albert Hofmann synthétise le LSD-25, le 25e dérivé d’une série de composés tirés de l’ergot de seigle.
  • En 1943, il ressent des effets inexpliqués, puis teste volontairement la substance : l’absorption est notée à 16 h 20.
  • Il travaille plus de quarante ans chez Sandoz et meurt en 2008, à 102 ans.
Vieux vélo noir appuyé contre un mur de pierre à Bâle

Une molécule recalée, rangée dans un tiroir

Tout commence par un parcours très ordinaire. Né en 1906 à Baden, en Argovie, Albert Hofmann est l’aîné de quatre enfants, et son père est outilleur. Il commence par un apprentissage dans le commerce, avant d’entamer en 1925 des études de chimie à l’université de Zurich.

Quatre ans plus tard, il décroche son doctorat avec les honneurs. Il s’intéresse alors à la biologie et à la zoologie, et travaille sur la chitine, un composant de l’exosquelette des crustacés et des insectes. Rien ne le destine à entrer dans l’histoire des substances psychotropes.

Il rejoint ensuite l’entreprise Sandoz, à Bâle, où il restera plus de quarante ans, jusqu’à sa retraite en 1971. Son équipe cherche à mettre au point un stimulant circulatoire à partir de l’ergot de seigle. En 1938, Hofmann synthétise différents dérivés de l’acide lysergique, dont le diéthylamide LSD-25, le 25e de la série.

Les tests sur les animaux ne donnent presque rien : un simple état d’agitation. D’un point de vue pharmaceutique, la substance ne présente aucune propriété exploitable, et personne ne l’étudie plus en détail. Le dossier du LSD-25 est classé, et rien ne laisse prévoir ce qui viendra.

Pourtant, Hofmann n’a pas tout à fait oublié cette molécule. Et ce qui le pousse à la refaire cinq ans plus tard ressemble à un simple coup de tête.

Un laboratoire qui bascule dans le rêve éveillé

En 1943, Hofmann décide de produire à nouveau du LSD. Il l’explique par « un pressentiment », sans autre justification scientifique. Rien, dans les archives, ne dit qu’il attendait un effet particulier.

À la fin de la synthèse, quelque chose change. Il perçoit des modifications dans son environnement et se retrouve dans un état qu’il qualifie d’« onirique ». Des visions kaléidoscopiques et colorées l’envahissent, au point qu’il juge préférable de rentrer chez lui et de s’allonger.

Le trajet se fait à vélo. L’épisode dure environ deux heures, puis les symptômes s’estompent. Hofmann n’a aucune explication : il n’a pas avalé de produit, il n’a pas été malade avant.

Il avance alors une hypothèse. D’après ses dires, il aurait pu absorber une très petite quantité de substance en se frottant les yeux. Une simple trace sur les doigts aurait suffi, ce qui en dit long sur la puissance du produit.

Mais une hypothèse n’est pas une preuve. Pour la vérifier, le chimiste prend une décision que bien peu de ses collègues auraient assumée.

Le jour où le chimiste devient son propre cobaye

Voilà le twist. Ce qui lui est arrivé n’était ni une maladie ni un empoisonnement classique : c’était l’effet d’une molécule dont personne ne soupçonnait la force. Pour en avoir le cœur net, Hofmann la teste volontairement sur lui-même, avec ce qu’il estime être la plus petite dose capable de produire un effet.

Fiole de laboratoire ancienne posée sur un établi en zinc

Il tient un compte rendu quasi administratif. À 16 h 20, il absorbe la substance. Vers 17 h, les premiers signes apparaissent : étourdissements, angoisse, troubles de la vue, paralysies et rires.

Il demande à sa laborantine, qu’il a mise au courant, de l’accompagner chez lui. Pendant le trajet à vélo, tout oscille autour de lui comme dans un miroir tordu. Il a l’impression de ne pas avancer, alors que, selon son assistante, ils roulaient très vite.

À la maison, la crise culmine, d’après ses notes, entre 18 et 20 heures. Sa voisine lui apparaît comme une sorcière maléfique, et les objets familiers prennent des formes menaçantes. Puis l’angoisse s’apaise, et il se met à apprécier le spectacle de formes et de couleurs qui se déploie derrière ses paupières closes.

Il note aussi que les sons se transforment en images animées : le bruit d’une poignée de porte ou d’une voiture devient forme et couleur. C’est ce récit que les adeptes du LSD ont baptisé « Jour du vélo », le Bicycle Day, souvent présenté comme le premier trip de l’histoire. Hofmann, lui, résumera : « Le LSD est venu à moi ».

Reste l’héritage, et il est moins joyeux qu’on l’imagine. Dans les années 1960, quand Timothy Leary prône une consommation généralisée, Hofmann le critique violemment : pour lui, le LSD n’est pas une drogue récréative. Il juge aussi « criminelle » la méthode de la CIA, qui administrait du LSD à des sujets non informés dans le projet MK-Ultra, lequel aurait causé au moins un décès.

Hofmann plaide toute sa vie pour la légalisation des substances psychédéliques dans le seul cadre de la recherche. Après sa rencontre avec la chamane mexicaine Maria Sabina, il préfère le terme « enthéogène », « qui fait remonter le divin en nous ». Il meurt en 2008, à 102 ans, à La Bourg, après un colloque organisé en son honneur à Bâle pour ses cent ans.

Reste une question que ce vélo n’a jamais tranchée : une molécule née d’un échec de laboratoire peut-elle encore servir la science sans se faire rattraper par ses mythes ? Les mythes, justement, sont souvent construits sur des fragilités bien humaines, comme le montre cet article sur l’ego démesuré et sa fragilité cachée.

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